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dernière modification le 20/08/2013

 

 

  •  Caius Julius Caesar et Cléopâtre, CLAPAT & SCARDANELLI, 2009.                Ce volume de bande dessinée didactique, drôle et historiquement juste, nous conduit du Rubicon (12 janvier -49) à la bataille de Zéla contre Pharnace (12 juin -47), autrement dit de l' "alea jacta est" au pas moins fameux "veni, vidi, vici".

 

  1. Le Rubicon: 12 janvier -49/ Relation du prodige + alea jacta est; discours aux soldats et rôle décisif du primipile Lelius de la 13ème légion prêt à la guerre civile: "Si César m'ordonne d'enfoncer un glaive dans la poitrine de mon frère (...) ma main y répugnera, pourtant mon bras lui obéira."
  2. Pompée le Grand:Cneius Pompée, dit Pompée le grand (vainqueur de Spartacus, des pirates en Méditerranée, de Sertorius en Hispanie, de Mithridate, roi du Pont, de la Syrie). A triomphé en -61. Appartient au premier triumvirat (-59) aux côtés de Crassus Divis (le riche) et de César. Pourtant, Crassus meurt en -53, décapité par les Parthes (à Carrhae) qui lui coulent de l'or fondu dans la bouche pour dénoncer la cupidité romaine; Son épouse, Julie (fille de César), meurt en -54. Pompée épouse Cornélie, veuve de Crassus. Après le Rubicon, Pompée organise une fuite stratégique de Rome à Capoue.
  3. César poursuit Pompée. Le trésor: Rapidité cérarienne, fuite ou ralliement des pompéiens, notamment ceux de Corfinium, abandonné par Pompée qui part à Brindes et embarque pour Dyrrachium. César maître de l'Italie en 60 jours s'empare du trésor sacré du temple de Saturne (sur le Capitole).
  4. L'armée de César: aguerrie et attachée à César, son chef durant les dix ans de guerre des Gaules; forte de ses cavaliers gaulois (la légion des alouettes =alaudae), de sa garde germaine; disciplinée, rapide (36km en 6h), menée par un César qui va au combat, vêtu de son manteau de pourpre, chef reconnaissant et fidèle.
  5. Siège de Dyrrachium. Faute de navires disponibles, César porte le fer en Espagne, assiège Marseille qu'il prend, réprime les mutins de la 9ème légion. Fin -49, il se rend à Brindes et embarque pour Dyrrachium (Epire) qu'il échoue à prendre. César décide de lever le siège et part en Thessalie où Pompée le poursuit...
  6. Pharsale: César vainc Pompée. Pompée sur une hauteur, avec 11 légions (47000 fantassins, 7000 cavaliers, contre 22000 et 2000 pour César). Belle double-page qui montre bien le déroulement de cette bataille du 9 août -48. "Venus Victrix! "vs "Hercules invictus!". La cavalerie pompéienne, menée par Labiénus (ancien compagnon de César, il a rejoint Pompée après l'épisode du Rubicon), parvient à faire une percée...prévue par César qui lui oppose alors 200 de ses meilleurs légionnaires. Défaite pompéienne, clémence césarienne. Pompée a fui. Sextus, son fils, Labiénus, Caton et Afranius ont fui pour l'Afrique.
  7. Fin égyptienne de Pompée. Fuite de Pompée: Pharsale, Larissa, Amphipolis, Lesbos/Mytilène (où il récupère son épouse Cornélie), Cilicie, Chypre, Egypte. Ptolémée XIII a 13 ans; il est en guerre contre sa femme et soeur Cléopâtre Philopator qui a 20 ans; le jeune roi, entouré du stratège Achillas, de l'eunuque Pothinos et de son précepteur Théodote, fait tuer Pompée (58 ans) le 28 septembre -48 par le légionnaire romain Lucius Septimus, son ancien compagnon.
  8. César en Egypte: Cléôpatre, "magicienne d'amour".  César après Pharsale, Amphipolis, Troie, Ephèse, Rhodes, arrive à Alexandrie le 2 octobre -48. Il rend les honneurs funèbres aux mânes de Pompée, s'installe dans le palais royal où il rencontre secrètement Cléôpatre (il a 53 ans, elle n'en a que 20), réclame le paiement des dettes contractées par Ptolémée Aulète, père du roi, et exige la réconciliation du frère et de la soeur qui doivent régner ensemble. César fait tuer l'eunuque qui complote. Achillas parvient à réunir une armée nombreuse qui assiège César dont le seul avantage est d'avoir de notables otages: le roi et Théodote.
  9. La bataille d'Alexandrie. César, assiégé durant l'hiver, incendie la flotte ennemie pour éviter l'enfermement complet: le feu se propage à 40 000 volumes entreposés près du port (selon Orose; seul Plutarque évoque à ce moment l'incendie de la bibliothèque). Arsinoé et l'eunuque Ganymède parviennent à fuir le palais, rejoignent Achillas pour le tuer et le remplacer. Ganymède fait polluer l'eau obligeant César à la difficile bataille de Pharos et de l'Heptastade (il manque de périr, perd sa cape pourpre,  mais finit par vaincre).
  10. La bataille du Nil. César sauvé par les Hébreux emmenés par Antipater. César libère Ptolémée XIII alors que l'issue du siège est encore incertaine. Il espère néanmoins que le jeune roi destituera Ganymède et compte sur l'arrivée imminente des troupes rassemblées par son fidèle client en Orient, Mithridate de Pergame: ce dernier a rassemblé les troupes d'Antipater et de nombreuses tribus arabes. Ptolémée XIII meurt noyé dans la bataille du Nil. Cléôpatre devient reine et épouse symboliquement son plus jeune frère (10 ans), Ptolémée XIV. Arsinoé, faite prisonnière, est envoyée à Rome.
  11. César en croisière sur le Nil. Vainqueur et amoureux, César oublie Rome et part en croisière sur le Nil. César/Amon, Cléôpatre/Isis. Naissance de Ptolmée César, surnommé Césarion. Pendant ce temps, en Espagne et en Afrique les Pompéiens reprennent espoir.
  12. Victoire de César à Zéla contre le roi Pharnace: "veni, vidi, vici". Pour se débarrasser du grand Mithridate, l'ennemi éternel de Rome, Pompée s'était servi de Pharnace, qui tue son père avant de vouloir reconstituer son royaume: il annexe la Colchide, la petite Arménie,  la Cappadoce puis le Pont. Pharnace se montre cruel avec les Romains qu'il a vaincus. César quitte l'Egypte et se rend en Cappadoce. Bataille de Zéla (12 juin -47) remportée après seulement 4h de lutte, 5jours seulement après l'arrivée de César dans le Pont. Cette victoire efface la défaite de Nicopolis et anéantit la révolte de Pharnace. "Veni, vidi, vici."

 

 

 

  • Alcibiade Didascaux et Caius Julius Caesar, 2009.

Bande dessinée didactique, moins drôle mais aussi juste historiquement que les autres volumes de la même série. Ce volume nous plonge dans la période qui va de -47 à -42, c'est-à dire du retour à Rome de César avant son départ pour l'Afrique à la mort de Brutus, défait à Philippes.

  1. César rentre à Rome, va à la rencontre de ses soldats mutinés. Retournement de situation.
  2. Campagne africaine: après Pharsale et la mort de Pompée, les républicains campent en Afrique, regroupés autour de Scipion allié au roi numide Juba 1er. Affrontements aux résultats incertains, puis bataille décisive de Thapsus ( 6 avril -46) : dernière grande bataille de l'Antiquité où l'on emploie des éléphants, blindés de l'antiquité. La légion des alouettes (Vème alaudae), composée de Gaulois au service de César, joue un rôle décisif. Sa spécialité: la lutte contre les éléphants. Après sa victoire sur Juba et Scipion devant Thapsus, César assiège la ville portuaire de Thapsus et marche sur Utique pour prendre Caton vivant. Scipion se suicide dans le port d'Hippone; Juba 1er et Pétréius s'entretuent dans une sorte de sacrifice funéraire devant la ville de Zama qui leur a fermé ses portes; quant à Caton, le beau-père de Brutus, il se donne la mort à Utique quand il apprend la défaite de Thapsus (il va jusqu'à arracher ses pansements quand il voit que des médecins ont essayé de le recoudre). Le royaume de Juba devient une province : la nouvelle Afrique.
  3. Bataille de Munda (17 mars -45), près de Cordoue en Espagne: Cnaeus et Sextus Pompée (mot d'ordre pour l'attaque: Pietas), fils de Pompée le Grand vs César (mot d'ordre pour l'attaque : Venus) qui manque de mourir dans un acte de bravoure suicidaire. Cnaeus Pompée a des troupes plus nombreuses, et se trouve dans un site fortifié situé en hauteur. Pour y accéder, il faut franchir des marécages. César se lance seul au combat, bientôt rejoint par ses troupes revigorées. Les manoeuvres de Bogud (sa cavalerie attaque le camp déserté ce qui oblige Labiénus à quitter son poste pour renforcer le camp, son mouvement étant interprété par les pompéiens comme un signal de repli et de défaite) et les différentes étapes de la bataille sont bien retracées tout comme l'horreur du siège final: les troupes césariennes assiègent la ville de Munda en l'entourant non pas de la trilogie défensive ordinaire (fossa/ ager = bourrelet de gazon/ vallum = rempart) mais d'une trilogie empruntée aux Gaulois: fossa/ cadavres des ennemis/boucliers et javelots et au-dessus, des têtes coupées orientées vers la ville assiégée). Cinquième triomphe de César, qui afflige certains Romains selon Plutarque car les victoires sont emportées non sur des troupes étrangères ou des rois barbares mais sur des Romains, parmi les plus grands..
  4. Réformes et pouvoir: cinquième triomphe de César (septembre/octobre -45), un après les quatre précédents (sur 1 la Gaule; 2 l'Egypte; 3 le royaume pontique de Pharnace; 4 l'Afrique et les alliés africains de Scipion): générosité de César avec le peuple et ses soldats, clémence, embellissements de Rome (temples de la concorde, de la clémence, de la liberté, construction du forum de César dominé par le temple de Venus Genitrix, rénovation de la Curie, statues), politique culturelle (création de la première bibliothèque nationale publique, modification de la forme des livres -on passe du volumen au codex, c'est-à-dire de textes calligraphiés sur des parchemins à des cahiers de feuilles de papyrus superposées et cousues ensemble- citoyenneté romaine accordée aux professeurs, savants et médecins qui s'installent à Rome, réforme du calendrier (l'année commence en janvier et compte désormais 365 jours et 6 heures, création du bissexte et des années bissextiles tous les quatre ans), réforme monétaire (les monnaies d'or ont désormais un poids invariable. 1 aureus= 25 deniers d'argent = 100 sesterces), politique sociale ( mesures contre le luxe, moratoire des loyers, baisse des taux d'intérêts, politique favorable aux familles nombreuses, partages de terres, spectacles), libéralisme religieux (affluence des religions orientales comme l'orphisme, le pythagorisme, le culte d'Isis de Mithra de Cybèle ou de Dionysos). Elu consul pour 10 ans et dictateur à vie (-45), César est aussi censeur à vie : il peut ainsi modifier à son gré la composition du sénat. Il reste d'ailleurs souverain pontife. Il crée un nouveau sénat (la Curia Julia) avec de nouveaux sénateurs qui l'autorisent à se déplacer en permanence vêtu de la toge pourpre du triomphe et à en porter les lauriers. Son char est tiré par des chevaux blancs et il a droit à un siège curule de couleur dorée. Au sénat, il parle désormais le premier. Il joint à son nom le titre d'imperator. Un prêtre appelé flamine de César et un collège de prêtres appelé sodalité de César sont institués pour pratiquer son culte...
  5. Episode des Lupercales (15 février -44): César roi? César assiste aux Lupercales du haut des Rostres, Antoine conduit la cérémonie en sa qualité de grand prêtre. Le diadème proposé suscite des réactions opposées dans l'assistance et finit non sur la tête de César mais sur celle de sa statue en or qui flanque les rostres...
  6. La conjuration. Appels anonymes au réveil de (Marcus Junius)Brutus, le neveu et gendre de Caton d'Utique, le fils de Servilia que César a tant aimée dans sa jeunesse, amnistié par César après Pharsale et la défaite des Pompéiens dont il faisait partie, le lointain descendant de Brutus exterminateur des Tarquins et père de la république, autorité morale, figure qui rassemble davantage que Cassius, véritable instigateur de la conjuration contre ce roi de César. Informations apportées à César et présages.
  7. Les ides de mars -44: assassinat de César. Dessiné comme un jeu vidéo, avec les points de vie qui diminuent au cours de l'assassinat.
  8. le testament et les funérailles de César. Discours de Brutus puis de Cinna : les "libérateurs" quittent les rostres et se réfugient au Capitole. Loi d'amnistie. Testament: Octave, héritier de César qui l'adopte! Générosité de César. Funérailles et éloge funèbre par Antoine, émeutes populaires.
  9. Octave, Antoine, Lépide: le second triumvirat et les proscriptions. Cicéron se répand contre Antoine dans ses Philippiques : argent facile, vin, fêtes et banquets en permanence avec toute une cour de parasites et une épouse d'une cupidité insatiable, Fulvie. Antoine ne répond qu'au premier des quatorze discours. Octave réclame le trésor, exige qu'on condamne les assassins de César, se montre habile avec le sénat. César attribuait la Macédoine à Antoine qui obtient la Gaule Cisalpine qu'il préfère. Cicéron obtient néanmoins le maintien des gouverneurs en place: si Antoine entre en Cisalpine (gouvernée par Décimus Brutus) il devient ennemi public. Bataille de Modène: Antoine doit se retirer dans les montagnes puis en Narbonnaise où il reconstitue une armée avec Lépide. Fin septembre -43: Antoine contrôle l'Ouest de l'empire, hormis Rome et l'Italie; les libérateurs Brutus et Cassius constituent une armée de républicains en Orient. Quant à Octave, du haut de ses 19 ans, il demande et obtient le consulat par la terreur ainsi que le vote de la loi Pedia qui condamne à mort les meurtriers de César. Antoine, Lépide et Octave s'entendent contre leur ennemi commun oriental. Second triumvirat: Antoine obtient les Gaules Cisalpine et Transalpine, Lépide la Narbonnaise et les Espagnes, Octave l'Afrique et ses îles (Sicile, Sardaigne, Corse): l'Italie est de la juridiction commune des trois hommes. Retour des proscriptions, éliminations politiques économiquement fort intéressantes...
  10. la mort de Cicéron. Arrêté dans sa fuite, Cicéron est décapité: ses mains et sa tête sont exposées aux rostres, là même où l'orateur avait prononcé ses Philippiques.
  11.  
  12. Les batailles de Philippes (octobre -42): Brutus et Cassius défaits; Octave et Antoine victorieux. Vctoire de Brutus, défaite de Cassius. Grande confusion et incertitude. Brutus court au secours de Cassius qui prend les renforts pour des poursuivants: Cassius se suicide le jour de son anniversaire! Brutus ne sait pas que sur mer, les républicains ont anéanti les renforts d'Antoine et Octave. Les jours passent et Brutus cède à la volonté de pillage de ses soldats alors que la famine guette le camp adverse. Brutus fuit grâce à la ruse de Lucilius qui se fait passer pour lui. Victoire d'Antoine plus que d'Octave, porté pâle. Brutus se donne la mort. En apprenant la mort de Brutus, Porcia, sa veuve, se suicide en saisissant des braises qu'elle avale. Octave fait couper la tête de Brutus pour qu'elle soit mise au pied de la statue de César.

 

 

 

 

 

 

  • Demain, demain: Nanterre, bidonville de la Folie (1962-1966), Laurent MAFFRE, 2012.

Bande dessinée qui nous plonge au coeur de la Folie, bidonville de Nanterre où ont vécu les travailleurs immigrés qui ont construit les logements des portes de Paris. Souvent venus d'Algérie, mais aussi du Maroc, de Tunisie ou du Portugal, ces hommes sont rejoints bien souvent par leur famille. Le graphisme en noir et blanc, les vignettes sans cadre, nombreuses, nous plongent dans le quotidien fait de boue, de mensonges pour masquer une réalité détestable, d'espoirs aussi et de vie. La manifestation algérienne du 17 octobre 1961 réprimée dans le sang, funeste jour pour la République française, est évoquée comme un épisode sans être l'élément central de l'intrigue. On suit les pérégrinations de M.Saïfi et de sa famille au sein du bidonville. Les dessins sont nourris des témoignages, écrits et photographiques, de Monique Hervo qui s'installe de son propre chef elle aussi au 127 rue de la Garenne, adresse unique de tous les habitants de la Folie, ville dans la ville, 10 000 âmes enfermées comme dans un bidon dont les contours seraient la terre qu'une noria interminable de camions apportent pour cacher ce bidonville, pour l'encercler aussi, le délimiter et mieux le contrôler.


Le coût de ce livre me semble prohibitif (23€): c'est le seul regret car cela signifie sans doute bien des réticences à acheter une bande dessinée pourtant émouvante et belle qui dévoile les racines de La Défense et une partie souvent méconnue de l'histoire franco-algérienne.

 

 

  • Et si on dansait, Erik Orsenna, 2009.

Sous-titre parlant: éloge de la ponctuation. Après la très belle Grammaire est une chanson douce -dont je rendrai compte un jour ici- et les Chevaliers du Subjonctif, l'académicien français Orsenna continue de proposer une relecture poétique et romancée des codes qui régissent la langue française. Il lie ponctuation et relation amoureuse, proposant un décodeur original. Jeanne est toujours la protagoniste d'une histoire où son frère, Thomas le musicien, occupe encore un second rôle.

Si Orsenna tire un filon qui manque désormais d'originalité et de souffle poétique, certaines idées sont intéressantes. Jeanne a grandi et cherche à tirer profit de ses écrits: elle propose des corrigés aux élèves, des discours au personnel politique. Pas de discours réussi sans ponctuation, sans rythme, sans respiration musicale.

Point final, point à la ligne, virgules, points de suspension ont à voir avec la relation amoureuse.

Des mots ont échoué sur le rivage, tels des galettes de fioul: tous sont collés les uns aux autres, il leur manque toutes les marques de ponctuation. Jeanne doit trouver une solution. Musique et ponctuation seront l'élément de résolution.

 

  •  Les Jardins de lumière, Amin Maalouf, 1991.

 

Enchanté par Les Identités meurtrières j'ai voulu poursuivre ma découverte de l'univers de Maalouf. Les Jardins de lumière se lit, l'accroche est fort captivante, le personnage de Mani suscite l'intérêt manifestement mais il manque quelque chose, peut-être un peu de complexité? Bref, j'ai été déçu par ce roman qui met en scène Mani, peintre, médecin et philosophe oriental du 3ème siècle que les Chinois nommaient "le Bouddha de lumière" et les Egyptiens "l'apôtre de Jésus". Loin des jugements tranchés auxquels on l'associe (cf manichéisme, manichéen), sa philosophie tolérante et humaniste visa à concilier les religions de son temps. Elle lui valut haine et persécutions.

Le prologue est captivant: un homme cherche la vérité. Un homme la lui promet. Pattig suit Sittaï dans sa palmeraie, abandonnant Mariam, la femme qu'il aime et lui annonçant qu'il lui prendra leur fils quand celui-ci sera sevré. Ce fils sera Mani, qui grandira dans la palmeraie des Vêtements-blancs, la secte de Sittaï.

 

Son ami Malchos, la présence quasi constante d'une voix, celle de son "Jumeau", le cheminement de son père sont autant d'éléments qui donnent envie de poursuivre la lecture.

C'est dans la deuxième partie, après l'enfance et l'éducation de Mani dans la palmeraie, qu'on suit Mani le rebelle adulte, l'enseignement qu'il dispense.

"...aux commencements de l'univers, deux mondes existaient, séparés l'un de l'autre: le monde de la Lumière et celui des Ténèbres. Dans les Jardins de Lumière étaient toutes les choses désirables, dans les Ténèbres résidait le désir, un désir puissant, impérieux, rugissant. Et soudain, à la frontière des deux mondes, un choc se produisit, le plus violent et le plus terrifiant que l'univers ait connu. Les particules de Lumière se sont alors mêlées aux Ténèbres, de mille façons différentes, et c'est ainsi que sont apparus toutes les créatures, les corps célestes et les eaux, et la nature et l'homme...(...) En tout être comme en toute chose se côtoient et s'imbriquent Lumière et Tènèbres."

 

A son père qui le suit fidèlement, premier sectateur de Mani:

"Celui qui s'impose des privations afin de recueillir des éloges ne mérite aucun éloge, car il est plus vaniteux que le pire des débauchés. Le sage ne jeûne que pour être plus proche de lui même, lui seul est juge, lui seul est témoin. Si tu te prives, ne le fais pas pour te conformer aux exigences d'une communauté, ni par peur du châtiment, ni même dans l'espoir d'amasser des mérites à faire valoir dans un autre monde."

 

Constant vagabond, Mani prend femme (Dénagh); il conseille ceux qu'ils côtoient, petits citoyens désarmés et impuissants comme les plus puissants...et s'attire bien des haines qui le conduiront à connaître une longue passion.

 

"Chez les croyants les plus fermes subsiste le doute; et dans la plus épaisse incroyance habite l'espoir inavoué."

 

L'épilogue explique l'origine paradoxale de Manichée, Mani-le-Vivant, nom que les fidèles de Mani donnent à leur exemple quand il meurt...

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  • Le passeur, Lois Lowry, 1992, 1994.

Plongée dans un monde anesthésié pour suivre Jonas, un enfant de 12 ans: ni guerre, ni pauvreté, ni chômage, ni divorce. Les inégalités n'existent pas. Désobéissance et révolte non plus. L'harmonie règne dans les cellules familiales constituées avec soin par le comité des sages. Les personnes trop âgées, ainsi que les nouveaux-nés inaptes sont "élargis", personne ne sait exactement ce que cela veut dire.

Dans la communauté, une seule personne détient véritablement le savoir: c'est le dépositaire de la mémoire. Lui seul sait comment était le monde, des générations plus tôt, quand il y avait encore des animaux, quand l'oeil humain pouvait encore voir les couleurs, quand les gens tombaient amoureux.

 

Dans quelques jours, Jonas aura douze ans. Au cours d'une grande cérémonie, se il se verra attribuer , comme tous les enfants de son âge, sa future fonction dans la communauté. Jonas ne sait pas encore qu'il est unique. Un destin extraordinaire l'attend. un destin qui peut le détruire.Réflexion sur une utopie, sur la douleur, la vie et le bonheur, illustration parfaite du dilemme présenté par Marchel Conche dans Nietzsche et le bouddhisme : la vie sous anesthésie versus la pleine vie avec ses douleurs et ses joies.

 

 

 

 

  • La délicatesse, David Foenkinos, 2009.

Une amie me l'a prêtée; une autre m'en avait parlé: nous l'avons beaucoup aimé. Ce livre est d'une grande douceur. Il parle de Nathalie, dont la vie semble s'arrêter à la mort de François, l'homme qu'elle aime, décédé accidentellement et brutalement. C'est aussi l'histoire de Markus, un collègue qu'on ne remarque pas et qui ne croit pas en lui. Le roman est ponctué de brefs chapitres qui donnent un éclairage décalé sur la narration: article de dictionnaire ou de journal, recette de cuisine, citation, actualité, plan cinématographique, menu, textos, etc

 

 

passages que j'ai aimés:

  • Délicat, e (latin: delicatus):
      1. D'une grande finesse; exquis; raffiné. Un visage aux traits délicats. Un parfum délicat.
      2. Qui manifeste de la fragilité. Santé délicate.
      3. Difficile à gérer; périlleux. Situation, manoeuvre délicate.
      4. Qui manifeste une grande sensibilité, du tact. Un homme délicat. Une attention délicate.
    • péjoratif: difficile à contenter. faire le délicat.
  • Il se sentait toujours aussi léger, repassait en boucle dans sa tête la scène du baiser. C'était déjà un film culte dans ses souvenirs. Il ouvrit enfin la porte de son appartement, et trouva son salon bien trop petit par rapport à son envie de vivre.
  • Il était presque étonné qu'elle puisse exister à cette heure-ci.
  • "La recherche d'un sujet de conversation me semble un bon sujet de conversation."
  • Merci pour cette belle soirée. Merci de l'avoir rendue belle.
  • C'était tout à fait normal de ne pas être toujours dans la perfection. La vie, c'est surtout des moments brouillons, des ratures, des blancs. Shakespeare n'évoque que les moments forts de ses personnages. Mais Roméo et Juliette dans un couloir, au lendemain matin d'une belle soirée, c'est certain qu'ils n'ont rien à se dire.
  • Rien de pire que d'être assis à côté d'une femme que l'on meurt d'envie de regarder.
  • Il faut vraiment aimer une femme pour ne pas vouloir la voir.
  • "Je veux bien vous voir, avait-elle dit. Mais par téléphone."

 

 

  • Des amants, Daniel Arsand, 2008.

Beau livre que la mère d'une amie m'avait recommandé et prêté. L'écriture est rude et  impersonnelle, difficile au début. Finalement, j'ai été captivé par l'intrigue séduit par la préciosité de la langue et entraîné par le rythme de ces cent chapitres très courts (moins de deux pages en moyenne). L'histoire est celle de Sébastien Faure et de Balthazar de Créon, contemporains de Louis XIV. Le roi soleil prend ombrage de cet amour qui détourne Balthazar de Versailles, au grand dam de sa mère, la bonne comtesse de Créon.

Les amours et l'amour, la jalousie sont abordés avec simplicité et acuité.

Cette lecture nourrira mon dictionnaire des mots adoptés.

 

 

 

  • Le roi s'amuse, Victor Hugo, 1832.

 

Pièce oubliée de Hugo, censurée dès sa première représentation et pourtant très connue grâce au Rigoletto de Verdi.

Le titre initialement devait d'ailleurs être Le Roi s'ennuie.

Les protagonistes sont le roi (François 1er), son bouffon Triboulet, et Blanche.

 

Acte I: le roi s'amuse. Débauche et affronts. Triboulet est son complice.

Acte II:Triboulet rend visite à sa fille,Blanche, qu'il enferme par amour, pour la protéger de la débauche. Le roi néanmoins est amoureux de Blanche qui l'aime en retour sans qu'elle sache qu'il est le roi, sans qu'il sache qu'elle est la fille de son bouffon. Des gentilshommes veulent se venger du roi et de son complice: ils enlèvent Blanche qu'ils pensent être la femme ou la maîtresse de Triboulet.

Acte III: Blanche est livrée au roi comme femme de Triboulet. Le roi reconnaît sa maîtresse qui reconnait son amoureux. Blanche se refuse au roi qui l'emmène de force dans sa chambre. Triboulet, désespéré d'avoir perdu sa fille. Les gentilshommes se jouent de lui. Triboulet retrouve sa fille qui aime le roi. Le bouffon néanmoins  jure de se venger du roi.

Acte IV:Blanche assiste par le trou d'une serrure au jeu séducteur du roi avec Maguelonne, soeur de Saltabadil payé par Triboulet pour piéger le roi. Maguelonne s'oppose à la mort de son Don Juan. Son frère lui accorde de livrer un Triboulet le corps d'un hôte s'il en vient un chez eux. A défaut, il tuera le roi. Se présente alors Blanche vêtue en homme, qui se sacrifie par amour pour le roi.

Acte V: Triboulet, joyeux d'avoir été vengé entend..François 1er sortir de la maison. Il ouvre le sac dans lequel se trouve le cadavre qu'on lui a livré. Blanche meurt dans ses bras. Triboulet de s'exlamer: "J'ai tué mon enfant! J'ai tué mon enfant!".

 

Passages qui m'ont plu:

Acte I, scène 1- le roi: "En amour il faut savoir se taire quand on veut réussir."

Une phrase à méditer!

Acte I, scène 2- Triboulet au roi : "Sire, faites l'amour, Marot fera les vers. Roi qui rime déroge."

A quoi le roi répond avec enthousiasme: "Ah! Rimer pour les belles, cela hausse le coeur. Je veux mettre des ailes à mon donjon royal."

 

Acte II, scène 3: Tirade de Triboulet à sa fille, véritable déclaration d'amour: Blanche la pure est tout pour lui dans cet univers de débauches..

 

"Dis, aimes-tu ton père? Et puisque nous voilà

Ensemble, et que ta main entre mes mains repose,

Qu'est-ce donc qui nous force à parler d'autre chose?

Ma fille, ô seul bonheur que le ciel m'ait permis,

D'autres ont des parents, des frères des amis,

Une femme, un mari, des vassaux, un cortège,

D'aïeux et d'alliés, plusieurs enfants, que sais-je?

Moi, je n'ai que toi seule! Un autre est riche. Eh bien,

Toi seule es mon trésor et toi seule es mon bien!

Un autre croit en Dieu. Je ne crois qu'en ton âme!

D'autres ont la jeunesse et l'amour d'une femme,

Ils ont l'orgueil, l'éclat, la grâce et la santé,

Ils sont beaux; moi, vois-tu, je n'ai que ta beauté!

Chère enfant! -Ma cité, mon pays, ma famille,

Mon épouse, ma mère, et ma soeur et ma fille,

Mon bonheur, ma richesse, et mon culte et ma loi,

Mon univers, c'est toi, toujours toi, rien que toi!

De tout autre côté ma pauvre âme est froissée.

-Oh! Si je te perdais!...Non, c'est une pensée

Que je ne pourrais pas supporter un moment!

-Souris-moi donc un peu.-Ton sourire est charmant.

Oui, c'est toute ta mère! -Elle était aussi belle.

Tu te passes souvent la main au front comme elle,

comme pour l'essuyer, car il faut au coeur pur

Un front tout innocence et des cieux tout azur.

Tu rayonnes pour moi d'une angélique flamme,

A travers ton beau corps mon âme voit ton âme,

Même les yeux fermés, c'est égal, je te vois.

Le jour me vient de toi. Je me voudrais parfois

Aveugle, et l'oeil voilé d'obscurité profonde,

Afin de n'avoir pas d'autre soleil au monde!"

 


Acte IV, scène 4: Triboulet à Saltabadil qui lui demande le nom de celui qu'il doit tuer (le roi):

Son nom? Veux-tu savoir le mien également?

Il s'appelle le crime, et moi le châtiment.

 

 

 

  • Le jour du Roi, Abdellah Taïa, 2010.

quatrième de couverture:


"Nous sommes en 1987. Dans un Maroc qui vit encore dans la peur, sur une route entre deux villes, Rabat et Salé, le roi Hassan II va passer. Perdus au milieu de la foule, Omar et Khalid, un pauvre et un riche, l'attendent. Le riche a été choisi pour aller baiser la main du souverain. L'autre est jaloux. La guerre des classes est déclarée. Elle se terminera au milieu de la forêt, dans le sang."

mon avis (contient éléments du dénouement):

Si ce nouveau roman de Taïa est plaisant par bien des aspects, il est déroutant à plus d'un titre. L'ouverture onirique est intéressante. Omar fait un songe terrible: il rencontre Hassan II et perd tous ses moyens dont sa mémoire devant son souverain. L'amitié entre Khalid et Omar qui repose sur une complémentarité étonnante faisant de chacun des deux amis le pauvre de l'autre (Khalid a soif de l'imagination d'Omar qui a soif de la puissance de son ami) elle aussi nous tient en haleine: Khalid l'élu qui pourra baiser les mains du souverain marocain n'a pas partagé son secret avec son ami, Omar, qui apprend l'heureuse nouvelle en classe, de la bouche du directeur. Ce sera l'occasion d'une jalousie toujours latente, qui va s'exprimer terriblement, dans un jeu tragique où le narrateur se disqualifie en devenant l'assassin de son meilleur ami. Le choix d'une poursuite du récit, à la première personne, avec changement de narrateur, est déroutant: il ne respecte pas une convention tacite d'écriture et de lecture. C'est Hadda, la servante noire de la maison El-Roule, qui reprend la narration. Personnage secondaire tout au long du roman, elle en devient le protagoniste: choisie par le maître, Sidi, père de Khalid (Hamid El-Roule) comme modèle artistique et objet sexuel avant d'être délaissée et congédiée, Hadda évoque son choix de l'impureté pour éviter d'accomplir la mission qu'on voudrait lui imposer: celle de dire, de parler, de voir, son destin de sorcière. Elle préfère la sexualité subie, la soumission, la perte d'identité, à ce qu'elle ressent comme une vocation non choisie. Le baiser du pied d'Hamid en est l'illustration. Pour finir, elle seule verra le roi Hassan II pour faire sa soumission et trouver un nouveau maître.

Omar le pauvre jaloux de Khalid le riche. Assassinat fratricide marqué par la jalousie. L'élu est déchu.

Le personnage secondaire devient le protagoniste. Celle qui est disqualifiée par sa condition est élue narratrice.

Dire le renversement, l'inversion des rôles, oui: c'est même réussi dans la scène ou les deux amis échangent leurs rôles dans la forêt: Omar devient Khalid, Khalid devient Omar. Fallait-il pour autant opérer cette rupture narrative? A la réflexion, peut-être. Sur le coup néanmoins, cela provoque un certain inconfort inhabituel.

 

 

passages qui m'ont plu:

Omar voudrait savoir ce que son ami Khalid sait d'Hassan II. Khalid appartient à une famille riche et puissante : il doit donc savoir des choses sur Hassan II que lui, Omar, ignore. Devant le silence de son ami, Omar lui rappelle combien il a été un secours à son ami quand ce dernier était dans le besoin...

 

"Il y a trois mois, presque jour pour jour, ta copine Leïla t'avait raconté qu'elle sortait avec quelqu'un d'autre. Elle était toujours amoureuse de toi mais l'autre garçon avait quand même réussi à la séduire. Au début, cela ne t'avait posé aucun problème. Tu m'as dit: "Je suis moderne." Mais quand tu as appris qui était l'autre, ce n'était plus pareil. L'autre, c'était le fils d'un grand général, un général tellement important dans ce pays, son nom fait peur à tout le monde...Tu te souviens de ta réaction? De tes larmes? De ta honte? De ton impuissance? Nous étions tous les deux dans ton lit, dans le noir de ta chambre, nous évoquions la fin du monde qui approchait, et soudain, tu m'as tout raconté. Tout dit sur l'autre. Sur Leïla qui te filait entre les doigts. Et tu as pleuré. Pas seul. J'étais là. Je ne disais rien. Je ne savais pas quoi dire. Sauf essuyer tes larmes qui ne voulaient pas s'arrêter. Je te comprenais. Tu étais pauvre face au fils du général. Tu étais impuissant face à lui. Tu n'étais plus moderne. Tu n'étais plus fier. Tu te sentais petit. Tu ne l'étais pas. Tu étais toujours grand dans mes yeux. Je t'ai relevé. Je t'ai aimé. Tu te souviens, Khalid, tu te souviens de ce moment?"

 

 

  • Onze minutes, Paulo Coelho, 2003.

"Il était une fois une prostituée." L'un des écrivains les plus célèbres au monde, fidèle à son approche, conte le parcours initiatique d'une prostituée brésilienne. Si Balzac s'était aussi intéressé aux splendeurs et aux misères des courtisanes, ce livre me fait davantage penser aux Météores de Tournier, livre audacieux etfraichement accueilli en son temps par la critique: il mettait en scène, non des prostituées, mais des jumeaux et un personnage marquant, leur oncle, homosexuel sensible à la richesse des ordures. Un avertissement de l'auteur met en garde d'ailleurs son lecteur car le sujet est "délicat, dérangeant, choquant". L'évangile de Luc est convoqué pour rappeler que la pécheresse à laquelle Jésus pardonne beaucoup donne beaucoup d'amour.

Le roman se lit bien. On alterne le récit à la troisième personne et pages en italique du journal de Maria, à la première personne. Il y est question comme souvent chez Coelho d'initiation, de choix, de bonheur, de liberté. Sexe et amour sont abordés sous bien des aspects.

 

Il faut plus de onze minutes pour lire ce livre!

 

 

 

  • Maudit Karma, David Safier, 2007, 2008.

Délicieux roman allemand qui vient interroger la modernité en la tournant en dérision: Kim Lange est une animatrice de télévision célèbre et appréciée, au sommet de sa carrière professionnelle: peu soucieuse de sa fille qu'elle aime, elle trompe son mari qu'elle aime aussi...avant de mourir subitement et d'une manière pour le moins exceptionnelle. Réincarnée en fourmi, elle va comprendre qu'elle a accumulé trop de mauvais karma. Bouddha lui explique donc qu'elle doit se montrer meilleure, avec des intentions pures, pour espérer se réincarner mieux et peut-être obtenir ce qu'elle désire le plus: être heureuse avec sa fille, son mari. Drôle, toujours riche en rebondissements, ce roman plus profond qu'il n'y parait de prime abord met en scène Casanova, incorrigible séducteur qui peine à accumuler le bon karma: son point de vue nous est donné sous forme de notes en bas de page, extraites de Mémoires.

 

 

 

  • L'attentat, Yasmina Khadra, 2005.

 

Le narrateur et protagoniste est chirurgien: docteur Amine, Israélien d'origine arabe. Le roman s'ouvre sur un attentat. Quand le médecin apprend dans la nuit que la kamikaze n'est autre que sa femme, il est plongé dans le plus grand désarroi. Un récit captivant à l'écriture riche et soignée qui nous permet de suivre le voyage initiatique d'Amine, son enquête. La vie, la mort, le bonheur, l'humiliation et la haine...La rencontre des principaux acteurs permet d'approcher la cohérence de discours antagonistes. Du début à la fin (bien trouvée), Yasmina Khadra nous tient en haleine.

 

"On peut tout te prendre; tes biens, tes plus belles années, l'ensemble de tes joies, et l'ensemble de tes mérites, jusqu'à ta dernière chemise -il te restera toujours tes rêves pour réinventer le monde qu'on t'a confisqué."

 

 

 

  • Le jugement de César, Steven Saylor, 2004, 2006.

 

 

Livre décevant dans la série des romans policiers historiques de Saylor qui nous plonge cette fois après la bataille de Pharsale, dans l'Egypte de Ptolémée et de Cléopâtre. Comme dans les précédents livres de la série, on retrouve l'enquêteur Gordien, les siens, ainsi que les figures historiques de l'époque mais pas d'enquête véritable pour nous tenir en haleine, du moins dans les deux premiers tiers du livre. La dimension didactique prend le pas sur la narration et cela est pesant. La relation triangulaire entre Ptolémée, Cléopâtre et César est assez originale.

Le démarrage est un peu long et le roman un peu fade, comparé aux autres. L'intrigue est nettement moins riche que celle du premier de la série, si réussi: Du sang sur Rome.

En voici un résumé, chapitre par chapitre:

 

  1. Gordien conduit Béthesda, son épouse malade, en Egypte. Une tempête les détourne d'Alexandrie. L'Andromède, navire sur lequel ils ont embarqué, est arrêté par un navire du Grand Général, Pompée (nous sommes peu après Pharsale).
  2. Pompée doit rencontrer le jeune Ptolémée d'ici peu. Il congédie Gordien qu'il croyait noyé depuis Brindes (cf Rubicon) et promet de s'occuper de lui plus tard..
  3. Gordien est venu également pour disperser dans le Nil les cendres de sa maîtresse Egyptienne, Cassandre, soeur de Rupa (garde du corps muet et simplet). Cornélia, femme de Pompée, propose une mort digne à Gordien: le suicide par le poison.
  4. Achillas et deux officiers romains des forces de maintien de la paix décapitent Pompée. Gordien plonge et perd de vue les différents navires. Sur le rivage, il trouve Philippe, un affranchi de Pompée.
  5. Béthesda et les siens retrouvent Gordien sur le rivage attirés par les fumées des bûchers. Ils passent Péluse, franchissent les bras du Nil et marchent vers Alexandrie.
  6. Béthesda disparaît dans le Nil, tandis que Rupa disperse les cendres de sa soeur Casandre.
  7. Gordien est appréhendé par les soldats de Ptolémée : il serait un espion romain proche de Pompée et la disparition de sa femme semble suspecte.
  8. Interrogé par Achillas et l'eunuque Pothinus, Gordien est libéré par Ptolémée: le roi égyptien, frère de Cléopâtre et de Bérénice la rebelle, est informé de l'existence de Méto, fils de Gordien qui partage la tente de César..
  9. Ptolémée s'intéresse à Gordien : ils rejoignent ensemble Alexandrie où César se trouve déjà.
  10. Gordien retrouve Rupa, Mopsus et Androclès et rencontre dans le palais royal une certaine Merianis, prêtresse d'Isis au service de Cléopâtre.
  11. Gordien assiste à la rencontre de Ptolémée et de César, vêtu de la toge consulaire ourlée de pourpre, et non de la toge écarlate d'imperator. Ptolémée lui offre la bague et ...la tête de Pompée. César charge Méto d'honorer cette tête et de glisser aussitôt une pièce dans la bouche du Grand Général.
  12. Gordien, invité à un dîner informel, s'en va dans les appartements de César.
  13. César reçoit Gordien seul: ils parlent de Béthesda, de Cassandre et de Méto.
  14. Méto entre pour annoncer la visite d'Apollodore, un intime de Cléopâtre porteur (d'un présent) de la reine. Gordien et Méto se retirent. Un bref échange permet à Gordien, toujours fâché contre son fils adoptif qu'il a renié, de lui apprendre la disparition de Béthesda.
  15. Gordien est conduit auprès de Ptolémée auquel il apprend la présence de Cléopâtre.
  16. Méto fait part de ses doutes à Gordien quant à César qu'il sert.
  17. César veut réconcilier Ptolémée et Cléopâtre en les mettant tous les deux sur le trône, conformément au testament de leur père. Ptolémée, furieux, en appelle aux Alexandrins contre César et Cléopâtre.
  18. Tumulte à Alexandrie dont Gordien découvre les voies souterraines secrètes.
  19. Gordien se rend sur Antirrhodus, île où est réfugiée Cléopâtre. La reine parle à Gordien de Béthesda, de l'au-delà et du dieu Osiris. On annonce l'arrivée de César pour le déjeuner.
  20. Le vin de Falerne, butin de Pharsale, est empoisonné. La goûteuse meurt et Méto suspecté. On trouve sur lui la fiole que Cornélia avait remise à Gordien...
  21. César vient apprendre à Gordien que les troupes de Ptolémée marchent sur Alexandrie. Il accepte de charger Gordien de l'enquête et annonce un jugement sans clémence.
  22. Gordien commence à enquêter en interrogeant son fils captif. Est-ce la coupe ou l'amphore qui était empoisonnée? Une preuve à conviction est devenue inutilisable sur ordre de Cléopâtre.
  23. Gordien interroge Mérianis puis Apollodore.
  24. Gordien explique en plein banquet que c'est la coupe de la goûteuse, non l'amphore qui contenait le poison. Pothinus, surpris en train de trahir, doit goûter le vin de l'amphore..et meurt. Méto semble plus que jamais un traitre qui doit mourir à son tour.
  25. Gordien interroge Philippe, l'affranchi de Pompée et démontre à César que le vin de Falerne était empoisonné déjà lors de la défaite de Pharsale. Reste la question de la fiole..
  26. Apollodore reconnaît avoir agi par amour pour Mérianis laquelle voulait faire souffrir Méto qu'elle aimait à crédit. Les deux meurent. César est satisfait.
  27. De la vérité et de la raison d'Etat: Gordien et César. Méto, César et Gordien.
  28. César choisit Ptolémée contre Cléopâtre et le libère lui permettant de rejoindre Achillas. Le choix de César (Ptolémée sur le trône d'Egypte, Cléopâtre captive protégée à Rome) ne semble pas convenir à Ptolémée malgré les apparences puisqu'Achillas et ses troupes attaquent Alexandrie. César a juste le temps de se raviser sans offusquer la reine d'Egypte.
  29. Plus d'eau pour les troupes de César. Incendie à Alexandrie. Les Egyptiens s'emparent de la cape rouge de César. Renforts pour les Romains et jonction avec les troupes de Mithridate de Pergame. Déroute de Ptolémée qui disparait dans le Nil (surcharge de son bateau, encombré par les soldats en déroute). Cléopâtre est enceinte.
  30. Gordien et Rupa croient voir sur le marché qui Béthesda qui Cassandre ainsi que la vieille prêtresse. Gordien diffère le départ pour Rome.
  31. Gordien ne rentre pas à Rome avec Méto. Il rend visite à Cléopâtre pour l'interroger sur le Nil..et sur Béthesda. Il se plonge dans le Nil où il retrouve on épouse. Morts? Vivants?...

 

 

 

  • L'imprescriptible,  Vladimir Jankélévitch, 1986 (publication posthume)

 

Jankélévitch est mort en 1985. En 1986, les éditions du Seuil réunissent deux textes devenus introuvables: Pardonner? (1971), réflexion sur Auschwitz et Dans l'honneur et la dignité (1948), réflexion sur la France occupée.

La véhémence de ces deux textes brefs tranche avec les le ton et la voix si agréables du professeur de philosophie. Le titre retenu par les éditions du Seuil avait attiré mon attention. C'est Jankélévitch lui-même qui employait ce mot pour parler notamment de sa réflexion sur le pardon, divergente d'ailleurs apparemment de celle qu'il publie en 1967 dans Le Pardon.

 

"Il n'y a pas de salut sur la terre

Tant qu'on peut pardonner aux bourreaux."

 

Les vers d'Eluard donnent d'emblée la tonalité polémique du recueil qui s'ouvre sur un avertissement de l'auteur dans lequel Jankélévitch exprime son indignation devant la lassitude de ses contemporains. Les déportés, les Juifs, les résistants parleraient trop souvent d'Auscwitz et d'Oradour, fatiguant leurs contemporains. L'avertissement porte d'ailleurs aussi sur la contradiction assumée: les conclusions de Faut-il pardonner? ne sont pas les mêmes que celles apportées dans une réflexion purement philosophique sur le pardon publiée antérieurement. C'est que l'émotion est là. "Nous n'avons pas cherché à réconcilier l'irrationnalité du mal avec la toute-puissance de l'amour. Le pardon est fort comme le mal, mais le mal est fort comme le pardon."

 

Vingt ans après, on pourrait tout oublier, tout pardonner, comme s'il y avait un délai. Jankélévitch s'insurge contre cette idée : il rappelle l'horreur des camps faisant des parallèles éloquents.

"Les orchestres jouaient Schubert tandis qu'on pendait les détenus..On emmagasinait les cheveux des femmes..On prélevait les dents en or sur les cadavres."

 

Après avoir rappelé ce qu'est un crime international et un crime contre l'humanité il désigne le peuple allemand comme seul responsable de "l'annihilation des réprouvés", dénonce l'oubli comme un second crime, s'insurge contre "le temps qui émousse toutes choses" expliquant, comme pour mieux s'en convaincre, que le temps ne cesse d'aviver l'horreur du crime et affirmant, comme le droit français, que les crimes contre l'humanité sont imprescriptibles. Jankélévitch s'insurge contre ceux qui mettent en cause le diable ou l'existence éternelle du mal et des méchants. Contre ceux qui évoquent la boucherie de Verdun ou Hiroshima, il précise que "les obus de Verdun  ne sélectionnaient pas une race maudite (...) Les violences anonymes et en quelque sorte impersonnelles de la guerre, écrasant indistinctement les malheureux civils sans défense, ne choisissaient pas leurs victimes comme les choisissait le sadisme raffiné des Allemands; à proprement parler, c'étaient des atrocités sans intention; l'aviateur inconscient qui lâchait aveuglément sa bombe au-dessus d'Hiroshima ne triait pas le bétail humain, et il n'a pas non plus détruit Hiroshima par méchanceté; il ne déniait pas aux Japonais le droit de vivre..." Il s'insurge sur la prétendue réconciliation franco-allemande rappelant à juste titre que l'invasion militaire et l'extermination des Juifs sont bien deux entreprises distinctes.

 

Jankélévitch de souligner aussi que pour prétendre au pardon, il faut déjà s'avouer coupable, sans réserves ni circonstances atténuantes; que le pardon ne peut-être accordé que par les seules victimes, non par les survivants, les parents ou les familles..

 

 

On l'aura compris, le premier texte est bref, polémique, incisif: il donne à réfléchir même s'il me semble daté et discutable en partie.

 

Le second texte (premier chronoliquement) est une réflexion sur la France occupée: "Tout le paradoxe du désastre de 1940 tient dans ce contraste dérisoire entre un effondrement politico-militaire presque sans précédent et la clémence relative du destin envers une grande partie de la nation." Les victimes du nazisme en France n'ont représenté jamais que des catgéories (Juifs, militants de gauche, combattants, francs-maçons, etc.), mais la masse bourgeoise n'était pas concernée...

 

 

 17 contes d'Algérie= compte rendu manquant à remettre

 

  • Sept contes du Maroc, Tony BARTON, 1980.

L'auteur a exercé de nombreux métiers. Un jour, il rencontre Ahmed Benchaga, un homme d'affaires vivant à Londres mais né à Marrakech. Celui-ci a l'habitude de raconter à ses enfants des histoires qui les enchantaient.

Le récit cadre nous présente un enfant, Ahmed : il vit à Marrakech; son père veut qu'il étudie et lui interdit de sortir. Pourtant, Ahmed désobéit chaque jour pour aller écouter le conteur de la grande place Djemaa el-Fna, Halaiki.

 

On découvre donc successivement "Khalid le rêveur", l'ingénieux"Sarsaur", le "prince Ahmed", "Mimoun le bûcheron", "le hérisson et le loup" et enfin "Chafik le marin", dernier conte déjà beau en lui-même: il vient de surcroît clore le récit cadre de manière sage. Réflexion sur l'instruction et l'indispensable sortie hors des sentiers déjà battus qui fait la culture et la personnalité.

 

Khalid le rêveur: il rêve d'une princesse, qu'il obtient grâce à une amande musicale magique que lui offrent des nains joyeux. Alors qu'il fait la guerre, son épouse est enlevée par le roi des Forêts

Le prince Ahmed: il se réveille chaque matin du henné à la main et ne s'explique pas ce prodige. La rencontre de la jeune fille s'accompagne d'une exigence étrange: s'il veut vivre avec elle, il devra lui construire une maison et l'enfermer derrière sept portes de fer et ce, à l'insu de sa famille. La quête d'Ahmed se poursuivra sur le dos d'une goule affamée au prix de certains sacrifices. A son tour, il devra rester enfermé pour obtenir celle qu'il désire...

Mimoun le bûcheron: c'est l'histoire d'un homme perpétuellement insatisfait de sa condition qui se métémorphose poussé par un désir de puissance...

le hérisson et le loup: histoire de deux gourmands et d'une amitié entre un animal stupide et un autre très malin...

Chafik le marin: histoire d'un jeune homme instruit, généreux, bon et miséricordieux, fils d'un riche marchand qui voudrait voir son fils s'enrichir à son tour. Très belle réflexion sur les relations parents/enfants, éducation/nécessaire détachement, réconciliation.

 

 

 

 

  • AZRAYEN',  LAX et GIROUD, 1998, 1999.

Bande dessinée qui nous plonge dans la Kabylie de 1957, en pleine guerre d'Algérie. Préfacée par l'historien Benjamin Stora, écrite par Giroud dont le père fut soldat pendant la "guerre sans nom", dessinée par Lax, cette histoire nous emmène dans la Grande et la Petite Kabylie qui ont défié successivement la domination de Carthage, de Rome, des cavaliers arabes et de la France. On les appelle les Berbères- "barbares" de l'époque romaine-, eux se disent Imazighen, "les hommes libres". Quel meilleur endroit qu'une terre de dissidence pour situer l'intrigue d'une bande dessinée historique : au coeur de la guerre d'Algérie, un homme est l'objet de toutes les recherches. Pour l'armée française, il est le lieutenant Messonnier, disparu avec ses hommes depuis deux semaines. Pour Taklhit, la jeune institutrice berbère, il est Francis, l'amour de sa vie. Pour les Kabyles, il est Azrayen', l'Ange des Ténèbres...

Les deux tomes de cette bande dessinée captivante nous emmènent dans les cuves à fermentation du Val doré, épisode central et véritable tournant dans la vie du protagoniste disparu, définitivement marqué par cet effroyable massacre. Les horreurs de la guerre sont toujours là -Philippeville et les représailles effroyables, 71 Européens et une centaine de musulmans amis tués par des paysans ivres de sang, fanatisés par la propagande du FLN; 12 000 personnes massacrées en retour par l'armée française, ce qui décidera nombre d'hésitants à se ranger du côté de l'Armée de Libération Nationale; les divisions entre messalistes du MNA et partisans du FLN sont aussi mentionnées.

 

La dernière planche, qui revient sur un quiproquo dramatique et sanglant, sonne comme une terrible chute. L'image que gardent en mémoire les soldats français est celle de ces enfants naguère si paisibles et si rieurs qui se découpent à présent sur fond de brasier et de youyous tragiques. Les mots utilisés pour la décrire disent à peu près ceci: "en quelques minutes, leurs yeux avaient perdu toute innocence. Ils étaient devenus durs, impitoyables et cruels comme ceux de leurs aînés...C'était fini..Nous ne pouvions plus gagner cette guerre."

 

Au fil de la lecture, on apprend que le frik désigne du blé concassé utilisé pour la chorba -potage à la coriandre, que les Kabyles appellent "chemin de paille" la voie lactée, qu'un chouf désigne un guetteur et qu'un arbre émissaire est un arbre auquel on accorche quelques lambeaux de son écharpe pour être débarrassé de tous ses maux....

 

 

 

  • Table rase, Jean-Baptiste Gendarme, 2006

 

Très beau livre sur la mort, le deuil, la famille, la jalousie, l'absence, le lien fraternel. La quatrième de couverture attire notre attention:

 

"Cyprien? Tu n'as pas peur de te lasser de mon corps?" me demande Flavie d'un ton désinvolte.

Bien sûr je vais me lasser de son corps. Comme j'en ai eu assez du squash, des animaux domestiques, des vacances entre amis, des noëls en famille, des salles de cinéma, des voitures trois portes, des abonnements téléphoniques, des films de Godard, des livres de Duras, des expos le dimanche après-midi, des premiers pique-niques en avril, des soirées où l'on doit repartir avec le dernier métro, des chauffeurs de taxi qui veulent absolument parler (surtout quand on vient de rater le dernier métro), des gens qui disent "Je veux dire" et qui ne disent rien, de ceux qui demandent "Tu vois?" et qui ne nous montrent rien, des ticket-restaurant d'une valeur inférieure au prix du plat du jour, des dépanneurs qui terminent leur intervention par "Et voilà, ce n'était pas grand chose" et qui reviennent deux jours plus tard, des étudiantes de Sciences-Po...J'ai trouvé plaisante chacune de ces choses (aimant certaines passionnément) et les ai détestées par la suite. Pourquoi en irait-il autrement pour le corps de Flavie?

 

Les premières pages, placées sous le signe de Houellebecq ("Ce n'est pas tous les jours qu'on a des morts dans sa famille"), se dévorent car elles sont très bien écrites: un accident de la route mortel est au coeur de cette première partie comme du roman d'ailleurs. Voilà la faille originelle: Françoise et son second mari meurent. Le lecteur s'intéressera alors au sort de Cyprien (on n'apprend son prénom que très tardivement dans le roman) et à celui d'Adrien, deux frères respectivement en classe de cinquième et de troisième. L'analyse du deuil et des réactions à la mort est fine, inhabituelle et incisive.Chacun veut s'approprier votre peine, avoir sa part. "Des gens qui n'auront jamais vu votre mère voudront avoir plus de peine que ceux qui ne l'auront aperçue qu'une fois, qui en auront plus encore que ceux qui l'ont personnellement connue." La première partie est celle de la perte de l'enfance.

 

La deuxième partie nous permet de retrouver quatorze ans plus tard Adrien, le frère aîné, devenu maniaco-dépressif et interné à la demande d'un tiers dans un hôpital psychiatrique. Là encore la citation qui ouvre la partie est très bien trouvée: "Ne regarde ni en avant ni en arrière, regarde en toi-même, sans peur ni regret. Nul ne descend en soi tant qu'il demeure esclave du passé ou de l'avenir." (Emile Michel Cioran). L'analyse là encore est juste et incisive. On plonge dans l'univers hospitalier avec sa temporalité spécifique (visites des médecins, médicaments, plateaux-repas) ses euphémismes rassurant (Adrien est bipolaire, non plus maniaco-dépressif), le noeud du problème..."Adrien ne conçoit pas l'avenir. Le passé fournit les limites de son futur. Il puisedans ses propres souvenirs, dans son enfance, les histoires diverses vécues, les autres racontées. Depuis des années, il s'évertue à déjouer le passé, mais il y a toujours un moment où ce n'est plus possible. On croit souvent qu'on peut tout enfouir." On plonge alors rétrospectivement dans l'histoire sentimentale d'Adrien qui soupçonne Mélanie, son ex, d'être à l'origine de la demande d'internement. On y découvre la jalousie pathologique d'Adrien, fort bien analysée.

 

Depuis des mois Mélanie désirait un chat. Adrien refusait. Il en avait déjà eu un. Une petite chatte, Clémentine. Adrien craignait que Mélanie ne reporte son affection sur l'animal. On dirait: On ne peut pas aller au cinéma, sinon Pépito va être seul. Elle l'aurait appelé Pépito parce que ce n'est pas un nom plus bête qu'un autre. Elle jouerait avec lui, le cajolerait, l'embrasserait. Adrien serait seul à l'autre bout du canapé qui deviendrait rapidement "le canapé du chat". Son espace vital augmenterait à mesure que s'étiolerait celui d'Adrien. Ils rachèteraient un nouveau fauteuil. Au pire, il se contenterait d'un tabouret. Objectivement il n'y avait pas la place pour un fauteuil.

Adrien commençait à être agacé par cette histoire de chat. Ca tournait à l'obsession. Une décision s'imposait: samedi matin, ils iraient en chercher un.

Il était blanc avec une tache noire recouvrant la moitié de sa tête. Elle l'appela Cumulus. Sans commentaire. Rapidement, il est devenu le centre de toutes les préoccupations. Et si les premiers jours le chat dormait dans le salon, très vite il eut sa place sur le lit.

La journée, des chambres d'hôtel avec un amant fougueux. Et le soir, des câlins avec Cumulus. Adrien ignorait l'hôtel, mais les câlins avec Cumulus lui étaient déjà insupportables. Comme il le craignait, les rapports se sont dégradés. Jusqu'au jour où il a su comment Mélanie occupait ses après-midi.

Être jaloux d'un chat aurait semblé incongru et excessif. L'aventure, elle, justifiait le défaut. Mélanie a vite pris conscience qu'il n'est rien de plus terrible que de vivre avec un jaloux. C'est à ce moment qu'elle a dit: "Je crois que nous n'avons plus rien à faire ensemble."

 

L'état d'Adrien lui fait préférer les chiffres aux lettres.

Adrien aime les chiffres. Ils sont rassurants. On les soustrait, on les multiplie, on les divise: ils restent d'une fiabilité étonnante. Les chiffres se suivent sans surprise. On sait ce qui vient avant, on sait ce qui vient après. Les mots ne sont pas aussi apaisants. Ils peuvent dire autre chose, s'écrire autrement, se lire différemment. On les interprète, on les pèse, on les retient t ils finiseent toujours par nous échapper. Les chiffres ne sont pas aussi fourbes. Adrien compte tout ce qui passe sous son oeil vitreux.  

 

La jalousie obsessionnelle d'Adrien est une conséquence du comportement conjugal de ses parents. L'échec du mariage de ses parents perturbe Adrien et l'empêche de vivre pleinement une relation; chaque fois se profile une fin dramatique et inévitable. Adrien, adulte et responsable trop tôt, s'est toujours occupé de son petit frère. Il s'est occupé de bien des gens, le plus souvent ingrats par la suite, au cours de sa brève existence. Il ne s'occupera pas de Colombe, compagne de l'unité psychiatrique qui voit en lui un grand frère idéal. Quand il quitte l'unité psychiatrique, il sait qu'il a laissé des zones d'ombre, qu'il reste l'Inconsolé.

 

 

La troisième partie s'intéresse à Cyprien devenu adulte, celui qui a fait interner son frère.

La fin est poignante, constat cru du délitement du lien familial et fraternel. Elle se passe dans le cimetière où leur mère est enterrée.

Il me semble reconnaître Adrien qui ne m'a pas parlé depuis cinq ans, et mon père. Mais je n'en suis pas certain. Je m'approche d'eux en essayant de voir ce qu'il y a de familier dans leurs gestes, leurs attitudes, leur visage. Rien ne m'accroche. Plus je m'approche, plus j'ai l'impression d'aller à la rencontre de deux étrangers. Et puis, une fois à la hauteur, je comprends. Je comprends pourquoi leur regard me parait étrange, lointain, absent. Je comprends, surtout, qu'ils ne m'ont pas reconnu.

 

 

 

 

 

 

 

  • Rubicon, Steven Staylor, 1999, 2001.

 

Du même auteur que Du sang sur Rome, on retrouve les personnages familiers de la série, Gordien, Cicéron, personnages de fiction et réalité historique en arrière plan. Cette fois, c'est la guerre civile rendue célèbre par le franchissement du Rubicon qui sert d'arrière plan historique à une intrigue qui s'ouvre ainsi: Gordien découvre dans son propre jardin le corps sans vie du jeune cousin préféré de Pompée le Grand, juste après l'avoir reçu pour un bref entretien. Le livre comprend trois parties, intitulées respectivement, "Minerve", "Mars" et "Bacchus".

 

Voici un résumé chapitre par chapitre de ce roman plus historique que poilicier, dans lequel le protagoniste a vieilli. Moins captivant que Du sang sur Rome, à l'intrigue si complexe, ce roman nous plonge dans les débuts de la guerre civile (en gros du Rubicon à Brindes) et, malgré quelques longueurs, surprendra un lecteur familier de la série...

 

 

Première partie: MINERVE

Chapitre 1:  C'est sous le signe de Minerve que s'ouvre le livre en effet; on sait déjà l'intelligence et l'esprit logique de Gordien le détective. Il a en son jardin, une statue de Minerve/Athéna, la déesse aux yeux pers, déesse guerrière armée, de la sagesse et de l'intelligence. C'est aux pieds de cette statue, au coeur même de la maison du citoyen Gordianus, qu'on trouve le cadavre de Numérius Pompéius, cousin préféré du Grand Homme, Pompée le Grand.Le jeune homme avait pourtant été fouillé à l'entrée par Davus, ancien esclave de Pompée devenu le gendre de Gordien dit le limier depuis qu'il a donné un fils à Diana, fille unique de Gordien et Béthesda: Aulus. Personne n'a rien entendu ni vu; Gordien commence à mener l'enquête et découvre dans les semelles de Numérius des papyrus très fins...   

 

Chapitre 2: Le message crypté se révèle être un rapport sur Gordien en personne! Métô, l'un de ses fils adoptifs, est le secrétaire personnel de César ce qui fait de son père un suepect potentiel en ces temps troubles. La rumeur court en effet de l'arrivée imminente de César dans Rome même. Pour l'heure, c'est Pompée en personne qu'on annonce...

Chapitre 3: Pompée ordonne à Gordianus de mener l'enquête et emmène avec lui Davus, son ancien esclave affranchi par Gordien sur lequel il conserve néanmoins certains droits grâce à une clause du contrat de cession. Pompée en effet s'apprête à quitter Rome avant l'arrivée des troupes de César.


Chapitre 4:Gordien se rend chez Cicéron pour savoir ce que Numérius Pompée lui a dit. Celui-ci était venu porter la parole de Pompée : fuir Rome pour ne pas trahir la République/Pompée. Cicéron a été éprouvé par cet ultimatum qui lui fait craindre les pires heures de Sylla (dont Pompée alors jeune était un général quand Sylla quitta Rome avant de la reconquérir et de procéder à de terribles proscriptions). Cicéron apprend la mort de Numérius. Gordien rentre chez lui et croit voir Tiron, secrétaire de Cicéron, alors que ce dernier est officiellement malade, en Grèce.

Chapitre 5: Mécia, mère de Numérius Pompée, mande Gordien qui traverse le tumulte de Rome, où de folles rumeurs courent: César arriverait à la tête d'une armée de Gaulois chevelus. Les deux consuls, Lentulus et Marcellus, après le rite de protection dans le temple des Lares, quittent Rome, alors même que traditionnellement seul un des deux consuls peut prendre le commandement d'une armée pendant que le second gouverne la cité. Selon Mécia, Numérius était certes le messager de Pompée mais aussi un espion à la solde de César, ce qui expliquerait l'agent qu'il possédait..

Chapitre 6:Gordien, qui  croit encore apercevoir Tiron, rentre chez lui où l'on s'organise en vue de la guerre civile imminente pour protéger corps et biens.

Chapitre 7: Grâce à ses informateurs, Gordien apprend que Numérius Pompée fréquentait la Taverne du Plaisir où il rencontrait des hommes, jamais les mêmes, sauf un certain Soscaridès. Gordien fait suivre celui qu'il prend pour Tiron ...qui est bel et bien Tiron!

Chapitre 8: Tiron grimé, se rend avec Gordien à la Taverne du plaisir où il est connu sous le nom de Soscaridès. Les rapports sur la loyauté, textes codés, sont de Cicéron. Numérius Pompée de son côté avait confié à Tiron dans la Taverne du plaisir qu'il était en possession de documents compromettants révélant un complot visant à assassiner César à partir du franchissement du Rubicon.

Chapitre 9:Reddition de Corfinium, abandonnée par Pompée qui s'est réfugié à Brundisium. César se montre clément avec ses ennemis, Domitius Ahenobarbus notamment: ce dernier, craignant une mort ignominieuse (il était l'ennemi juré de César (Ahenobarbus est l'héritier des premiers conquérants de la Gaule et devait gouverner la Gaule dès la fin du mandat de César), il décide de se suicider avant de changer d'avis quand il apprend la clémence de César. Une jeune veuve rend visite à Gordien: Emilia lui apprend qu'elle est enceinte de Numérius Pompée Elle compte désormais avorter et apprend à Gordien l'existence d'une chambre, lieu de rendez-vous secret des deux amants.

Chapitre 10: Gordien inspecte la chambre des deux amants. Seuls s'y trouvent des poèmes d'amour (Sappho, Catulle). Un homme monte et le surprend..Tiron!

Chapitre 11:Gordien et Tiron ne trouvent rien. Tiron, qui doit passer à Formiae voir Cicéron puis porter un message à Pompée à Brindes, convainc Gordien de l'y suivre pour qu'il ramène son gendre Davus à Rome.

 

Deuxième partie: MARS.

 

Chapitre 12: Tiron, Fortex et Gordien passent la porte Capène et prennent la voie Apienne, bordée des tombeaux de Clodius notamment, et de ...Numérius Pompée, sur laquelle une tête de cheval, symbole du grand voyage est gravée. Une bande de bandits les attaque, mais leur garde du corps les protège bien et les trois se rendent à Formiae, dans la retraite de Cicéron.

Chapitre 13:Repas (description intéressante) chez Cicéron dont Domitius Ahenobarbus est l'hôte également. Térentia voudrait être à Rome à l'occasion des fêtes de Bacchus, qui ont lieu après les ides de mars: on y célèbre d'habitude la prise de la toge virile, or Marcus a presque 16 ans...

Chapitre 14:Tiron (on apprend qu'il est noir) et Gordien continuent leur route et à l'approche de Brindes, tombent sur les troupes de Domitius ralliées à César. Gordien prétend venir à la rencontre de son fils Méto mais le charretier les dénonce...On découvre un passeport conforme au sénatus-consulte, signé du sceau de Pompée (laisser-passer qui leur a permis d'obtenir chevaux et autres nécessités)

Chapitre 15: Conduits au camp de Marc-Antoine (qui reconnait Gordien), ils rejoignent Brindes pour l'assaut final.

Chapitre 16:Ils insistent sur un promontoire à une bataille navale dans la baie de Brindes fermée en grande partie par Vitruve et le génie des troupes césariennes pour éviter la fuite de Pompée, lequel a déjà envoyé les deux consuls à Dyrrachium, de l'autre côté de l'Adriatique, pour éviter la possibilité même de la conclusion d'un accord valable légalement.

Chapitre 17: Marc-Antoine et Gordien, accompagnés de Tiron/Soscaridès, arrivent dans la tente de César où Gordien retrouve Méto, son fils adoptif. Tiron quant à lui, s'est montré astucieux: il profite de la fête de Bacchus, le Père de la liberté, pour parler librement sans risque et, grâce à sa ruse, il entre dans la tente aussi..

Chapitre 18: Méto s'étonne de voir son père adoptif en ces lieux, accompagné de Tiron qu'il reconnaît. César compte sur l'appui des habitants de Brindes -furieux contre les troupes de Pompée qui se comportent mal- pour éviter le repli stratégique du Grand Homme : des feux allumés sur les toits indiqueront à César un départ nocturne des troupes de Pompée.

Chapitre 19: Grâce à l'astucieux Tiron, l'équipée entre dans Brindes, non sans avoir couru des dangers. Ils empruntent pour cela une barque de pêcheur et perdent Fortex, mortellement blessé.

Chapitre 20:Soscaridès obtient d'être reçu sur le champ par Pompée qui ordonne l'évacuation silencieuse de Brindes. La logique du repli stratégique est expliquée. Le discours du Grand Homme à ses troupes est également intéressant. Gordien prétend connaître l'assassin de Numérius Pompée. Il demande à Tiron/Soscaridès de le dire au Grand Homme.

Chapitre 21: Retraite stratégique de Pompée malgré les feux des habitants sur les toits pour donner l'alerte. Gordien obtient que son gendre Davus reste à Brindes (il lui donne des conseils pour regagner Rome sain et sauf) en échange de quoi il embarque avec Pompée.

Chapitre 22: Gordien révèle qu'il est l'assassin de Numérius Pompée, maître chanteur qui possédait des documents impliquant Méto dans le complot contre César. Fureur de Pompée. Gordien, blessé, se jette à l'eau.

 

Troisième partie: BACCHUS.

 

chapitre 23: Davus a veillé sur Gordien rescapé miraculeux. César a regagné Rome victorieux et s'apprête à laisser Marc-Antoine administrer Rome pendant qu'il poursuivra Pompée. Gordien donne rendez-vous à Méto à la taverne du plaisir pour des explications.

Chapitre 24:Gordien  rencontre Méto et lui apprend ce qu'il a appris et été amené à faire. Ils se quittent. Gordien s'ennivre et a une révélation: in vino veritas! "Je suis sur une affaire capitale" avait dit Nimérius ennivré à Tiron. C'est en effet dans le banc de la taverne du plaisir que Gordien découvre le double des documents compromettants relatifs au complot contre César destiné à empêcher une guerre civile. Gordien se rend à la Regia, demeure du grand Pontife, au beau milieu du forum. On lui en interdit l'accès et on lui signifie qu'il est désormais persona non grata, son fils ayant pris la fuite comme un traître pour rejoindre Domitius à Massilia.

Chapitre 25: Gordien reçoit une jarre d'huile en provenance de Marseille. Il se souvient alors d'un passage des Mémoires du dictateur Sylla (payrus qu'il a dans sa bibliothèque mais oeuvre ignorée du lecteur d'aujourd'hui car perdue) relatif aux messages secrets. Une vessie de porc se trouuve bien dans la jarre et révèle la vérité: le complot contre César était une rumeur destinée à Pompée via son cousin pour infiltrer l'ennemi. Numérius Pompée s'en est servi pour faire chanter du monde, ce qui n'était pas prévu! Mécia, sa mère, sans apprendre la vérité, est rassurée d'apprendre que son fils n'a pas trahi Pompée. Gordien s'aperçoit qu'en révélant le mobile du crime à Pompée, il a accrédité la thèse du complot anti-césarien. A Marseille, Méto continue donc de servir César auquel il a toujours été fidèle. Quant à Emilia, en accord avec Mécia, elle garde le bébé: elles feront comme si Numérius et Emilia s'étaient mariés en secret.

 

Postface: Steven Staylor cite les sources contradictoires qu'il a utilisées : récit de César, lettres de Cicéron, lettres de Pompée à Lucius Domitius et aux consuls, mais aussi des historiens postérieurs (Appien, Dion Cassius, Suétone, Plutarque), Lucain évidemment aussi (La Pharsale, long poème épique sur la guerre civile). Il est aussi question d'Horace (Satire, I, 5), de Vitruve et de Polyen, auteur du deuxième siècle, qui a écrit un résumé des stratagèmes de message secret pour instruire Marc-Aurèle.

 

  • La nuit du renard, Mary Higgins Clark, 1977, 1980.

 

Grand classique de la littérature policière, Grand prix de la littérature policière en 1980 d'ailleurs, La nuit du renard est très bien (trop bien?) ficelé. L'intrigue est celle d'un double rapt par un tueur en série avec en arrière plan un jeune homme de 19 ans condamné à la peine capitale. Neil et Sharon (sa future belle-mère qu'il n'aime pas) sont enlevés par un assassin obsédé par les femmes seules dont il aimerait être aimé. Ce qui fait la force et la faiblesse de ce roman captivant à mon avis, c'est l'imbrication chapitre après chapitre des points de vue: le narrateur, omniscient, s'attache de manière séparée, à suivre un personnage, avant de passer à un autre dans le chapitre suivant. L'enchevêtrement est tel que l'intrigue avance, le lecteur comprenant au fur et à mesure les enjeux, les impasses..

  • Steve Peterson: partisan de la peine de mort, il est rédacteur en chef d'un magazine populaire; sa première femme est morte assassinée. Il a un fils unique, Neil. Il aime Sharon Martin.
  • Sharon Martin: journaliste, auteur du Crime de la peine capitale, elle est farouchement opposée à la peine de mort. Bien que convaincue de la culpabilité du jeune Thompson, elle s'oppose à son exécution. Elle tombe dans les rets du tueur en série et va être enfermée avec Neil, dans une salle souterraine de Grand Central Station.
  • Neil Peterson:Il a perdu sa mère et aurait même assisté à son assassinat. Objet du rapt également, il doit mourir avec sa belle-mère dans l'explosion de Grand Central Station, à 11h30, heure de l'exécution du jeune Thompson.
  • Ronald Thompson:jeune homme convaincu du meurtre de Mme Thompson parce qu'il se trouvait sur les lieux du crime et a été reconnu par Neil Peterson comme l'assassin de sa mère. Il est condamné à mort.
  • l'assassin en série:garagiste obsédé par les femmes seules ayant des problèmes mécaniques; il aimerait qu'elles le désirent et s'imagine en vain qu'il parvient à se faire désirer. Quand il se sent rejeté, il assassine sa proie. Particulièrement intelligent, il pense à tout, ou presque! August Rommel Taggert, dit Arty ou le Renard, référence à Rommel, le Renard du désert.
L'enchevêtrement des points de vue et le resserrement temporel de la fin du roman (autour de 11h30,  heure prévue de l'explosion et de l'exécution) conduit à une fin qui perd de sa force par la dilution des points de vue. L'invraisemblance de la fin contribue aussi à cette très légère déception finale. Roman néanmoins très captivant.

 

 

  • Une mélancolie arabe, Abdellah Taïa, Paris, 2008.

Qu'il est bon de découvrir un livre peu connu (après une série de lectures "obligées" si décevantes) et si touchant, si beau! La fâcheuse tendance des gens à vouloir faire entrer les livres dans des catégories le fera classer dans la littérature gay. Si le protagoniste l'est bel et bien, c'est surtout un très beau livre plein de vie, d'amour et de poésie. Après une entrée en matière réussie et mémorable, un morceau de vie nous est raconté. "L'Algérien et le Marocain", fragment de journal intime écrit à quatre mains, la jalousie pathologique de Slimane, l'inévitable et ...la poésie.

 

Présentation de l'éditeur:

Salé, près de Rabat. Milieu des années 80. Un adolescent pauvre court à perdre haleine. Vers son rêve, devenir metteur en scène de cinéma, vers sa star égyptienne : Souad Hosni - ailleurs, loin de son quartier, qu'il aime et déteste à la fois, qui veut le fixer dans une identité-cliché, dans la honte à jamais: le garçon efféminé. Un futur fou. Alors, il court... C'est sa seule force, sa seule façon d'affronter la violence de son Maroc. Détourner le regard. Dans cette course, il rencontre une bande de jeunes hommes qui essaient de le violer. La voix du muezzin appelant à la prière le sauve. Quelques instants après. il s'accroche à un poteau électrique, rencontre la mort. Une mélancolie arabe donne à voir et à sentir le corps possédé et poétique de ce jeune Marocain qui tombe quatre fois. Â Salé. À Marrakech. À Paris. Au Caire. II meurt. II ressuscite. Avec ses propres images, il construit pas à pas son destin: sa vocation de créateur, son amour pour les hommes, le mystère des origines. Décrivant les désarrois d'un je - en pleine bataille, Abdellah Taïa invite aussi à regarder différemment la culture d'un monde arabe qui, comme lui, tombe et renaît.

 

 

  • Belle du Seigneur, A.Cohen

 

Quelle déception! Tout ça pour ça... On ne m'en aurait pas dit tant de bien -je connais plusieurs personnes qui en font la plus belle oeuvre littéraire- je l'aurais laissé de côté rapidement. Finalement, après un incipit qui suscite tout de même un peu de curiosité, je me suis décidé à le lire jusqu'au bout, quitte à sauter des pages entières, déculpabilisé que je suis de le faire depuis ma lecture de Pennac quand j'étais adolescent. Certes on trouvera bien quelques scènes drôles, des personnages attachants par leur médiocrité, une peinture désuète de la bourgeoisie genevoise à l'époque de la Société des Nations. J'ai trouvé le pavé suranné et volubile, un énième livre sur différentes facettes de la vie amoureuse: non décidément, en couple point de salut: la belle Ariane s'ennuie mais elle partage la couche d'un fonctionnaire promis à une belle ascension sociale: Adrien Deume, caricature du parasite ambitieux, sera un mari marri car celui à qui il devra sa promotion ne sera autre que ..le séducteur de sa femme, le Seigneur, le beau et cynique sous-secrétaire général de la SDN, qui se prend pour Don Juan alors qu'en réalité, il n'en est qu'un lecteur attentif. Alors oui, cela donne un discours magistral sur la babouinerie (pages 400 et suivantes dans l'édition Folio), loi universelle à laquelle seraient soumis hommes et femmes, les femmes chérissant la force mais n'osant le dire. Penser, dire. Les femmes sont des chiennes qui ne pensent qu'au sexe et chérissent non l'homme, mais la force. Elle sera donc condamnée à l'aimer en babouine, à quitter le petit babouin qui lui sert de mari mais joue la femelle devant le plus fort babouin, le SSG, le fort, le puissant. Poussant la logique jusqu'au bout, les deux amants vont tout perdre : elle décide d'abandonner son mari  et sa vie ennuyeuse, il perd sa nationalité et ses prestigieuses fonctions. Le tout dans un contexte d'antisémitisme florissant. L'argent ne fait pas le bonheur, il y contribue toutefois ou permet au moins de différer la fin: l'amante vampirique supportera tout, y compris l'amour devenu haine, le mépris annoncé dès la première scène se réalisant: elle a aimé Solal et continuera de l'aimer, même devenu homme-tronc (discours qui est le pendant du grand discours sur la babouinerie, pages 866 et suivantes) même devenu violent et jaloux.Suicide des deux amants. On pleure dans les chaumières. Rideau.

 

  • Le soleil des Scorta, Laurent Gaudé

Très beau roman italien de Laurent Gaudé qui plaira aussi bien aux amateurs de Buzzati qu'aux lecteurs du Dumas de Monte-Cristo...L'ouverture est particulièrement réussie et mène le lecteur bien loin dans le roman, captivé par le destin d'une famille: les Scorta. Un homme arrive seul, sur un âne, dans un village déserté par des habitants qui se tiennent à l'écart d'un soleil si intense qu'il en serait dangereux. L'homme est déterminé. On apprend rapidement qu'il a passé quinze ans en prison et qu'il vient se venger. Il est déterminé et sait qu'il ne quittera pas vivant ce village de Montepuccio, situé dans les Pouilles. Il pénètre dans une maison et viole une femme, croyant ainsi se venger....Poursuivi par les habitants outrés qui cherchent à le lapider, l'homme apprend qu'il s'est trompé et a violé la ...soeur de celle qu'il était venu violer. Un enfant et une descendance naitront de cette union fortuite. C'est l'histoire des Scorta, de la quête du bonheur que nous raconte Laurent Gaudé. Si le livre est réussi et captivant, on regrettera une fin manquée et un aspect cyclique qui aurait pu être intéressant -on ne peut s'empêcher de penser aux mythes grecs et aux malédictions divines qui touchent une famille- s'il n'avait paru finalement répétitif à l'excès. Manifestement la morale du "Laboureur et ses enfants" est bien connue et appréciée de Laurent Gaudé. Elle finit néanmoins, à force d'être répétée, par lasser. C'est dommage mais ce livre, primé par le prix Goncourt en 2004, n'en est pas moins très agréable à lire jusqu'à la page 300. Seules les trente dernières pages ternissent l'ensemble.

  • Les Purifiants, Chevron

Polar publié en 1995, bien écrit. Une intrigue haletante et des personnages fascinants. Le protagoniste au nom étrange, Septembre, Quentin de son prénom, a perdu sa femme et ne s'en remet pas. Sa fille, Cassiopée, malade, est hospitalisée. Un beau jour, il porte secours à une jeune photographe, tabassée par des skinheads. Au bon moment et au bon endroit? Pas si sûr...Faire la connaissance de Sabine, qui enquête sur les mouvements extrêmistes de droite va s'avérer périlleux et d'instituteur valeureux qu'il était, Quentin Septembre va devenir une cible de choix. Les accointances de certains policiers avec l'extrême droite n'arrangeront en rien la chasse à l'homme dont il va être l'objet, poursuivi notamment par un italien mélomane, pachydermique et nécrophile, Néron, un tueur en série engagé pour l'abattre. L'institution, l'Etat, la macrostructure diraient certains, ne sont pas dignes de confiance: police, éducation nationale...Renseignements généraux et Education nationale apparaissent dans un dialogue de la fin du livre comme de véritables étouffoirs, garants de l'omerta, de la chape de plomb. La fin ouverte, le refus de l'happy end confirment un pessimisme qui confine à la lucidité!

  • Le voyage dans le passé, Zweig

Bref texte dont la traduction française était inédite il y a peu encore qui met en scène, de manière percutante et brève une belle et triste histoire d'amour platonique. Ascension sociale d'un jeune homme sans famille, qui tombe amoureux de son hôtesse: amour ou réussite professionnelle? Un voyage au Mexique s'impose à lui. La guerre éclate. Que reste-t-il d'une passion amoureuse découverte trop tard après des années de séparation? Des souvenirs, de la tendresse. "Dans le vieux parc solitaire et glacé// Deux spectres cherchent le passé". (Verlaine)

 

  • La douce empoisonneuse,  Arto Paasilinna

Linnea, veuve d'un colonel, voudrait bien vivre tranquillement dans sa maison près d'Helsinki. Seulement voilà, trois jeunes vauriens dont un sien neveu s'invitent régulièrement chez elle pour rétablir à leur façon et de leur point de vue une certaine solidarité entre les générations: non contents de prélever la pension de la vieille dame, ils vont même jusqu'à lui faire signer un testament en leur faveur. Seulement voilà: la vieille est coriace et va réaffirmer sa liberté en se débarrassant de chacun d'eux avec une détermination et une pugnacité...démoniaques!

Drôle, ce livre se lit bien même s'il est un peu répétitif hélas. La chute est bien trouvée..

 

  • Le Sicilien, Molière

 

Comédie en un acte de 1667, Le Sicilien ou l'Amour peintre, est en fait une farce qui fait penser à L'Ecole des femmes: dans le rôle du barbon, Dom Pèdre le bien nommé, qui surveille de très près se belle affranchie, Isidore que courtise le bien nommé Adraste. Hali est l'ingénieux Figaro qui aide le jeune gentilhomme français: approximer Isidore, voilà qui est bien difficile évidemment d'où l'idée de s'introduire chez Dom Pèdre pour faire le portrait de la belle. La pièce est fort brève: on retiendra seulement cette analyse que fait Isidore de la jalousie dans la scène 6:

"..la possession d'un coeur est fort mal assurée, lorsqu'on prétend le retenir par force. Pour moi, je vous l'avoue, si j'étais galant d'une femme qui fût au pouvoir de quelqu'un, je mettrais toute mon étude à rendre ce quelqu'un jaloux, et l'obliger à veiller nuit et jour celle que je voudrais gagner.C'est un admirable moyen d'avancer ses affaires, et l'on ne tarde guère à profiter du chagrin et de la colère que donnent à l'esprit d'une femme la contrainte et la servitude."

 

 

 

  • Le Bourricot, Pierre Gripari

Farce brève écrite en 1963 qui met en scène trois protagonistes dignes de la farce de Me Pathelin ou du Médecin malgré lui. Réflexion sur l'argumentation et l'ambivalence dangereuse de la parole pensée comme un acte magique. Lui veut vendre sa femme (elle) en la faisant passer pour un bourricot à un client qui n'est pas dupe. La femme s'en va et c'est lui qui est piégé et se retrouve comme un âne, obligé d'endurer le mauvais traitement qu'il réservait à sa femme, ses arguments lui étant retournés à l'identique.

 

 

 

  • Fonctionnaire, quelle idée! Gérard ASCHIERI et alii, Editions Nouveaux Regards, Collection "Comprendre pour agir", 2009.

 

 

Ce petit ouvrage d'analyse syndicale et politique, ne traversera pas les siècles assurément. Pourtant, il est remarquable et mérite d'être lu par toutes celles et tous ceux qui s'intéressent à la fonction publique, à la politique, à la France. Livre d'utilité publique.

 

Présentation:

Le titre, volontiers provocateur, reprend de manière ambigüe une expression qui reflète bien l'ambivalence du terme "fonctionnaire". Titre ironique et programmatique, on comprend dès les premières pages que cet ouvrage s'attèle à déconstruire le discours dominant, "moderne" et pourtant déjà ancien, hostile au fonctionnariat. Le propos sera donc un éloge de la fonction publique, une défense et illustration pourrait-on dire, le point d'exclamation n'étant plus alors un point d'ironie mais l'expression d'un enthousiasme d'autant plus bénéfique qu'il va à rebours de l'idéologie dominante.

L'avant-propos est de Gérard Achieri, secrétaire général de la FSU (Fédération Syndicale Unitaire);

la préface d'Anicet Le Pors, ancien ministre de la Fonction publique et des réformes administratives;

les 10 chapitres sont suivis d'une table ronde, échange de vues entre Gérard Aschieri, le directeur général de l'Institut CSA et le délégué général de l'ARF (Association des Régions de France).

 

Table des matières:

  • Préface: le statut général des fonctionnaires: une composante majeure du pacte républicain.
  1. De nouvelles valeurs?
  2. Une fonction publique au service de l'intérêt général.
  3. La négociation dans la Fonction publique.
  4. Les contractuels, la précarité.
  5. Le recrutement dans la Fonction publique.
  6. Mobilité.
  7. Les rémunérations.
  8. La parité reste à conquérir.
  9. Les dépenses publiques, coût ou richesse?
  10. L'évaluation des agents de la Fonction publique.

 

Compte-rendu de lecture:

 

  • Anicet Le Pors propose une lecture historique du statut des fonctionnaires: les projets de statut expriment d'abord essentiellement le principe hiérarchique d'obéissance des fonctionnaires, sont vécus comme des carcans, ce qui n'empêche pas l'obtention de droits importants dès le début du 20ème siècle: accès au dossier (1905), règles d'avancement (1911), du détachement (1913), loi Roustan (rapprochements de conjoints, 1920), reconnaissance de fait des syndicats de fonctionnaires (1924). D'autres droits encore étaient intégrés dans la jurisprudence du Conseil d'Etat, ce qui conduisait à parler de "statut jurisprudentiel". Un premier statut est élaboré sous Vichy (loi du 14 septembre 1941, inspirée par la charte du travail de l'Etat français). Le statut (loi du 19 octobre 1946) concerne tous les fonctionnaires d'Etat : il prévoit le cadre juridique du système de rémunération, l'organisation des carrières dans les différents niveaux de qualification, l'institution d'un régime spécifique de sécurité sociale et d'un nouveau régime des retraites. Evocation de l'ordonnance du 4 février 1959. Nouvelle loi importante en 1982: loi de décentralisation (2 mars 1982) qui étend le statut aux agents des collectivités territoriales, puis des établissements publics hospitaliers et des établissements publics de recherche.Aujourd'hui, c'est 5,2 millions d'agents publics qui sont reconnus comme fonctionnaires, selon la définition qu'en donne la loi du 13 juillet 1983, c'est-à-dire salariés d'une collectivité publique dans une situation statutaire et réglementaire et non contractuelle.

Trois principes fondent cette unification de la fonction publique: principe d'égalité (cf DDHC article 6, "talents" et "vertus" doivent seuls permettre l'accès aux emplois publics, d'où règle du concours comme voie d'accès à la Fonction publique); principe d'indépendance du fonctionnaire vis-à-vis du pouvoir politique comme de l'arbitraire administratif que permet le système dit de la "carrière", où le grade, propriété du fonctionnaire, est séparé de l'emploi qui est, lui, à la disposition de l'administration; principe ancien que l'on retrouve déjà formulé dans la loi sur les officiers de 1834; principe de responsabilité qui confère au fonctionnaire la plénitude des droits des citoyens et reconnaît sa source dans l'article 15 de la DDHC de 1789, lequel indique que chaque agent public doit rendre compte de son administration; conception du fonctionnaire-citoyen opposée à celle du fonctionnaire-sujet que Michel Debré définissait ainsi dans les années 1950: "Le fonctionnaire est un homme de silence, il sert, il travaille, il se tait."

 

Après avoir exposé cette perspective historique, Anicet Le Pors présente la situation de manière polémique : dans un monde dominé par le libéralisme économique, la situation de la France (7,2 millions de personnes occupent un emploi de service public, la plupart sous statut) apparaît aux yeux de certains comme une anomalie, plus du quart de la population active dont les règles échappent pour une large part à celles du marché. C'est dans ce contexte que l'actuel président de la République en a appelé à une véritable "révolution culturelle" dans la Fonction publique, portée par le Livre blanc du conseiller d'Etat Jean-Ludovic Silicani. Ce projet de "contre-révolution" cherche à mettre à bas le statut et présente les trois caractéristiques suivantes:

 

  1. Le contrat est opposé au statut (remise en cause du concours et du service de l'intérêt général, défini par la loi et le règlement)
  2. Le métier est opposé à la fonction. (remise en cause du principe d'indépendance, le terme de métier ayant plusieurs sens)
  3. L'individualisation de la performance est opposée à la recherche de l'efficacité sociale.

 

 

  1. De nouvelles valeurs?                                                                                         système de valeurs = ensemble de préférences qui déterminent l'engagement ou l'adhésion d'un groupe d'individus.  Tout système de valeurs donne du sens à l'action publique. Pour l'agent qui travaille pour le compte de l'Etat, de l'un de ses établissements ou d'une collectivité, c'est ce qui oriente et détermine son action; pour le citoyen ou l'usager, c'est un élément de légitimation et de contrôle de l'action publique. 
    De cette définition il découle que le débat sur les valeurs de la Fonction publique ne concerne pas que les seuls agents. Il ne devrait pas se réduire non plus à un débat interne à l'administration qui cherche, par ce biais, à associer déontologie du métier de fonctionnaire et gestion des ressources humaines. C'est un débat beaucoup plus large qui engage toute la société. Il revient à se demander s'il existe des valeurs partagées entre les usagers ou les citoyens (dont certains sont aussi fonctionnaires), si les finalités poursuivies sont exactement conformes au "contrat social". L'enjeu de cette question n'est pas mince. L'introduction d'un nouveau référentiel de valeurs est susceptible de modifier non seulement le comportement des agents, mais plus globalement le type de relation que les citoyens ont établi avec les services publics. C'est à la lumière de cette analyse que les auteurs comprennent l'introduction de "nouvelles valeurs, valeurs émergentes, valeurs "modernes", qui devraient être prises en compte selon le rapport Silicani (Livre Blanc sur l'avenir de la Fonction publique, Faire des services publics et de la Fonction publique des atouts pour la France, 2008) aux côtés des valeurs traditionnelles ou "historiques". Les auteurs de préciser que cette idéologie prétenduement moderne est déjà ancienne, défendue par l'école du Public Choice dans les années 1960. Il s'agit d'ailleurs moins de prendre en considération l'exigence de nouveaux besoins de la population que de redéfinir dans un sens managérial certaines valeurs essentielles. Ce qui est à l'oeuvre, c'est donc moins l'émergence de valeurs nouvelles que la diffusion d'une nouvelle culture de la gestion publique. Or, si toute action publique nécessite d'être évaluée en fonction d'objectifs institués démocratiquement, on peut pas confondre la fin (objectifs poltiques) et les moyens (performance budgétaire). Les auteurs de remettre en cause les modes d'indivualisation du salaire (rémunération liée à l'atteinte d'objectifs): les Anglais parlent à ce propos de targetitis ( maladie de la cible quantifiée) dénonçant le comportement opportuniste de certains agents, les sélections opérées dans leur travail. Comme le soulignent les travaux de Maya Bacache-Beauvallet sur "Les limites de l'usage des primes à la performance dans la Fonction publique", "il existe alors un arbitrage entre l'efficacité et l'égalité entre les usagers qui est au coeur du service public."
  2. Une Fonction publique au service de l'intérêt général.                                                      On peut l'oublier quand on reste en France : le régime de la FP française a permis que soit instituée "une FP intègre, compétente et non politisée, c'est-à-dire loyale à l'égard des pouvoirs publics, tout en étant à l'abri des pressions politiques ou partisanes."(cf rapport public du Conseil d'Etat, en 2003). Le non-cumul d'emplois, c'est-à-dire le fait que le fonctionnaire se consacre intégralement aux missions qui lui sont confiées, la distinction du grade et de l'emploi sont des outils essentiels pour assurer l'intégrité, l'indépendance et la neutralité des fonctionnaires.  Consensus large en France sur les missions, les valeurs, et les grands principes du service public (cf lois Rolland sur les services publics : mutabilité, égalité, continuité).Le principe de légalité qui s'impose aux agents de la FP est d'ailleurs une garantie pour le citoyen, une protection contre les "excès de pouvoir". Le Livre blanc enfin fait l'impasse sur une notion centrale dans la tradition française: les missions de service public poursuivent un but d'intérêt général, concept fédérateur dans la construction historique et juridique de notre FP. L'intérêt général, qui exige le dépassement des intérêts particuliers, est d'abord l'expression de la volonté générale. Si historiquement, la définition de l'intérêt général a incombé exclusivement à l'Etat, le processus d'élaboration de l'intérêt général est aujoud'hui fortement remis en cause par les citoyens. Il ne s'agit pas d'un sentiment antidémocratique mais plutôt de reconnaître l'affirmation par le citoyen d'une volonté de contrôler l'exercice de la démocratie. Il s'agit, selon l'expression de Pierre Rosanvallon   de "trouver les moyens permettant de maintenir l'exigence initiale d'un service du bien commun." (La contre-démocratie. La politique à l'âge de la défiance, Le Seuil, 2006) Les auteurs de citer les conseils d'administration des établissements publics, ceux des EPLE par exemple, mais aussi les conseils départementaux et académiques de l'Education Nationale, instances où les usagers participent pleinement à la discussion sur le fonctionnement du service public d'éducation.
  3. La négociation dans la Fonction publique.                                                                        Les fonctionnaires sont dans une situation législative et réglementaire; cela signifie qu'ils ne sont pas régis par un contrat de travail et une convention collective et que le législateur et le gouvernement ont en théorie toute la légitimité pour décider unilatéralement de leur situation collective et/ou individuelle. Ce fut une des raisons pour lesquelles à la Libération, le principal syndicat des fonctionnaires de l'époque, la CGT, ne souhaitait pas un statut mais bien une convention collective.                                                                                            Dans ce contexte, parler de dialogue social peut sembler quelque peu paradoxal et pourtant celui-ci s'est développé et vient d'ailleurs de donner lieu à un accord signé le 2 juin 2008 par des organisations, dont la FSU, qui représentent environ 80% des personnels. C'est que d'une part dès l'origine les textes statutaires ont prévu des réformes de compensation au pouvoir politique (cf article 9 du statut général des fonctionnaires, dans sa première version, dès 1947), d'autre part que les mouvements sociaux et le rôle des organisations sociales ont permis de multiples acquis de droit ou de fait. C'est aussi qu'il est difficile de concevoir un fonctionnement efficace des services publics fondé exclusivement sur l'autoritarisme et l'arbitraire et ignorant l'avis des personnels.                                                                      Développement sur l'importance des instances paritaires (CTP, CHS-CT, CSFP,  CAP), dont la dimension "consultative", seule obligation légale, est devenue au fil des ans incontournable à tel point qu'aujourd'hui, ces instances paritaires sont attaquées frontalement (nouvelle politique de gestion des personnels, fondée sur un poids plus grand de la hiérarchie sur la carrière, promotion de l'arbitraire contre l'égalité de traitement, manoeuvres actuelles qui visent à faire des CAP une instance d'appel a posteriori au lieu d'un organisme consulté préalablement aux décisions...                                                                                      Si le droit de négocier est reconnu aux organisations syndicales, les gouvernements n'ont aucunement l'obligation d'organiser des négociations: ils sont libres à la fois du choix du calendrier et de celui des sujets des négociations. Le gouvernement a d'ailleurs aussi la liberté de choisir ses interlocuteurs, même si la pratique s'est imposée d'associer les organisations représentées au Conseil supérieur de le FPE (fonction publique d'Etat)...dont la composition est d'ailleurs discutable (cf présomption irréfragable de représentativité et sièges  de préciput).      Si des accords minoritaires pouvaient être conclus jusque là, les accords de Bercy (novembre 2008) sur le dialogue social consacrent trois avancées majeures:
    1. la représentativité se fera uniquement sur la base du résultat des élections professionnelles
    2. les limites existantes pour les candidatures à ces élections sont levées
    3. des règles pour la validité des accords sont établies (dont à terme la nécessité d'obtenir la signature d'organisations représentant une majorité des personnels concernés).         
  4. Les contractuels, la précarité.                                                                                     En matière de précarité on ne peut pas dire que l'Etat soit le plus vertueux des employeurs, au contraire et les plans de titularisation, pour être efficaces, devraient être accompagnés d'un retour à un niveau de recrutement de titulaires suffisant pour mettre fin à cette spirale. Or, ce n'est pas le chemin qui a été suivi, au contraire, car dans les trois FP, les besoins en personnels sont systématiquement couverts par l'effet combiné d'un sous-recrutement et d'un recours à l'emploi précaire. La précarité est un maquis étonnant: à côté des conractuels de droit public cohabitent des contractuels ou vacataires de droit privé bien souvent issus des différents plans de contrats aidés. Ils ou surtout elles sont 145000 répartis entre les CES (contrats d'emploi solidarité), CEC (contrats d'emploi consolidé), CAE (contrats d'accompagnement dans l'emploi), CAV (contrats d'avenir). Les personnes sur ces contrats sont parmi les plus précaires car elles cumulent faible rémunération et temps partiel tout en assurant des missions de service public. A l'Education Nationale, les vacations, dont l'objectif initial était de pallier de manière ponctuelle les déficits en personnel dans certaines disciplines techniques, sont devenues un outil de gestion -les vacataires sont payés à l'heure devant élèves, n'ont ni droits à congés payés, ni congés maladie, ni congés maternité. Prenant prétexte de la règlement européenne (directive européenne du 28 janvier 1999, issue d'un accord-cadre de lutte contre la précarité, qui oblige les Etats membres à adopter des règles limitant les renouvellements de CDD-, le gouvernement français, loin d'y répondre par un plan de titularisation a imposé en juillet 2005 (loi du 26 juillet 2005) le CDI (après 6 ans de services continus!) dans la FP...alors même que celle-ci fait du contrat l'exception et du statut de fonctionnaire le principe. Le législateur a considéré que le contrat apportait au système administratif une souplesse de gestion. La FSU conteste quant à elle ce choix qui refuse d'accorder aux agents concernés une garantie essentielle reconnue aux fonctionnaires, celle de la carrière. Le CDI d'ailleurs peut être considéré comme un cheval de Troie contre le statut...  NB Dans le Code du travail, le contrat de droit commun est le CDI à temps plein. Le CDD constitue déjà en soi une exception au CDI, dont la conclusion doit répondre à des règles strictes (cas de recours, exigence d'un écrit, mentions obligatoires, régime juridique,...) Les contrats aidés sont dérogatoires au droit des CDD. Parmi les contrats aidés, se distinguent encore ceux qui sont conclus dans le secteur non marchand (CA et CAE).
  5. Le recrutement dans la Fonction publique.                                                                     Le recrutement des fonctionnaires par concours, inscrit dans la loi, est fondé sur le principe d'égalité d'accès aux emplois publics affirmé dès 1789 (DDHC, article 6). Si l'essentiel des recrutements respecte ce principe, des exceptions notables doivent être relevées (cf notamment la loi Galland (1987), dérogatoire à ce principe, pour la FPT (liste d'aptitude). Plus récemment et de manière plus profonde encore, dans son dicours d'orientation prononcé à Nantes le 19 septembre 2007, le président de la  République suggère que les nouveaux recrutés aient le choix entre le statut de fonctionnaire ou un contrat "négocié de gré à gré". Le recrutement sans concours est d'ailleurs introduit dans la loi dès 2001(3 janvier 2001, de manière expérimentale pour les corps ou cadres d'emploi dotés de la plus faible échelle de rémunération) et confirmé par la loi de modernisation de la FP du 2 février 2007.  La promotion de la "diversité" est d'ailleurs utilisée dans cette perspective, arguant d'un constat indiscutable: la FP recrute ses propres enfants et fait peu de place aux enfants d'immigrés. Doit-on pour autant céder aux sirènes d'une organisation d'une société communautariste , où chaque membre devrait trouver les siens au sein de l'administration  pour avoir confiance en celle-ci? Doit-on renoncer à l'intérêt général comme dépassement des intérêts particuliers , à la promotion de la qualification et de la non-discrimation que portela FP?  Selon une étude de l'INED, il serait "prématuré de conclure à l'existence d'un filtre discriminatoire par le concours". En revanche, des efforts particuliers pourraient être faits pour mieux  améliorer l'information, l'orientation, l'accompagnement et la préparation aux concours de la FP, parallèlement à l'amélioration du niveau d'éducation proprement dit. La formation  scolaire s'avère en effet jouer un rôle déterminant. L'égalité devant le concours porte l'exigence que les épreuves fassent appel à des savoirs enseignés, c'est-à-dire que l'on classe les candidats à partir de connaissances accessibles à tous. Une sélection sur des contenus de culture ne peut qu'écarter tous ceux qui ne partagent pas la culture des membres du jury. Que dire des épreuves proposées par le Livre blanc -la première de nature professionnelle, la deuxième apprécierait le niveau général du candidat et la troisième serait centrée sur son potentiel humain- sinon que les deux dernières n'offrent pas la garantie d'objectivité que tout candidat, comme tout citoyen, est en droit d'attendre. Pour la FSU, bourses et prérecrutements doivent être largement développés. Elle revendique également la suppression de toute condition de nationalité, actuellement opposée à la titularisation des personnes non ressortissantes de l'espace économique européen.                                                 
  6. Mobilité.                                                                                                                 Obligation de rejoindre son poste, droit inscrit dans la loi... Après son recrutement, un fonctionnaire doit rejoindre son emploi d'affectation (sauf dans la FPT, où le lauréat inscrit sur une liste d'aptitude doit être recruté par une collectivité). C'est ainsi que la majorité des professeurs lauréats du CAPES ou de l'agrégation sont affectés dans quatre académies: Amiens, Créteil, Lille, Versailles. Si le principe de la publication des emplois vacantes est inscrit dans la loi, la transparence des mutations n'est assurée que par la "participation des fonctionnaires par l'intermédiaire de leurs délégués" à l'examen des décisions individuelles dans les CAP. Or, encore une fois, le Livre blanc défend une autre conception de la mobilité: il assimile la mutation à un recrutement, important dans la FPE la règle qui prévaut dans la FPT et préconise la fin de l'examen par la CAP du tableau de mutation. Ce bouleversement s'inscrirait dans la réforme statutaire envisagée, supprimant les corps actuels au profit de cadres statutaires plus larges. Dans un corps, un agent est réputé pouvoir occuper tous les emplois de ce corps Sa qualification et la formationi nitiale et continue doivent lui permettre de s'adapter aux conditions particulières de l'emploi sur lequel il est nommé. Dans un ensemble statutaire plus large, le profil du poste devient déterminant. Lorsque le nombre de candidats le justifie, on pourra encore avoir recours au barème permettant de les classer. Mais le choix de l'agent recruté deviendra au chef de service, sensé pouvoir apprécier parmi les candidats lequel est le plus à même d'ocuper l'emploi à pourvoir. Une convention d'affectation formaliserait la mission de l'agent. La "FP des métiers" qui se dessine s'éloigne d'une FP de carrière, dans laquelle l'agent recruté a la garantie d'une évolution de sa situation. Le parcours professionnel, c'est-à-dire la succession des emplois occupés, devient déterminant. Mais celui-ci serait soumis à la décision de l'administration, en dehors des règles collectives. Loin du droit à la carrière et à la mobilité reconnu à tous, l'individualisation devient la règle. Loin de favoriser la mobilité choisie, une telle gestion risque bien de la contrarier. Pour la FSU, il est important de développer la formation et de reconnaître les acquis de l'expérience. Ce sont là, avec la reconstruction de la grille indiciaire et des emplois en nombre suffisants, les leviers essentiels d'une mobilité choisie.
  7. Les rémunérations.                                                                                                     La rémunération des fonctionnaires semble être devenue un maquis indéchiffrable alors qu'en théorie le traitement indiciaire (qui est censé être l'essentiel de la rémunération) est le résultat d'une multiplication: le produit d'une valeur du point d'indice commune à tous les fonctionnaires (Etat, territoriale, hôpital) par un nombre de points qui correspond à l'agent dans une grille unique de rémunérations, laquelle place résulte à la fois de la situation dans cette grille de son corps et grade (en fonction notamment du niveau de recrutement) et de sa propre carrière dans son corps (manifestée par son échelon). A ce traitement indiciaire s'ajoutent des systèmes de primes et indemnités devant prendre en compte des sujétions particulières, des conditions de travail spécifiques, voire des spécialisations pointues. La grille fait l'objet d'un démantèlement car l'on raisonne en masse (pouvoir d'achat moyen des traitements) plutôt qu'en niveau (évolution de la valeur du point d'indice). Le décrochage du point d'indice par rapport à l'inflation est de l'ordre de 20% depuis le début des années 1980, une accélération forte s'étant produite ces dernières années (9% de baisse depuis 2000). Le fonctionnaire victime de cette politique est un peu comme un personnage qui essaye de monter par un escalator qui descend: quels que soient ses efforts, il est tiré vers le bas. Le fameux "mérite" permet souvent au mieux de ne pas perdre de pouvoir d'achat... Le minimum Fonction publique quant à lui n'a cessé de passer en dessous du Smic, puisque ce dernier augmente chaque année au moins autant que l'inflation, à l'inverse de la valeur du point: pour y remédier, d'année en année on a augmenté le nombre de points correspondant à ce minimum, sans pour autant en tirer les conséquences sur les autres niveaux de la grille: on assiste donc à un écrasement progessif de la grille qui fait quasiment disparaitre la carrière pour les personnels situés au bas de celle-ci (la catégorie C) et rapproche du Smic tous les débuts de carrière, niant ainsi les qualifications et pesant sur l'attractivité des métiers: un fonctionnaire de catégorie B (secrétaire, infirmier, ...) débute à 4% au-dessus du Smic et un fonctionnaire de catégorie A (professeur, attaché d'administration...) à 1,25 Smic. Une "grille fantôme" s'est développée parallèlement, faite de primes et d'indemnités: leurs taux sont très différents entre les administrations. C'est ainsi que certaines catégories ont décroché par rapport aux autres; l'exemple des enseignants qui à qualification égale gagnent en moyenne 30% de moins que les autres cadres du public en est une bonne illustration. La gestion dite au mérite est promue visant d'abord à avoir des agents dociles au détriment de l'intérêt général. Il s'agit de minorer tous les repères et mécanismes collectifs pour développer les rémunérations annexes, qu'elles soient liées à la situation particulière (type d'emploi, localisation,..), à du travail supplémenataire (souvent au détriment de la qualité) ou à l'appréciation généralement arbitraire du supérieur hiérarchique: on met ainsi les individus en concurrence en partageant entre eux un "gâteau" financier de plus en plus maigre...ce qui peut générer d'ailleurs des comportements individuels préjudiciables au travail collectif pourtant de plus en plus indispensable à l'efficacité de l'action publique. Le phénomène s'accentue aujourd'hui, le gouvernement théorisant la désindéxation du point d'indice sur l'évolution des prix. La GIPA elle-même (garantie individuelle de pouvoir d'achat) est une simple indemnité ponctuelle en lieu et place d'une augmentation pérenne. La mise en oeuvre à l'automne 2008 d'une rémunération de la performance, au moyen de la prime de fonction et de résultats (PFR) pour les cadres administratifs dans un premier temps, va dans le même sens, quand il faudrait reconstruire la grille et au minimum aligner la progression de la valeur du point d'indice sur celle des prix et rattraper les pertes les plus récentes.
  8. La parité reste à conquérir.                                                                                         Si les inégalités sont moins prononcées que dans le secteur privé, la parité reste à conquérir. Très féminisée, la FP est constituée en 2006 de près de 60% de femmes (FPH: 77%; FPT: 61%;FPE:51%) Si le statut de la FP garantit la parité entre les hommes et les femmes, si pour un même poste, le traitement est identique, des inégalités persistent: plus nombreuses à occuper les emplois de catégorie C, la moins rémunérée (59%), les femmes sont pénalisées dans le calcul de leur retraite par des carrières courtes ou discontinues. Les freins à l'égalité sont pourtant identifiés: interaction entre sphère publique/sphère privée et inégal partage des tâches; obstacles d'ordre culturel; poids des stéréotypes; choix des parcours scolaires et orientation; gestion du temps et de la mobilité; freins statutaires et réglementaires comme les limites d'âge pour passer un concours ou encore mobilité professionnelle liée à une promotion...
  9. Les dépenses publiques, coût ou richesse?                                                                     Le travail de "privatisation des esprits", préalable indispensable à la privatisation des services publics a été mené avec constance et méthode depuis 20 ans. Développement d'une culture anti-fonctionnaire, anti-administration et anti-impôts, creusement des déficits (par réduction des impôts) pour créer l'illusion que le pays "vit au-dessus de ses moyens", tout en dégradant les "services" au public et en vantant les mérites de la concurrence "libre et non faussée". La fable préférée des modernes est celle du "fardeau pour les générations futures". Chacun connaît le fameux "tout enfant qui naît endosse 19000€ de dettes". Calcul simple et stupide car si le nouveau né hérite d'une dette publique, il hérite aussi d'actifs publics: routes, écoles, maternités, équipements sportifs et de communication..fruits du travail et des investissements des générations précédentes. Comme le rappellent Jérôme Creel, Mathieu Plane et Henri Sterdyniak dans un rapport sur la dette: "L'Etat n'est pas un ménage. Immortel, il peut avoir une dette en permanence; il n'a pas à la rembourser, mais seulement à garantir qu'il pourra en servir les intérêts." A coup sûr les politiques publiques et les fonctionnaires qui les servent ont un coût. de façon certaine aussi ce coût augmente, à la mesure des besoins. Les véritables questions, politiques et non économiques qui sont posées sont bien de savoir si ce coût est mutualisé ou renvoyé aux individus. Tous les pays de l'OCDE ont vu depuis cinquante ans leurs dépenses publiques augmenter. Pour prendre l'exemple de la France, on est passé de 35% du PIB en 1960 à 54% en 2006. Cette augmentation est essentiellement due aux dépenses liées aux prestations sociales et aux transferts qui ont augmenté de 12,5% à 28,5%. On comprend donc qu'il ne s'agit pas d'argent ponctionné dans la sphère privée pour faire "fonctionner" une administration pléthorique et parasite, mais bien d'argent immédiatement redistribué, aux citoyens, et dépensé dans l'économie marchande privée. Ce qui distingue les pays entre eux, en volume et non en évolution, c'est le choix politique qui est fait de la redistribution, de la socialisation ou celui de la capitalisation et du renvoi aux individus de la prise en charge de leur protection contre les risques sociaux (vieillesse, santé, famille, chômage).  Contrairement aux Etats-Unis où la santé, comme l'éducation, est renvoyée aux familles -avec les inégalités et la pauvreté que cela engendre- le système de dépenses publiques français est caractérisé par l'existence de retraites publiques par répartition, de prestations familiales, de prestations publiques de santé, d'allocation-chômage, de prestations d'assistance (RMI, minimum vieillesse, allocation logement), par l'éducation gratuite et par de fortes subventions à la culture. La France n'a pas effectué, jusqu'à présent, de choix entre les prestations de solidarité, d'assurance et les prestations universelles: elle fournit les trois. Faut-il s'en plaindre? On lira avec intérêt pour compléter cette analyse les deux chapitres consacrés à la redistribution dans Le Portrait social de la France (INSEE, 2008). L'emploi public et les fonctionnaires sont mis à mal, la précarité se développe, le service rendu est de moindre qualité et au final souvent plus coûteux.. Le chômage, plus que les chômeurs, coûte cher, notamment en "non-recettes" (cotisations sociales non versées, impôts non perçus..)
  10. L'évaluation des agents de la Fonction publique.                                                               "La société a le droit de demander compte à tout agent public de son administration" (DDHC, article 15). C'est de là que viennent l'obligation d'informer (article 27 de la loi du 13 juillet 1983), sous réserve de l'obligation de discrétion professionnelle, le citoyen usager qui le demande sur la manière dont la mission est remplie, et l'appréciation de la valeur professionnelle des personnels. En l'état la notation a déjà des effets non négligeables sur la carrière du fonctionnaire (pour un professeur certifié, un professeur d'école, un PLP ou un professeur d'EPS, entre une carrière parcourue au grand choix se terminant à la hors classe et une carrière à l'ancienneté achevée en classe normale, la différence cumulée des rémunérations est de l'ordre de 175 000€, soit  neuf années du traitement de recrutement). Malgré l'échec du décret de 2002, la rémunération à la performance continue d'être promue, notamment dans le Livre blanc, oubliant que la performance est souvent le résultat du travail d'une équipe mais aussi une coproduction avec l'usager, oubliant le risque d'une concentration exclusive des agents sur les objectifs retenus pour l'évaluation, quitte à négliger les autres...
  • Table ronde.

Elle est l'occasion notamment pour Gérard Aschieri d'essayer une approche historique de la FP:

  1. La Libération: unité de la FP, statut mais avec reconnaissance du droit syndical et du droit de grève + participation des fonctionnaires à la gestion à travers les instances paritaires.
  2. 1982-1983: projet d'Anicet Le Pors (1983): formation des  3 FP, unifiées à travers des principes communs.
  3. à partir de 1983: nouvelle politique salariale qui va s'accentuer avec le décrochage de la valeur du point d'indice => individualisation, vers une gestion individuelle des carrières.
  4. 1989: Rocard théorise la réforme de l'Etat : certes besoins croissants de services publics mais on est dans une logique de baisse de l'impôt => nécessité de réformer la FP (gain de productivité + il faut revenir à l'esprit du statut (commandement par la hiérarchie) + il faut déconcentrer la gestion pour l'améliorer, pour l'individualiser)
  5. 2000-2001:négociation sur le temps de travail, transposition des 35h dans la FP: comment réduire le temps de travail sans créer d'emplois? (cf effets les plus négatifs sur l'hôpital public)
  6. 2007: politique de Sarkozy qui systématise et théorise toutes ces évolutions : la GIPA est une garantie individuelle de pouvoir d'achat =>disparition de la notion de carrière. Vers un agrégat d'individus qui seront dans des situations juridiques différentes, mis en concurrence à travers notamment les systèmes d'évaluation, à travers des systèmes de rémunérations (cf prime de fonction et de résultat).

 

 

  • La Dame aux camélias, Alexandre Dumas fils

 

Une amie revient de courses et avait acheté deux livres: Splendeurs et misères des courtisanes de Balzac et La Dame aux camélias, d'Alexandre Dumas fils. J'ai déjà lu et aimé le premier. Le second m'intrigue d'autant plus que je l'ai déjà eu entre les mains dans ma prime jeunesse sans l'avoir jamais ouvert. Mon amie m'en recommande la lecture et je me laisse prendre par une intrigue bien ficelée: les séries télévisées à succès n'ont rien inventé en la matière. A peine avons-nous fini de lire les premières pages que nous voulons lire le chapitre suivant, le narrateur piquant habilement la curiosité de son lecteur. J'ai coutume de dire à mes élèves qu'il faut savoir se forcer un peu, et parvenir au cap des cent premières pages pour entrer dans l'histoire. Mais en réalité, quoi de meilleur que d'être séduit par un incipit qui donne envie de tourner les pages d'un livre?

Le livre s'ouvre sur la visite d'une prostituée morte récemment, la dame aux camélias (appelée ainsi parce qu'elle paraît à l'Opéra avec des camélias blancs pendant 20 jours, puis 5 jours avec des camélias rouges) alias Marguerite Gautier. Le principe est connu: on commence par la fin et le lecteur a envie d'en savoir davantage sur cette courtisane dont les biens sont mis aux enchères pour payer ses dettes. Le narrateur d'acheter un sien volume de Manon Lescaut offert manifestement par un certain Armand Duval: une dédicace énigmatique et un enchérisseur inattendu viennent conforter cette curiosité qui nous conduit à apprendre l'histoire de cet Armand Duval, tombé amoureux d'une prostituée.

 

L'analyse psychologique des sentiments amoureux, de la jalousie, des interprétations justes ou folles de l'amant passionné procure à cet ouvrage sans doute son plus grand intérêt: rien de bien nouveau néanmoins dans le traitement de cette passion qui fait penser au Marivaux du Paysan parvenu comme à des contemporains plus illustres de Dumas fils.

 

 

Quelques passages que j'ai aimés:

 

  • "Je suis de ceux qui croient que tout est dans peu. L'enfant est petit, et il renferme l'homme; le cerveau est étroit, et il abrite la pensée; l'oeil n'est qu'un point, et il embrasse des lieues." (chapitre 3)
  • La première rencontre, ça ne s'invente pas a lieu....: "La première fois que je l'avais vue, c'était place de la Bourse, à la porte de Susse."(chapitre 7)
  • Réflexion sur le désir, chapitre 7: "Il y a dans un livre d'Alphonse Karr, intitulé: Am Rauchen, un homme qui suit, le soir, une femme très élégante, et dont, à première vue, il est devenu amoureux, tant elle est belle. Pour baiser la main de cette femme, il se sent la force de tout entreprendre, la volonté de tout conquérir, le courage de tout faire. A peine s'il ose regarder le bas de jambe coquet qu'elle dévoile pour ne pas souiller sa robe au contact de la terre. Pendant qu'il rêve à tout ce qu'il ferait pour posséder cette femme, elle l'arrête au coin d'une rue et lui demande s'il veut monter chez elle. Il détourne la tête, traverse la rue et rentre tout triste chez lui."
  • Solitude la courtisane, chapitre 10: "Si je me soignais, je mourrais. Ce qui me soutient, c'est la vie fiévreuse que je mène. Puis, se soigner, c'est bon pour les femmes du monde qui ont une famille et des amis; mais nous, dès que nous ne pouvons plus servir à la vanité ou au plaisir de nos amants, ils nous abandonnent, et les longues soirées succèdent aux longs jours."

 

NB Le livret de La Traviata (la femme dévoyée) de Verdi est tiré de La Dame aux camélias d'Alexandre Dumas.

  • Aucune bête aussi féroce, Edward Bunker, 1973, 1991.

Premier volume d'une trilogie écrite par un homme qui passa sa vie en maison d'accueil, foyers, maisons de redressement, hôpital psychiatrique, prison, cavalcade fugitive....Conseillé par un ami à qui je faisais part de mes réflexions pénitentiaires consécutives à des séances de cinéma (L'Echange, Mensonges d'Etat, Hunger) et à mon expérience personnelle, ce livre, inspiré d'une réalité extraordinaire m'a captivé.


Max Dembo est libéré sous conditions. Rien n'a été fait en amont de sa sortie pour lui permettre de réussir sa sortie. Pourtant, il est déterminé à changer de vie. Cela est néanmoins très difficile, surtout quand on comprend qu'il vit cette liberté conditionnelle comme une captivité extra muros quand il aurait plutôt préféré une liberté absolue...l'injustice dont il est victime à nouveau remet en cause toutes ses résolutions: il renoue avec ce qu'il vit comme son destin d'être hors norme, son destin criminel et marginal.
Avec ses associés, Aaron et Jerry, il prépare des coups, connaît la grandeur et les misères de la vie de malfrat. De l'argent à volonté, une inquiétude permanente, une vie d'autant plus intense que les projections ne peuvent être qu'éphémères. Comme au piquet de l'instant, comme si cet homme n'avait ni passé, ni avenir. La fuite toujours la fuite, avec ses instants de joie, la drogue, le sexe, l'esquisse d'une relation amoureuse qui s'avère impossible dans la durée.
Violence, sang, cynisme, erreurs, dénonciations, trahisons sont aussi au rendez-vous. 
Ce premier volume est passionnant : une fois immergé dans l'intrigue, on a l'envie de se retenir, de poser le livre pour ne pas subir ce rythme captivant, de goûter au plaisir de ...notre liberté!

Quelques passages que j'ai aimés:

  • "Laissez quelqu'un en prison  suffisamment longtemps et il se retrouvera aussi mal armé face aux exigences de la liberté qu'un moine trappiste jeté au milieu du maelström de New York. Mais le moine aurait au moins pour lui sa foi qui le tiendrait, tandis que l'ancien prisonnier ne dispose que du souvenir de la prison, le souvenir d'échecs passés -et la conscience brûlante de se retrouver "ex-taulard" rejeté par la société." (Rivages/noir, page 21°
  • "-J'ai écrit deux cents lettres et je n'ai pas eu une seule réponse.                                                 -Nom de Dieu, enfoiré, tu ne t'attends quand même pas à ce que quelqu'un aille engager un ex-taulard sans même l'avoir vu, non?                                                                                          -Non, mais au moins, ils auraient pu me répondre en demandant de passer les voir.        -Je n'ai pas ce problème-là. Je commence à voler dès la porte franchie.                              -C'est exactement ce que je ne veux pas faire. Mec, je suis toujours capable de défoncer le tiroir-caisse d'un connard quelconque -mais je veux raccrocher. Huit ans dans ce trou puant, ça suffit.                                                                                                                                          - Ecoute un peu, Max, dit-il. Ch'suis déjà passé par les merdes que tu traverses en ce moment -en esprit- jusqu'à ce que je décide de ne pas lutter contre le destin, et mon destin c'était d'être criminel et de passer les trois quarts de ma vie en prison. Peut-être que ton destin à toi est différent. Mais un jour, peut-être même demain,  et peut-être bien d'ici vingt ans, quand t'auras cinquante balais, tu vas te rendre compte de ce que t'es, et ce que t'auras fait, ça n'aurait pas pu être très différent. Tu verras que la vie te commande de faire ça et pas autre chose, et quand tu seras au bout du chemin, quand le moment sera venu de faire le bilan, c'est ça que t'auras été, et pas autre chose, quoi que ça puisse être. L'espoir est encore devant toi -mais un jour il sera derrière toi. En fait, c'est ce qui justifie d'avoir des enfants -quelqu'un en qui placer tous ses espoirs. Je n'ai pas d'enfant, et c'est pour ça que je partage si bien ce que tu éprouves.                                                             C'était la déclaration la plus sérieuse qui fût jamais sortie de la bouche de Leroy. (pages 27-28)
  • Les conversations de prison ont habituellement pour sujet le meurtre, le désordre, l'homosexualité, le jeu, les stupéfiants, les indics, les flics et l'évasion. Le mot fourre-tout, à usages multiples, est "enfoiré" et il sert de nom, de verbe, d'adverbe et d'adjectif -et son sens dépend de son contexte et de l'intonation. Faites disparaître ce mot du vocabulaire des prisonniers et les prisons deviendront silencieuses. Ni les sujets ni la vulgarité ne m'offusquaient; ils étaient l'un comme l'autre trop proches de ma propre existence. Mais à ce régime soutenu sans relâche, j'avais faim d'autre chose. L'intelligence d'Aaron me stimulait. (pages 35-36)
  • La prison atrophie nombre de besoins émotionnels, mais elle en crée d'autres, dont le besoin de compagnie et de compagnons. Vingt-quatre heures de populace par jour, ça vous irrite les nerfs, mais ça vous met en état de dépendance, à force, de manière insidieuse. (page 53)
  • -Il faut que vous compreniez que je ne suis pas comme vous. J'ai un passé trop lourd derrière moi, tous ces jours qui m'ont gauchi, qui m'ont totalement emmêlé l'esprit, pour être comme vous. Ce qui ne signifie pas que mon seul et unique  destin soit d'être une menace pour la société. Si j'avais la conviction que mon avenir allait inévitablement ressembler à mon passé, je me suiciderais. Je suis fatigué. Je peux accepter de me plier suffisamment pour rester dans les limites de la loi, mais je ne serai jamais le mec qui rentre le soir chez lui, dans sa maison de la vallée de San Fernando, pour retrouver sa femme et ses gosses. J'aimerais être un mec comme ça, mais ce n'est pas le cas. Et ce ne sont pas vos menaces qui vont me retenir. Ce qu'instillent les menaces, ce n'est pas la peur, c'est la furie. (page 91)
  • -...Demandez simplement que je ne commette pas de crimes, et non que je vive en respectant votre code moral. Si c'est cela qu'exige votre société, alors la société n'aurait pas dû me placer dans des familles d'adoption et des maisons de resdressement pour me tordre et me déformer l'esprit. (page 92)
  • Je veux simplement que vous compreniez qu'on ne peut pas réduire les gens à des formules.
  • L'essence même de ce que je demande, c'est que vous ne fassiez pas de cette conditionnelle une laisse qui m'étrangle. (page 92)
  • Le vieil homme raviva des souvenirs de mon père. Il était âgé de 52 ans lorsque ma mère était morte en couches. Quatre ans plus tard, il était reconnu invalide après la première d'une série de crises cardiaques. Notre famille était sans parents proches ou amis, aussi, à l'age de quatre ans, on m'emmena devant mon premier tribunal où je fus déclaré enfant nécessiteux, confié à la charge du comté. Le comté me plaça ches des parents nourriciers, et mon père entama son lent processus d'agonisant en sursis, de centres de convalescence en chambres meublées, jusqu'à sa mort. Dès le tout début, je fus un fauteur de troubles -fugueur, sujet à des crises de violence, voleur. Si mon comportement avait un sens, j'étais trop jeune pour l'exprimer en paroles, et je ne me souviens plus aujourd'hui de ce que je ressentais. Plus tard, mes sentiments se firent plus mitigés -un mélange de haine pour l'autorité, de solitude et d'un besoin violent d'amour. A ce moment-là, l'Etat -ou la société- s'était engagé à briser toute volonté de rébellion. Avant même d'avoir dix ans, le cercle s'était fermé, comme soudé à demeure. (page 98)
  • Tu n'as pas encore fait frétiller coquette? ça fait combien de temps?                                   -Huit calendriers. (page 128)
  • description du mécanisme de la dépendance à la drogue (pages 134-135)
  • "la tombe des morts qui marchent" (paraphrase qui désigne la prison) ((page 136)
  • "La ligne d'horizon était plate à l'exception de l'agglomérat occasionnel des bâtiments d'un centre commercial. C'était là La Mecque du rêve américain. Un monde de jeunes femmes élancées (toutes adeptes de Slenderella* pour être aussi sveltes) en short et bain de soleil, au volant de breaks de 400 CV, en route vers leurs supermarchés climatisés, ensérénadés de musique, un monde où la garde d'enfants est une entreprise, un monde où les condensés de culture sont servis en groupes de discussion du Grand Livre du mois. Une vie de barbecues près de la piscine et de cinémas drive-in ouverts toute l'année. Ce monde-là n'avait aucun attrait pour moi. Qu'il aille se faire foutre avec ses contrats d'assurance-maladie et ses assurances-vie. Ils voulaient tous vivre sans quitter le giron. Je vivais, moi, plus intensément à jouer une partie sans règles contre la société, et j'étais préparé à la jouer jusqu'au bout. Un frisson presque sexuel me traversa le corps à songer par avance au vol à venir." (pages 195-196)                                                                                                                                                   * Mot-valise, de slender, mince, et Cinderella, Cendrillon: nom d'un programme de remise en forme de l'époque.
  •  Pour l'essentiel, je restai évasif et retournai la conversation autour d'elle, la sortant d'elle-même, car j'ai une théorie selon laquelle, si vous laissez une personne parler d'elle-même très longtemps -en particulier sur ses sentiments et ses problèmes- elle s'attachera à vous." (page 269)
  • Trop nombreux sont les criminels qui font confiance à leur femme dans le cadre de leurs affaires. Je suivais quant à moi rigoureusement le principe de ne jamais me confier à quiconque sauf en cas d'absolue nécessité. La personne la plus digne de confiance qui soit aujourd'hui sur terre peut n'être plus digne de la moindre confiance demain -ou la semaine prochaine, ou le mois prochain- et la règle statistique vaut pour plusieurs années. Une épouse avait dénoncé son mari pour meurtre, dix ans après que le meurtre eut été commis. (page 274)
  • ..période de ma vie où j'approchai presque le bonheur, entachée seulement de la conscience de sa précarité. (310)
  • -As-tu songé à quitter le pays, en emmenant Allisson? Le Mexique? L' Amérique du Sud? -Ca me passe par la tête, de temps en temps, mais je vois tout de suite que je suis en train de me raconter des craques. Allisson, c'est parfait pour apaiser la solitude, et on s'entend bien tous les deux, au pieu et sortis du pieu -mais elle ne me fait pas brûler de passion pour elle, ainsi que l'amour est censé le faire.                                                          -Ca, c'est l'amour quand on est très jeune. Plus personne ne te fera éprouver ça. C'est plus de l'illusion que de l'amour. Ce qu'il y a entre toi et cette nana, c'est ce qui peut durer.                                                                                                                                          -Comme romantique, tu te poses là.                                                                                                  -Y a pas de risques. C'est toi le romantique quand tu refuses d'accepter la réalité parce qu'elle ne satisfait pas ton idéal romanesque de l'amour. (page 324)
  • La coquille protectrice qui enserrait mes émotions se craquela à la vue de ces objets. Je me sentis traversé brièvement par les premières lueurs de la tristesse. Ma vie n'avait été qu'une terre désolée, mais jusqu'à aujourd'hui, j'aurais toujours pu faire demi-tour, revenir sur mes pas et accomplir ma pénitence avant de recevoir le pardon.                                      Je coupai court à tous ces sentiments. Il fallait jouer le jeu jusqu'au bout. Et mon rôle était celui de tueur de flic traqué, vicieux, sans honte ni repentir. (page 361)
  • Allisson a rejoint Max, en fuite après le cambriolage de la bijouterie qui a mal tourné: il a abattu un policier dans sa fuite:                                                                                                           -Je  ne pars pas, je suis venue pour t'aider.                                                                                -M'aider! Espèce de sale conne stupide, t'es incapable de voir plus loin que le bout de ton nez! T'as perdu ce que t'avais de putain de cervelle, connasse. La partie qui se joue, c'est pas pour les bêtasses, c'est pas non plus un film de série B. Tout ce que tu pourras y ramasser de mieux, c'est un séjour en taule avec moi, et tu pourrais aussi bien te retrouver avec la tête en moins. Quand ils me rattraperont, c'est dans la rue que se tiendra la cour de justice. (page 364)
  • Sur l'écran se déroulaient des extraits de bandes d'actualités du Viêt-nam, officiers américains à l'allure d'adolescents à la tête de patrouilles sud-vietnamiennes, enfoncés jusqu'aux genoux dans l'eau boueuse des rizières. Le présentateur fit son apparition, lut les chiffres des morts et des blessés de la semaine -les leurs et les nôtres- ainsi que le nombre de sorties de bombardiers. Il lisait les listes de nombres comme si c'était des résultats de football. (page 385)
  • Max pense que c'est son vieil ami Willy le toxico qui l'a trahi. Il projette alors de le tuer. "Le vieux cliché qui courait sur les meurtriers était vrai : on ne pourrait me faire payer que pour un seul assassinat. Après le meurtre du policier, les autres meurtres ne coûtaient plus rien, je tuais gratis. (page 387)
  • Personne ne s'enfuit. Tout ce qu'on obtient, ce sont des reports, dans le temps. (page 391)
  • Ce n'est pas que je doute...ou que je t'en veuille, chéri -elle arrondit  les lèvres en une moue de baiser silencieux pour bien montrer ses sentiments-, mais je cherche en moi quelque chose qui ne va pas, un défaut, une imperfection, des traces de mal. Mais je ne ressens rien de mal. Je sais ce que dit la société, ce qu'elle me fera pour être avec toi.  Je me sens plus dans mon droit en étant loyale à ton égard que tout ce que j'ai pu faire dans ma vie jusqu'à aujourd'hui.(page 391)
  • nous nous attelâmes à la tâche de dessertir les diamants. Nous nous serions crus en train d'éplucher des petits pois qui se transformaient en pile étincelante sur le couvre-lit. (page 394)
  • Au moment d'abattre Willy dans le désert, alors que ce dernier tente, malgré sa rotule éclatée de prendre la fuite et de se cacher sous la voiture...."J'éclatai d'un rire frénétique. Le meurtre peut lui aussi avoir ses côtés comiques. Je transcendais la vie en la détruisant. J'étais Dieu, juge et bourreau.                                                                               -Coucou, je te vois! dis-je à l'adresse de l'ombre informe.                                                        -Sainte Mère du Christ, aidez-moi! Ce n'est pas moi, Max... Ce n'est pas moi. (page 405)
  • Quand Allison comprend que Max est allé abattre son ami Willy (alors que c'est se femme, Selma, qui s'était rendue à la police pour obtenir la libération de Willy en échanges d'informations sur les projets de Max et de ses acolytes), elle ne voit plus en lui qu'un monstre et devient dès lors une menace potentielle. Max décide de l'abandonner et de quitter le pays.
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  • Stupeur et tremblement, Amélie Nothomb.
Récit drôle de la période laborieuse vécue au Japon. Satire du monde de l'entreprise. Le plus étonnant est de lire ce livre en regard de Ni d'Eve ni d'Adam, qui concerne la vie affective de l'auteur à la même époque!

La narratrice est embauchée par Yumimoto, puissante firme japonaise. Elle va faire preuve de maladresses et découvrir un monde qui lui est totalement étranger.



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  • Le fait du prince, Amélie Notomb
J'attendais avec impatience le dernier Nothomb. Je suis resté sur ma faim. J'en ai tourné les pages certes, mais il me semble moins travaillé, plus facile que les autres. L'impression de ne trouver que du Nothomb, c'est-à-dire toujours un peu la même chose, sans la recherche tant appréciée des dialogues ni une histoire à dévorer.
Baptiste, le narrateur, encombré par le macchabée d'un inconnu fortuné venu sonner chez lui avant de faire un arrêt cardiaque, décide de se faire passer pour mort et de devenir Olaf Sildur dont il va vivre la vie. Il découvre alors le luxe, l'argent facile, avant de se savoir poursuivi...
Un livre qui manque de souffle.


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  • Acide sulfurique, Amélie Nothomb.
La fameuse téléréalité interactive passionne les télespectateurs mais, cette fois, quand ils décident d'éliminer un participant, celui-ci est ...éliminé physiquement. Plongée dans un univers concentrationnaire qui interroge ce qu'on nous donne à voir et...ce que nous regardons.


Voici quelques notes prises lors de sa parution (26 août 2005)

"Le prénom est la clé de la personne. C'est le cliquetis délicat de sa serrure quand on veut ouvrir sa porte."
Les participants perdent leur nom en effet; celui-ci est remplacé par un numéro ou matricule. J'y repenserai peu après en découvrant qu'à la Maison d'Arrêt des Yvelines, mes élèves me donnent leur matricule pour s'identifier lors de l'appel quand je me contente de noter ..leurs prénoms. Finalement, je m'en tiendrai pendant deux ans à inscrire leur prénom, parfois leur nom.

L'enjeu du nom est capital. C'est d'ailleurs un prénom que cherche à connaître la kapo Zdena, celui de la belle détenue CKZ114 (alias Pannonique). La kapo va s'acharner sur sa victime avant de simuler les coups de schlague pendant une semaine devant les caméras (pour l'émission de télé panoptique) car elle espère obtenir enfin le prénom de celle qui l'obsède. A la fois reconnaissante et méfiante, CKZ114 répond (elle parle!) ...: "Je m'appelle CKZ114"

Les commentaires des journaux après ce rebondissement incroyable dans l'émission, et plus encore l'analyse du narrateur, sont fort intéressants.

Les journaux de commenter:
"jeune fille morte peut encore fièrement commencer une phrase par un je triomphant, une affirmation de soi."
Un autre quotidien en tirait une analyse opposée:
"Cette jeune femme clame publiquement sa défaite. Elle prend -enfin!- la parole, mais pour s'avouer vaincue, pour dire que l'unique identité dans laquelle elle se reconnaisse désormais est ce matricule de l'horreur barbare."
Et le narrateur d'ajouter:
"Aucun média ne saisit la véritable nature de ce qui s'était passé: l'action n'avait eu lieu qu'entre ces deux filles et n'avait de sens que pour elles. Et cette signification, gigantesque, était: "J'accepte de dialoguer avec toi".

=> Véritable tour de force du narrateur tout-puissant, capable d'évoquer un sens implicite dont la force réside dans son échappée au panoptisme télévisuel. La phrase de CKZ114/Pannonique a une grande importance, ce que soulignent les journaux même s'ils se trompent sur sa signification. Le narrateur quant à lui décèle ce sens ( à moins qu'il ne l'impose..) et se révèle extérieur et supérieur à la situation individuelle de chacun et même collective.


La question du prénom reste importante puisque c'est seulement après l'épisode du vouvoiement entre détenus et du chocolat donné par la kapo Zdena -et finalement accepté pour être partagé avec les membres de son unité par CKZ114-, après enfin que la kapo Zdena s'en est pris à MDA 802 (une proche de CKZ114) au point de l'envoyer un beau matin rejoindre le camps des morts, c'est après toutes ces opérations que CKZ114 révèle enfin son nom, prix de la vie de sa codétenue: "Je m'appelle Pannonique" achève la première partie d'Acide sulfurique.

Après avoir invectivé le public (éteignez vos télévisions! Vous êtes les véritables kapos), Pannonique s'explique à MDA 802 en citant un héros algérien:

"Si tu parles, tu meurs; si tu ne parles pas, tu meurs. Alors parle et meurs."

"Le mépris c 'est aussi de croire connaître ce que les autres ont d'inconnaissable."


La quatrième partie s'achève sur un étonnant suspens. Pannonique a appelé le public à voter pour sa propre élimination...La kapo Zdena est obligée de voir mourir celle qu'elle aime..ou de tenter une opération pour libérer tous les prisonniers. Mais est-ce possible?


Dans la cinquième partie, l'audimat explose. Tout le monde regarde "Concentration". Résultat du vote: les condamnés du jour sont CKZ114 et ...MDA 802 (alors que Pannonique avait appelé le public à ne mettre qu'un seul nom: le sien). Nouvelle invective au public.
Coup de théâtre: apparition de la kapo Zdena, des bocaux en verre dans les mains. Ce sont en fait des coktails Molotov ("mélange" d'essence, d'acide sulfurique et de potasse <un chiffon imbibé de potasse entrant en contact avec les deux éléments précédents rend l'ensemble explosif>). Elle ordonne la libération des prisonniers et la fin de l'émission en appelant au chef de l'Etat > Elle obtient satisfaction et révèle à Pannonique admirative la mystification: elle n'avait pas d'acide sulfurique (rouge) et a mis du haut-Médoc!

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  • Ni d'Eve ni d'Adam, Amélie Nothomb

Lu en 2007 au moment de sa parution, juste avant de lire Stupeur et tremblement qui ne me disait a priori trop rien. Finalement, on entre bien avec ce livre léger et agréable à lire dans l'univers japonais de Nothomb et cela m'a conduit à vouloir lire Stupeur et tremblement.

Voici les premières lignes du livre:


"Le moyen le plus efficace d'apprendre le japonais me parut d'enseigner le français. Au supermarché, je laissai une petite annonce: "Cours particuliers de français, prix intéressant".
   Le téléphone sonna le soir même. rendez-vous fut pris pour le lendemain, dans un café d'Omote-Sando. Je ne compris rien à son nom, lui non plus au mien. En raccrochant, je me rendis compte que je ne savais pas à quoi je le reconnaîtrais, lui non plus. Et comme je n'avais pas eu la présence d'esprit de lui demander son numéro, cela n'allait pas s'arranger. "Il me rappellera peut-être pour ce motif", pensai-je.
Il ne me rappela pas."

La jeune Amélie va faire la rencontre de Rinri, jeune habitant de Tokyo. Chacun a ses codes culturels et la rencontre, la découverte de l'autre, avec ses grandeurs et ses limites, nous est dévoilée dans ce livre frais. Sur le même thème, je lirai quelques jours après, un livre sans doute plus pessimiste sur la possibilité du mélange. Je t'écris de Mantes, ma jolie... de Chakib Lahssaini.


L'écrivain préféré de Rinri est Kaiko Takeshi.


Etonnant et intéressant:

"Les Nippons ont inventé ce métier formidable: faire la conversation. Ils ont remarqué que la plaie des dîners est ce fastidieux  devoir de parole. Au Moyen-Âge, lors des banquets impériaux, tout le monde se taisait et c'était très bien aisni. Au 19ème siècle, la découverte des usages occidentaux incita les gens distingués à parler à table. Ils découvrirent aussitôt l'ennui de cet effort qui fut un temps dévolu aux geishas. Ces dernières ne tardèrent pas à se raréfier et l'ingéniosité japonaise trouva la solution en créant l'emploi de conversationneur.
Celui-ci reçoit, avant chaque mission, un dossier contenant le plan de table et l'identité des convives. Il lui appartient de se renseigner sur chacun dans les limites de la bienséance. Lors du repas, le conversationneur, muni d'un micro, tourne autour duu festin en disant: "
Monsieur Toshiba ici présent, président de la société bien connue, dirait probablement à monsieur Sato, qui fut dans la même promotion que lui au collège, qu'il a peu changé depuis cette époque. Ce dernier lui répondrait que la pratique intensive du golf aide à garder la forme, comme il le disait encore le mois passé dans l'Asahi Shimbun. Et monsieur Horié lui suggérerait à l'avenir d'accepter plutôt les interviews du Mainichi Shimbun où il exerce la fonction de rédacteur en chef.."

Ce bla-bla, certes peu intéressant, mais pas moins que celui de nos dîners occidentaux, comporte l'avantage incontestable de permettre aux invités de manger en paix sans se forcer à parler. Le plus surprenant est qu'on écoute le conversationneur."
(pages 146-147)

"Au Japon, pour éloigner les moustiques on brûle des katorisenko: je n'ai jamais su de quoi se composaient ces petites spirales vertes dont la lente combustion chasse les parasites."

Amélie aime bien son ami Rinri qui l'aime et voudrait l'épouser. La narratrice de faire l'éloge des fiançailles et de l'eau, contre le mariage et les pierres. (pages 212 sq)

"Je bénis l'inventeur des fiançailles. La vie est jalonnée d'épreuves solides comme la pierre; une mécanique des fluides permet d'y circuler quand même. La Bible, ce superbe traité de morale à l'usage des cailloux, des rochers et des menhirs, nous enseigne d'admirables principes pétrifiés, "que Ton verbe soit oui? oui, non? non. Ce que l'on ajoute vient du Malin."- et ceux qui s'y tiennent sont des êtres inentamables et d'un seul tenant, estimés de tous. A l'opposé, il y a des créatures incapables de ces comportements granitiques et qui, pour avancer, ne peuvent que se faufiler, s'infiltrer, contourner. Quand on demande si oui ou non elles veulent épouser untel, elles suggèrent des fiançailles, noces liquides. Les patriarches pierreux voient en elles des traîtres ou des menteurs, alors qu'elles sont sincères à la manière de l'eau. Si je suis eau, quel sens cela a-t-il de dire oui, je vais t'épouser? Là serait le mensonge. On ne retient pas l'eau. Oui, je t'irriguerai, je te prodiguerai ma richesse, je te rafraîchirai, j'apaiserai ta soif, mais que sais-je de ce que sera le cours de mon fleuve, tu ne te baigneras jamais deux fosi dans la même fiancée."

Rinri propose le mariage. Amélie désire écrire et publiera effectivement peu de temps après Hygiène de l'assassin. Amélie Nothomb s'en retourne au Japon dans le cadre d'une tournée littéraire. Rinri est là pour une dédicace. C'est lui qui trouve une merveilleuse expression, un nom à leur relation de l'époque:

"Je veux te donner l'étreinte fraternelle du samouraï".


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  • L'analyste,John Katzenbach, 2002, 2003.

Un thriller très réussi dont l'intrigue est simple d'apparence: un psychanalyste est menacé par un mystérieux homme. Si le docteur Starks ne découvre pas l'identité de celui qui se cache derrière le pseudonyme de Rumpelstiltskin et les raisons de sa colère, les siens mourront jusqu'au suicide du thérapeute....Une course contre la montre, mettant en jeu logique et psychologie humaines, commence alors. Palpitant et réussi jusqu'à la fin de ce volume épais (près de 700 pages)

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  • Le Liseur, B. Schlink, 1995, 1996

Lu cet été, ce livre m'a fort déçu. On m'en avait dit grand bien. L'ouverture est réussie. On accroche bien à cette histoire d'amour entre un tout jeune homme et cette femme de trente-cinq ans. Elle lui propose un rituel amoureux qui consiste à lui faire la lecture avant l'amour.
Ellipse. Il est étudiant en droit. Elle est accusée de crimes. On comprendra alors pourquoi il était son liseur. Lui seul pense comprendre pourquoi elle a agi de la sorte. Il reste amoureux, longtemps, fort longtemps.
Le livre est captivant notamment au début, mais trop allemand à mon goût: je suis las de la rengaine sur le traumatisme nazi qu'on trouve partout. Comme s'il ne pouvait pas y avoir de littérature débarrassée de ce souvenir.



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  • Maktub, Paulo Coehlo, 1994, 2004.
Encore un livre de Coehlo, découvert en lisant L'Alchimiste cet été. J'avais classé d'emblée ce dernier dans ma bibliothèque idéale. Après des hésitations, Maktub ne figurera que dans mes notes de lecture. Je n'ai pas choisi ce livre par hasard: son titre me parlait déjà, le mektoub notion chère aux arabes avec laquelle j'ai énormément de mal...Le mektoub c'est ce qui est écrit, le destin, la fatalité, si j'ai bien compris. Or, pour moi, rien n'est écrit -sinon les livres!- et tout reste à écrire chaque jour. On m'objectera évidemment que j'ai beaucoup aimé L'Alchimiste dans lequel il est question de signes. Je ne sais s'il s'agit d'une contradiction: si tel est le cas, je l'assume.
Un auteur qui m'a plu une premère fois, un titre qui fait référence à une notion qui me déplaît...J'ai lu avec grand intérêt ce recueil de textes brefs, présentés sous la forme d'échanges entre un maître et son disciple le plus souvent. Livre de réflexions sur la vie. Est-ce l'approche de la trentaire? Y a-t-il une saison de la vie pour lire Coehlo? Ce livre me parle et me plaît., malgré la tonalité religieuse.J'en citerai de larges extraits...

Quelques passages qui m'ont plu:

  • Méditant l'exemple de ce maître bouddhiste zen qui donnait trois coups de bambou sur l'épaule de ses disciples qui reconnaissaient ne pas parvenir à se concentrer, le narrateur de lui donner raison: "..très souvent, il est nécessaire de déplacer sur le plan physique la douleur spirituelle afin de percevoir le mal qu'elle cause."

  • Donnant l'exemple de ce patient qui suçait son pouce et qui guérit quand son médecin lui demanda de choisir consciemment chaque jour le doigt qui ferait l'objet de son attention, le médecin de commenter: " Lorsqu'un vice devient une habitude, il est difficile de le combattre. Mais quand il commence à exiger de nous des attitudes nouvelles, des décisions, des choix, alors nous prenons conscience du fait qu'il ne mérite pas autant d'efforts."


  • "Là où la dureté ne fait que détruire, la douceur parvient à sculpter."


  • "La maître dit: "Beaucoup de gens ont peur du bonheur. Pour eux, ce mot signifie modifier une partie de leurs habitudes, et perdre leur identité. Très souvent nous nous croyons indignes des bonnes choses qui nous arrivent. Nous ne les acceptons pas parce que, si nous le faisions, nous aurions le sentiment d'avoir une dette envers Dieu. Nous pensons: "Mieux vaut ne pas goûter à la coupe de la joie, sinon, lorsqu'elle sera vide, nous souffrirons terriblement. De peur de rapetisser, nous oublions de grandir. De peur de pleurer, nous oublions de rire."
On comparera utilement cette réflexion à celle de Marcel Conche, dans Nietsche et le bouddhisme.

  • "Ceux qui ont perdu l'unique bien qu'ils possédaient sont dans une meilleure position que la plupart des gens car, dès lors, ils ont tout à gagner."

  • "Un dompteur de cirque parvient à dresser un éléphant en recourant à une technique très simple: alors que l'animal est encore jeune,  il lui attache une patte à un tronc d'arbre très solide. Malgré tous ses efforts, l'éléphanteau n'arrive pas à se libérer. Peu à peu, il s'habitue à l'idée que le tronc est plus fort que lui. Une fois qu'il est devenu un adulte doté d'une force colossale, il suffit de lui passer une corde au pied et de l'attacher à un jeune arbre. Il ne cherchera même pas à se libérer.
Comme ceux des éléphants, nos pieds sont entravés par des liens fragiles. Mais comme nous avons été accoutumés dès l'enfance à la puissance du tronc d'arbre, nous n'osons pas lutter.
Sans savoir qu'il nous suffirait d'un geste de courage pour découvrir toute notre liberté."

  • "Comme il est facile d'être difficile! Il nous suffit  de demeurer loin des autres, anisi nous ne souffrirons jamais. Nous ne courrons pas le risque d'aimer, d'être déçu, de voir nos rêves frustrés.
Comme il est facile d'être difficile. Nous n'avons pas à nous soucier des coups de téléphone à donner, des gens qui nous demandent de leur venir en aide, des bienfaits qu'il faudrait dispenser.
Comme il est facile d'être difficile. Il nous facile de faire semblant d'être dans une tour d'ivoire et de ne jamais verser une larme. Il nous suffit de passer le reste de notre vie à jouer un rôle.
Comme il est facile d'être difficile. Il nous suffit de rejeter tout ce que la vie offre de meilleur."

  • "Un  patient déclara à son médecin:
"Docteur, je suis l'emprise de la peur et cela me prive de toute joie de vivre.
-Dans mon cabinet, il y a un petit rat qui mange mes livres, lui répondit le médecin. Si je m'acharne à essayer de l'attraper, il ira se cacher, et je passerai tout mon temps à le pourchasser. C'est pourquoi je mets en lieu sûr les livres qui ont de l'importance et je lui en laisse quelques autres à ronger. Ainsi, il reste petit et ne devient pas un monstre. Redoutez certaines choses et concentrez sur elles toute votre peur. Ainsi, vous aurez du courage pour le reste."

  • "Le Maître dit: "Très souvent, il est plus facile d'aimer que d'être aimé. Nous avons du mal à accepter l'aide et le soutien des autres. Nos efforts pour paraître indépendants les privent de l'occasion de nous prouver leur amour.
Nombre de parents, lorsqu'ils vieillissent, empêchent leurs enfants de leur prodiguer la tendresse et le soutien qu'ils ont eux-mêmes reçus lorsqu'ils étaient petits. Beaucoup d'époux (ou d'épouses), quand le destin les frappe, ont honte de dépendre de l'autre. Résultat: les eaux de l'amour ne se répandent plus.
Nous devons accepter les gestes d'amour de notre prochain. Nous devons permettre à quelqu'un de nous aider, de nous soutenir, de nous donner la force de continuer.
Si nous acceptons cet amour avec pureté et humilité, nous comprendrons que l'Amour ne consiste pas à donner ou à recevoir, mais à participer."

  • "Le père supérieur du monastère de Sceta reçut un après-midi la visite d'un ermite.
"Mon conseiller spirituel ne sait comment me diriger, déclara le nouveau venu. Dois-je le quitter?"
Le père supérieur ne répondit mot et l'ermite retourna dans le désert. une semaine plus tard, il revint.
"Mon conseiller spirituel ne sait comment me diriger, répéta-t-il. J'ai décidé de le quitter.
-Voilà des paroles sages, conclut le père supérieur. Quand un homme comprend que son âme n'est pas satisfaite, il ne demande pas de conseils, il prend les décisions adéquates pour préserver son bout de chemin dans cette vie."

  • "Le philosophe Aristippe courtisait les puissants à la cour de Denys, tyran de Syracuse.
Un après-midi, il rencontra Diogène ne train de se préparer un modeste plat de lentilles.
"Si tu complimentais Denys, tu ne serais pas obligé de manger des lentilles, remarqua Aristippe.
-Si tu savais te contenter de manger des lentilles, tu ne serais pas obligé de complimenter Denys", répliqua Diogène.
Le maître dit:
"Il est vrai que tout a un prix, mais ce prix est relatif. Quand nous suivons nos rêves, nous pouvons donner l'impression que nous sommes misérables et malheureux. Mais ce que les autres pensent n'a aucune importance. ce qui compte, c'est la joie dans notre coeur."
  • "Un jour, on demanda au sculpteur Michel-Ange comment il faisait pour créer des oeuvres aussi magnifiques.                                                                                                                        "C'est très simple, répondit-il. Quand je regarde un bloc de marbre, je vois la sculpture qui est à l'intérieur. Il ne me reste qu'à retirer ce qui est en trop."