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Oscar Wilde

Textes du mois (archives 2008-2012)

dernière modification : 15 août 2012

 

juillet 2012

Nostalgie et ignorance.

 Plus vaste est le temps que nous avons laissé derrière nous, plus irrésistible est la voix qui nous invite au retour. […] 

La maison natale que chacun porte en soi; le sentier redécouvert où sont restés gravés les pas perdus de l’enfance ; […] le retour, le retour […]. 

Le retour, en grec, se dit nostos. Algos signifie souffrance. La nostalgie est la souffrance causée par le désir inassouvi de retourner. […]

Añoranza, disent les Espagnols ; saudade, disent les Portugais. […] Les Tchèques, à côté du mot nostalgie pris du grec, ont pour cette notion leur propre substantif, stesk, et leur propre verbe ; la phrase d’amour tchèque la plus émouvante : Stýská se mi po tobě : j’ai la nostalgie de toi ; je ne peux supporter la douleur de ton absence. En espagnol,  añoranza vient du verbe añorar (avoir de la nostalgie) qui vient du catalan enyorar, dérivé, lui,  du mot latin ignorare (ignorer). […] La nostalgie apparaît comme la souffrance de l’ignorance. Tu es loin, et je ne sais pas ce que tu deviens. 

Milan Kundera. L’ignorance. 

 

 

 juin 2012

 

"Comment le splendide Simorgh apparut-il aux yeux vivants ? 

Ce fut au royaume de Chine, un soir vers l’heure de minuit. Il envahit soudain le ciel. Nul ne l’avait encore vu. De son corps tomba une plume. Elle se posa sur le pays. […]  

La plume de Simorgh était indescriptible. Sa forme et ses couleurs, à peine vues, changeaient. Chacun n’en perçut qu’un instant, un éclat, mais ce fut assez pour que les cœurs en soient épris. […]  

Ce qu’on peut voir de cette plume ? Autant de vivants en ce monde, autant de ses métamorphoses, autant de contours, de couleurs, autant d’œuvres nées d’un regard, autant d’empreintes passagères de son incessante beauté.  

Bref, dire plus m’est impossible. Oiseaux, il vous faut décider. Qui veut partir à la recherche de ce Roi que vous désirez ? Qui d’entre vous franchit le pas ? » 

Farid-ud-Din ‘Attâr. La conférence des oiseaux (adapté par Henri Gougaud).

 

mai 2012

 Dans la lumière de Simorgh.

 

« Les oiseaux […] se retrouvèrent vivants dans la lumière de Simorgh. […] Ce qu’ils avaient fait, bien ou mal, jusqu’à cet instant sidérant fut effacé de leur mémoire. Au pur soleil de la Présence une âme nouvelle leur vint. Ils avaient vu dans le bas monde les mille reflets de Simorgh, ils virent tout soudain le monde qui dans Simorgh se reflétait. Tous les trente se regardèrent. Tous les trente virent Simorgh. […] Tous les trente étaient des oiseaux, et pourtant ils étaient Simorgh. […] Ils s’engloutirent dans un puits de perplexité. Ils ne savaient plus rien de rien. Ils demandèrent sans parole la révélation du Secret. « Toi », « moi », ces mots semblaient si simples ! Que voulaient-ils dire vraiment ? Le roi Simorgh leur répondit en silence : 

– « Ce splendide et puissant soleil, là, devant vous, est un miroir. Qui s’en approche et le contemple voit son visage comme il est, son corps, son cœur, son âme aussi. Le reflet ne sait pas mentir. […] Vous avez longtemps cheminé, vous avez cru parfois vous perdre. Vous ne vous êtes pas quittés. C’est vous que vous avez trouvés. […] Entendez-Moi, je suis Simorgh, votre essentiel, votre infini. Anéantissez-vous en Moi, perdez-vous en Moi, simplement, sans crainte, délicieusement, en Moi découvrez-vous vivants ! 

En lui les oiseaux disparurent comme fait l’ombre en plein soleil. Tout au long de leur longue route ils s’étaient posé des questions. En ce lieu ne restait plus rien, […] ni discours, ni chercheur, ni guide, plus rien. Plus trace même de chemin. »  

Farid-ud-Din ‘Attâr. La conférence des oiseaux (adapté par H Gougaud).

 

 

avril 2012

 

 Comptine des nougats.

 

 

Un petit nougat s'ennuyait
Deux petits nougats arrivèrent
Trois petits nougats pleuraient
Quatre petits nougats les consolèrent
Cinq petits nougats se chamaillèrent
Six petits nougats en vinrent aux bras
Sept petits nougats se bagarrèrent
Huit petits nougats les séparèrent
Neuf petits nougats rirent aux éclats
Un grand nougat dix petits nougats dévora...

 

Simorgh

 

 

 

mars 2012

Au clair de la lune.

 


 Au clair de la lune, mon ami Pierrot
Prête-moi ta plume, pour écrire un mot.
Ma chandelle est morte, je n'ai plus de feu.
Ouvre-moi ta porte, pour l'amour de Dieu.

Au clair de la lune, Pierrot répondit :
- « Je n'ai pas de plume, je suis dans mon lit.
Va chez la voisine, je crois qu'elle y est
Car dans sa cuisine, on bat le briquet.  »

Au clair de la lune, l'aimable lubin
Frappe chez la brune, elle répond soudain
- « Qui frappe de la sorte ? », il dit à son tour
- « Ouvrez votre porte pour le Dieu d'Amour »

Au clair de la lune, on n'y voit qu'un peu
On chercha la plume, on chercha du feu
En cherchant d'la sorte je n'sais c'qu'on trouva
Mais je sais qu'la porte sur eux se ferma.

 

Le premier sens de battre le briquet est parfaitement naturel. Avant les moyens modernes comme la piezoélectricité, le briquet ne pouvait qu'être équipé d'une pierre à briquet, pierre qu'il fallait battre ou gratter pour provoquer une étincelle susceptible d'allumer un feu.

Le second, qui date du XVIIIe siècle, est une métaphore qui découle du premier sens, puisqu'un homme qui fait sa cour et déclare ses sentiments ne peut "qu'enflammer" la jeune et naïve donzelle qui ne ne demande qu'à le croire, aussi facilement que l'étincelle du briquet allume l'amadou.

Et le troisième découle du second, puisqu'une fois que la donzelle est tombée dans les rets du beau parleur, le couple passe au lit pour y accomplir l'inévitable (mais néanmoins bien agréable) rituel d'accouplement.

Enfin, le dernier vient de la comparaison entre le cognement régulier des jambes pendant la marche avec la manière ancienne de battre le briquet, comme si les genoux ou les chevilles qui s'entrechoquent allaient provoquer une étincelle.

Il est très probable que, dans la version originale, on parlait de lume (la lumière nécessaire pour pouvoir voir quand la chandelle est éteinte) et non de plume, même si, pour écrire, il fallait bien une plume.

Mais, sachant que Lubin (troisième strophe), dans une ballade de Clément Marot au XVIe siècle, était le nom d'un moine dépravé, sachant qu'on évoque ici une « chandelle » dans un état désastreux, qu'il suffit d'aller chez la voisine qui bat volontiers le briquet pour s'enfermer avec elle et rallumer le feu et qu'à la fin, on feint d'ignorer ce qu'il se passe entre eux, croyez-vous toujours que cette chanson, si pleine de sous-entendus, est si innocente que ça ?

 

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février 2012

 

Comment ça va ?

 

Défilé de célébrités : une pancarte à leur cou indique leur nom.

Icare : Sans elle, je vais moins haut.

Thésée : Je ne me sens pas très bien : ma vie ne tient qu’à un fil.

Ulysse :   Je pars en voyage demain.

Pythagore : Carrément bien. Je sors d’une triangulation amoureuse. J’ai pris la tangente.

Hippocrate : ça va : tant qu’on a la santé…

Jules César : Tant que je tiens la Gaule ça va.

Lucifer : Diablement bien.

Job : Moi ça va ; mon banquier, beaucoup moins bien.

Jérémie : Je construis une usine de mouchoirs.

Noé : ( à la manière d’un papa arabe) La femme, les enfants, la famille, les animaux, ça va.

Mathusalem : Depuis le temps, ça va.

Shéhérazade : A minuit une, je débraye !

Charlemagne : Donne-moi ta main, et prends la mienne, la cloche a sonné, ça signifie…

Dante : J’ai eu chaud !

Christophe Colomb : L’Amérique, on en fait tout un foin !

Galilée : J’ai la tête qui tourne, et pourtant, ça va.

Vivaldi : ça va bien, j’attaque la dernière saison !

Montgolfier : T’es gonflé de me demander ça !

Robespierre : Tout baigne depuis que je suis amoureux de la reine de cœur.

Marat : ça baigne.

Dracula : Pas de bol, ma nana est végétarienne : ça me laisse un goût de navet sur la langue.

Le Pape : ça va, ça Vatican

Pinocchio : Je touche du bois, ça va.

Shakespeare : Comment ça va ? Telle est la question.

Louis XIV :   Ce matin, je reste au lit. Tant pis pour le soleil !

Umberto Eco : Comment ça va ?

Ecriture collective de l'Atelier Plume, 19 février 2012.

 

 

 

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janvier 2012

Privation de liberté et respect de la loi.

 

   Quel est donc, à l’orée de 2010, en France, l’état des personnes privées de liberté ?  Il revient au contrôleur général d’affirmer que les personnes sortent rarement de ces lieux autrement que brisées ou révoltées.  
Qui a fait le décompte des sortants de prison qui doivent avoir recours à l’aide matérielle ou psychologique d’un tiers ? Qui a décrit les conditions d’existence, après leur séjour en centre de rétention, des étrangers remis en liberté ? Qui a recensé, parmi le demi-million de personnes placées en garde à vue chaque année, combien avaient envie de respecter la loi et ceux qui sont chargés de la faire respecter à l’issue de leur séjour dans des locaux de police ou de gendarmerie ?  
Il faut être bien sûr de soi pour rester impavide devant ces hommes et ces femmes qui disent et répètent au contrôleur : « Nous sommes là, dans ce lieu, parce que nous avons commis une infraction. Mais cette infraction justifie-t-elle qu’on nous traite comme des chiens ? »  
Les témoignages qui figurent dans ce rapport, les constats faits par les contrôleurs, démontrent que la rudesse de ces propos, qui peut bien sûr choquer, n’est pas forcément excessive.  
Le Contrôleur général des lieux de privation de liberté. Rapport d’activité 2009. [cité  par Jean-Claude Ameisen, "Sur les épaules de Darwin",  "Entendre leurs voix", émission du 25 juin 2011]

 

 

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décembre  2011

 

La calomnie, Monsieur ? Vous ne savez guère ce que vous dédaignez ; j’ai vu les plus honnêtes gens prêts d’en être accablés. Croyez qu’il n’y a pas de plate méchanceté, pas d’horreurs, pas de conte absurde, qu’on ne fasse adopter aux oisifs d’une grande ville, en s’y prenant bien : et nous avons ici des gens d’une adresse ! ... D’abord un bruit léger, rasant le sol comme hirondelle avant l’orage, pianissimo murmure et file, et sème en courant le trait empoisonné. Telle bouche le recueille, et piano, piano vous le glisse en l’oreille adroitement. Le mal est fait, il germe, il rampe, il chemine, et rinforzando de bouche en bouche il va le diable ; puis tout à coup, on ne sait comment, vous voyez calomnie se dresser, siffler, s’enfler, grandir à vue d’œil ; elle s’élance, étend son vol, tourbillonne, enveloppe, arrache, entraîne, éclate et tonne, et devient, grâce au Ciel, un cri général, un crescendo public, un chorus universel de haine et de proscription. Qui diable y résisterait ?

(Beaumarchais, Le barbier de Séville)

 

 

novembre 2011

 

Demain, dès l'aube, à l'heure où blanchit la campagne, Je partirai. Vois-tu, je sais que tu m'attends. J'irai par la forêt, j'irai par la montagne. Je ne puis demeurer loin de toi plus longtemps.   Je marcherai les yeux fixés sur mes pensées, Sans rien voir au dehors, sans entendre aucun bruit, Seul, inconnu, le dos courbé, les mains croisées, Triste, et le jour pour moi sera comme la nuit.   Je ne regarderai ni l'or du soir qui tombe, Ni les voiles au loin descendant vers Harfleur, Et quand j'arriverai, je mettrai sur ta tombe Un bouquet de houx vert et de bruyère en fleur.

Victor Hugo. Les Contemplations.

 

 

 

 

 

octobre 2011

 

 Le pardon brise la chaîne.


Il y a deux antidotes à la réaction en chaîne, sans fin, de la vengeance, et de la vengeance de la vengeance.  
L’une passe par la justice.  
L’autre antidote est plus radical.  
On dit de Nelson Mandela qu’après beaucoup de persécutions, et une fois qu’il fut enfin libéré de la prison dans laquelle il avait été enfermé, il se dit qu’il lui fallait, au moment où il atteindrait la porte de la prison, pardonner à tous ceux qui lui avaient fait du mal, ou alors, il ne serait jamais libre. Pourquoi ? Parce qu’il serait lié à eux par les chaines de la vengeance. En d’autres termes, l’antidote à la vengeance n’est pas la justice, mais le pardon.  
Et je n’ai pas besoin de mentionner l’étonnant processus Vérité et Réconciliation qui a eu lieu en Afrique du Sud après la fin de l’apartheid. Vous pourriez penser que toute cette histoire de pardon est de l’idéalisme larmoyant du genre « tapez dans vos mains si vous croyez aux fées », mais si le pardon est sincèrement accordé et sincèrement reçu – et les deux sont, à l’évidence, difficile – cela apparaît avoir un effet libérateur.  
Le désir de vengeance est une lourde chaine, et la vengeance elle-même conduit à une réaction en chaîne. Le pardon brise la chaine.  

Margaret Atwood. Payback. Debt and the shadow side of wealth. [cité  par Jean-Claude Ameisen, "Sur les épaules de Darwin",  "Entendre leurs voix", émission du 25 juin 2011]

 

 

 

 septembre 2011

 

Se penser soi-même comme un autre.

 

 

« Nous vivons en nous les émotions des autres, mais ce que nous vivons en nous des autres n'est pas obligatoirement ce qu'ils ressentent. C'est ce que nous ressentons quand nous les vivons en nous; et en fonction de notre culture, de notre expérience, de nos apprentissages, de notre histoire, de notre singularité et de la singularité des personnes que nous rencontrons, ce que nous ressentons peut être très différent de ce qu'elles ressentent; et il nous faut toujours nous réinterroger, écouter, dialoguer, apprendre, découvrir les innombrables façons de se vivre, de vivre le monde et de l'exprimer pour ne pas nous emprisonner et emprisonner l'autre dans ce que nous percevons comme une évidence, en vivant à notre manière intime ce que nous croyons que les autres pensent et ressentent.

Faire du monde intérieur des autres une partie de notre monde intérieur est la base même de notre commune humanité; mais sans retour sur nous-même et sur les autres, sans interrogation, sans la sensation du mystère et la recherche à la rencontre de ces mystères, le risque est en permanence de nous substituer aux autres, de scinder le monde entre nous et eux, entre nous et les autres, de croire les avoir entendus et de leur répondre, sans même avoir besoin de leur donner la parole. Toute personne est toujours plus que ce que nous pouvons percevoir, ressentir ou imaginer. L'empathie n'est qu'un début , le premier pas vers une découverte jamais inachevée. « Se penser soi-même comme un autre » disait Paul Ricoeur, pas seulement penser l'autre comme soi-même mais se penser soi-même comme un autre, inconnu, à découvrir. « Voir en l'autre nous même comme l'étranger » disait l'écrivain nigérian Ben Okri.

(Jean-Claude Ameisen, "Sur les épaules de Darwin", émission du 19/02/2011: "la musique, le toucher, la douleur, la peur, l'espoir, la confiance: ressentir")

 

 

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août 2011

 

 Une marchande de coquillages, de gâteaux ou de fleurs...

 

 

 

"C'est un grand charme ajouté à la vie dans une station balnéaire comme était Balbec, si le visage d'une jolie fille, une marchande de coquillages, de gâteaux ou de fleurs, peint en vives couleurs dans notre pensée, est quotidiennement pour nous dès le matin le but de chacune de ces journées oisives et lumineuses qu'on passe sur la plage. Elles sont alors, et par là, bien que désoeuvrées, alertes comme des journées de travail, aiguillées, aimantées, soulevées légèrement vers un instant prochain, celui où tout en achetant des sablés, des roses, des ammonites, on se délectera à voir, sur un visage féminin, les couleurs étalées aussi purement que sur une fleur. Mais au moins, ces petites marchandes, d'abord on peut leur parler, ce qui évite d'avoir à construire avec l'imagination les autres côtés que ceux que nous fournit la simple perception visuelle, et à recréer leur vie, à s'exagérer son charme, comme devant un portrait; surtout, justement parce qu'on leur parle, on peut apprendre où, à quelles heures on peut les retrouver. Or il n'en était nullement ainsi pour moi en ce qui concernait les jeunes filles de la petite bande."

 

 

Marcel Proust, A l'Ombre des jeunes filles en fleurs.

 

 

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juillet 2011

 

 Le conte le plus court de l'Histoire...

 

 

Un jour, un gars demande à une fille: "Veux-tu m'épouser?"

Elle répondit: "Non!"

Et le gars vit heureux le restant de ses jours.

 

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 juin 2011

 

 

Le tanuki au gros kiki.

 

 

« Pompoko ! Pompoko ! Je voudrais du kiwi dit le tanuki joli à la marchande de fruits. »

« Oui, oui, tanuki joli. Le kiwi c’est bon pour la vie. »

« C’est bon pour le vit aussi, répondit tanuki joli. »

« Vous m’en voyez marrie. Mon mari a un petit kiki. Il ne mange jamais de kiwi. »

« Pompoko ! Pompoko, dit le tanuki en mangeant du kiwi. Il plaça une feuille de vigne sur sa tête et se métamorphosa aussitôt en un phallus gigantesque. La marchande de fruits rougit. Elle voulut goûter au tanuki mais il avait fui. Là-dessus le mari surgit.

« Donne-moi du kiwi. J’ai ouï ce que le tanuki t’a dit. Je me demande ce qu’il a encore ourdi. »

Le mari dévora tous les kiwis sans effet sur son vit.

« Tu as oublié la formule magique du tanuki ! Pomme coco, pomme coco…ou quelque chose comme ça ».

« Ce doit être un signe », se dit le mari qui goba pommes et cocos tant et si bien qu’il vomit tout.

Son vit rétrécit tant que la marchande de fruits ne voulut plus de lui.

Comme elle n’avait plus de fruits, elle s’en retourna dans son lit où elle trouva le tanuki joli au gros kiki…

 

Simorgh.

 

 

 

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mai 2011

 

Tombé du ciel.

 

Tombé du ciel,
À travers les nuages,
Quel heureux présage
Pour un aiguilleur du ciel!
Tombé du lit,
Fauché en plein rêve,
Frappé par le glaive
De la sonnerie du réveil,
Tombé dans l'oreille d'un sourd
Qui venait de tomber en amour la veille
D'une hôtesse de l'air fidèle
Tombée du haut de la passerelle
Dans les bras d'un bagagiste
Un peu volage,
Ancien tueur à gages,
Comment peut-on tomber plus mal?

Tombé du ciel,
Rebelle aux louanges,
Chassé par les anges
Du paradis originel,
Tombé de sommeil,
Perdu connaissance,
Retombé en enfance
Au pied du grand sapin de Noël
Voilé de mystère
Sous mon regard ébloui
Par la naissance
D'une étoile dans le désert,
Tombée comme un météore
Dans les poches de Balthazar
Gaspard ou Melchior,
Les trois fameux rois mages,
Trafiquants d'import export.

Tombé d'en haut,
Comme les petites gouttes d'eau
Que j'entends tomber dehors,
Par la fenêtre,
Quand je m'endors, le coeur en fête.
Poseur de girouettes,
Du haut du clocher,
Donne à ma voix la direction
Par où le vent fredonne ma chanson.
Tombé sur un jour de chance,
Tombé, à la fleur de l'âge, dans l'oubli... solo!

C'est fou ce qu'on peut voir tomber,
Quand on traîne sur le pavé,
Les yeux en l'air,
La semelle battant la poussière.
On voit tomber des balcons
Des mégots, des pots de fleur,
Des chanteurs de charme,
Des jeunes filles en larmes
Et des alpinistes amateurs.

Tombé d'en haut,
Comme les petites gouttes d'eau
Que j'entends tomber dehors,
Par la fenêtre,
Quand je m'endors, le coeur en fête.
Poseur de girouettes,
Du haut du clocher,
Donne à ma voix la direction
Par où le vent fredonne ma chanson.
Tombé sur un jour de chance,
Tombé, à la fleur de l'âge, dans l'oubli...

Tombé à terre
Pour la fille qu'on aime,
Se relever indemne
Et retomber amoureux,
Tombé sur toi,
Tombé en pâmoison,
Avalé la cigüe,
Goutté le poison qui tue:
L'amour,
L'amour encore et toujours.

 

Jacques HIGELIN.

 

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avril 2011

 

Rêvez!

 

 

"Quand un esprit est porté au rêve, il ne faut pas l'en tenir écarté, le lui rationner.Tant que vous détournerez votre esprit de ses rêves, il ne les connaîtra pas; vous serez le jouet de mille apparences parce que vous n'en aurez pas compris la nature. Si un peu de rêve est dangereux, ce qui en guérit, ce n'est pas moins de rêve, mais plus de rêve, mais tout le rêve. Il importe qu'on connaisse entièrement ses rêves pour n'en plus souffrir; il y a une certaine séparation du rêve et de la vie qu'il est si souvent utile de faire que je me demande si on ne devrait pas à tout hasard la pratiquer préventivement comme certains chirurgiens prétendent qu'il faudrait, pour éviter la possibilité d'une appendicite future, enlever l'appendice chez tous les enfants."

(Elstir au narrateur d'A l'ombre des jeunes filles en fleurs, Proust).

 

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mars 2011

 

 

Résistance.

 

 

 

 

« Quand ils sont venus chercher les communistes,

je n’ai rien dit, je n’étais pas communiste.


Quand ils sont venus chercher les syndicalistes,

je n’ai rien dit, je n’étais pas syndicaliste.


Quand ils sont venus chercher les juifs,

je n’ai rien dit, je n’étais pas juif.


Quand ils sont venus chercher les catholiques,

je n’ai rien dit, j’étais protestant.


Puis ils sont venus me chercher.

Et il ne restait personne pour protester… »


Pasteur Martin Niemoller (1892-1984)

 

 

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février 2011

 

 

Paris en colère. 

 

Que l'on touche à la liberté
Et Paris se met en colère
Et Paris commence à gronder
Et le lendemain, c'est la guerre.
Paris se réveille
Et il ouvre ses prisons
Paris a la fièvre :
Il la soigne à sa façon.
Il faut voir les pavés sauter
Quand Paris se met en colère
Faut les voir, ces fusils rouillés
Qui clignent de l'oeil aux fenêtres
Sur les barricades
Qui jaillissent dans les rues
Chacun sa grenade
Son couteau ou ses mains nues.

La vie, la mort ne comptent plus
On a gagné on a perdu
Mais on pourra se présenter là-haut
Une fleur au chapeau.
On veut être libres
A n'importe quel prix
On veut vivre, vivre, vivre
Vivre libre à Paris.

Attention, ça va toujours loin
Quand Paris se met en colère
Quand Paris sonne le tocsin
Ça s'entend au bout de la terre
Et le monde tremble
Quand Paris est en danger
Et le monde chante
Quand Paris s'est libéré.
C'est la fête à la liberté
Et Paris n'est plus en colère
Et Paris peut aller danser
Il a retrouvé la lumière.
Après la tempête
Après la peur et le froid
Paris est en fête
Et Paris pleure de joie.

 

Mireille MATHIEU.

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janvier 2011

Répondez-moi. 

 

Je me confie à ma plume je laisse tomber le voile
Ce soir face à la lune sertie d’un bouquet d’étoiles
Mes songes s’évadent refont le monde et sa morale
Parti en croisade, je ferme les yeux quand je vais mal
Là, je m’interroge j’flirte avec avec mes questions
Et me heurte à des points d’interrogation,
T’sais je me demande ce qui m’entoure
Pourquoi ces rêves quand je dors
Je me demande ce qu’est l’amour
Ce qu’est la vie et la mort
Mon cœur, mon corps
Soit je pleure ou je ris
Si petit dans ce décor
Quand l’univers est infini
Sur la terre ferme nos pots recouvert de miel
Nos épidermes ont les couleurs de l'arc en ciel
Messieurs-dames, nos différences sont que physiques
Munis de 5 sens à la fois tous identiques
Mais uniques nous sommes similaires mais…
Pas tous égaux, faits de vanité de qualités et de défauts t'sais...
Pour quelle raison certains devraient se taire
Car l'être humain est imparfait
Je dis qu'ce monde est à refaire
On s'égare on se perd ou on s'extermine
Dur de bâtir un avenir sur un champs de mines
Pourquoi l'homme aime les guerres
Le vacarme des bombes
Du plomb dans de la chair ou l'on fait fleurir des tombes
On succombe, on vit, on nous emprisonne
On apprend à dire merci à ce qui nous empoisonne
On nous saucissonne ce qui nous rend peureux
On nous conditionne à faire semblant d'être heureux
Même si on nous cartonne on tendra l'autre joue
On encaisse on pardonne mais on s'habitue c'est tout
Pourquoi tout est si terne, si rageant
Ceux qui nous bernent nous gouvernent pour l'argent
Et une poignée d'hommes dirigent le monde c'en est insupportable
Et nous nous nous battons pour quelques miettes tombées de leur table
Course à la richesse, course à l'armement
On sourit par politesse à ces vilains garnements
Ils ont fouillé les sous-sols, remplis des cercueils
Et espèrent faire de l'Irak une terre d'accueil
Pourquoi l'argent dirige le monde et fait tourner des têtes
Érige des bombes et fais tomber des têtes
Pourquoi je vis si bien dans un cocon
Pourquoi je me plains alors que j'ai grandi dans du coton
Comparé à certains, je vis dans des paillettes
Enfants d'Afrique ou d'ailleurs élevés au bruit des mitraillettes
Je ne suis rien devant vous c'est fou comme j'ai honte
Et j'ose me plaindre devant cette soi-disant vie que j'affronte
Répondez-moi
Répondez
Répondez-moi
Je suis paumé
Tant d'questions sans réponses que le temps viendra gommer
Ma douleur est profonde j'en suis écœuré
Je ris de peur d'avoir à pleurer
Pourquoi l'amour me fait vibrer
Mais me fait si peur
J'ai tant d'mal à me livrer, à laisser battre mon cœur
Et cœurs de pierre, fleurs du ciment
On se terre on s'enterre sans exprimer nos sentiments
On préfère se taire
Que dire c'qui nous tracasse
On se cache derrière une jolie carapace
J'ai beau être si fort devant la vie et ses drames
Et si faible devant une femme et ses charmes
Pourquoi je suis victime du temps
De son emprise, de ces années qui défilent
Et qui me terrorisent
Je vois vieillir ma mère, sa peau se rider
J'ai si peur de la Mort, de voir les anges me guider
Pourquoi ai-je peur de Dieu ? Pourquoi je m'égare ?
Si je doute c'est que je n'ai pas assez d'amour à son égard
Pourtant je le redoute suis-je anormal
Mais pourquoi je l'implore uniquement quand je vais mal ?
Et devant le Très-Haut seules finiront nos âmes
Tous partis d'une goutte d'eau qui finira dans les flammes
L'homme et la femme, l'arbre et sa sève
Le malin et ses charmes, ses drame qui nous achèvent
Comme tu es Ève, je suis Adam
Une pomme sur les lèvres, on a croqué à pleines dents
Était-ce un rêve quand on m'a parlé d'aider son prochain
Mais c'est marche-ou-crève, on préfère nourrir son chien
Ici-bas, triste constat, je n'sais même pas pourquoi je me bats
Répondez-moi
Répondez
Répondez-moi
Je suis paumé
Tant d'questions sans réponses que le temps viendra gommer

Je me confie à ma plume je laisse tomber le voile
Ce soir face à la lune sertie d’un bouquet d’étoiles
Mes songes s’évadent refont le monde et sa morale
Parti en croisade, je ferme les yeux quand je vais mal
Là, je m’interroge j’flirte avec avec mes questions
Et me heurte à des points d’interrogation…

 

Tunisiano.

 

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 décembre 2010

 

 

Hymne à l'amour.

 

 

 

 

Le ciel bleu sur nous peut s'effondrer
Et la terre peut bien s'écrouler
Peu m'importe si tu m'aimes
Je me fous du monde entier
Tant qu'l'amour innond'ra mes matins
Tant que mon corps frémira sous tes mains
Peu m'importe les problèmes
Mon amour puisque tu m'aimes

J'irais jusqu'au bout du monde
Je me ferais teindre en blonde
Si tu me le demandais

J'irais décrocher la lune
J'irais voler la fortune
Si tu me le demandais

Je renierais ma patrie
Je renierais mes amis
Si tu me le demandais

On peut bien rire de moi
Je ferais n'importe quoi
Si tu me le demandais

Si un jour la vie t'arrache à moi
Si tu meurs que tu sois loin de moi
Peu m'importe si tu m'aimes
Car moi je mourrais aussi
Nous aurons pour nous l'éternité
Dans le bleu de toute l'immensité
Dans le ciel plus de problèmes
Mon amour crois-tu qu'on s'aime

Dieu réunit ceux qui s'aiment.

Edith PIAF.

 

 

 

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novembre 2010

 

 

 

 

Liberté et jalousie.

 

Il était une fois un oiseau, doté d'une paire d'ailes parfaites aux plumes étincelantes et aux couleurs merveilleuses. Bref, un animal fait pour voler librement dans le ciel, à la plus grande joie de ceux qui l'observaient.

Un jour, une femme vit cet oiseau et s'en éprit. Elle le regarda voler, bouche bée d'admiration, le coeur battant la chamade, les yeux brillants d'émotion. Il l'invita à l'accompagner, et ils volèrent ensemble en complète harmonie. Elle admirait, vénérait, célébrait l'oiseau.

Mais un jour la femme pensa: "Peut-être aimerait-il découvrir des montagnes lointaines?" Elle eut peur Peur de ne plus jamais éprouver cela avec un autre oiseau. Et elle se sentit jalouse-jalouse du pouvoir de voler de l'oiseau.

Elle se sentit seule.

"Je vais lui tendre un piège, pensa-t-elle. La prochaine fois que l'oiseau apparaîtra, il ne repartira plus."

L'oiseau, qui était lui aussi très épris, revint la voir le lendemain. Il tomba dans le piège et fut emprisonné dans une cage.

Chaque jour, la femme le contemplait. Il était l'objet de sa passion, et elle le montrait à ses amies, qui s'exclamaient: "Tu es une personne comblée!"

Cependant, une étrange transformation commença à se produire: comme l'oiseau était à elle et qu'elle n'avait plus besoin de le conquérir, la femme s'en désintéressa. L'animal, qui ne pouvait plus voler ni  exprimer le sens de sa vie, dépérissait et perdait son éclat, il enlaidit -et la femme ne lui prêtait plus attention que pour le nourrir et nettoyer sa cage.

Un beau jour, l'oiseau mourut. Elle en fut profondément attristée et ne cessa dès lors de penser à lui. Mais elle ne se souvenait pas de la cage, elle se rappelait seulement le jour où elle l'avait aperçu pour la première fois, volant, heureux, aussi haut que les nuages.

Si elle s'était observée elle-même, elle aurait découvert que ce qui l'avait tellement émue chez l'oiseau, c'était sa liberté, l'énergie de ses ailes en mouvement, et non son aspect physique.

Sans l'oiseau, sa vie même perdit son sens, et la mort vint frapper à sa porte.

"Pourquoi es-tu venue? "lui demanda la femme.

"Pour que tu puisses voler de nouveau avec lui dans les cieux, répondit la mort. Si tu l'avais laissé partir et revenir à chaque fois, tu l'aurais aimé et admiré bien davantage; désormais, tu as besoin de moi pour pouvoir le retrouver.

(extrait du journal de Maria, protagoniste de Onze Minutes, de Paulo Coelho).

 

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octobre 2010

 

Louanges de l'eau

 

 

 

«Parfois, visible et claire, rapide ou lente, elle se fuit avec un murmure de mystère qui se change tout à coup en mugissement de torrent rebondissant pour se fondre au tonnerre perpétuel des chutes écrasantes et éblouissantes, porteuses d'arcs-en-ciel dans la vapeur.

Mais tantôt, elle se dérobe et s'achemine, secrète et pénétrante. Elle scrute les masses minérales ou elle s'insinue et se fraie les plus bizarres voies. Elle se cherche dans la nuit dure, se rejoint et s'unit à elle-même; perce, transsude, fouille, dissout, délite, agit sans se perdre dans le labyrinthe qu'elle crée; puis elle s'apaise dans des lacs ensevelis qu'elle nourrit de longues larmes qui se figent en colonnes d'albâtre, cathédrales ténébreuses d'où s'épanchent des rivières infernales que peuplent des poissons aveugles et des mollusques plus vieux que le déluge.

Dans ces étranges aventures, que de choses l'eau a connues!? Mais sa manière de connaître est singulière. Sa substance se fait mémoire: elle prend et s'assimile quelque trace de tout ce qu'elle a frôlé, baigné, roulé: du calcaire qu'elle a creusé, des gîtes qu'elle a lavés, des sables riches qui l'ont filtrée. Qu'elle jaillisse au jour, elle est toute chargée des puissances primitives des roches traversées. Elle entraîne avec soi des bribes d'atomes, des éléments d'énergie pure, des bulles de gaz souterrains, et parfois la chaleur intime de la terre.

Considérez une plante, admirez un grand arbre, et voyez en esprit que ce n'est qu'un fleuve dressé qui s'épanche dans l'air du ciel. L'eau s'avance par l'arbre à la rencontre de la lumière. L'eau se construit de quelques sels de la terre une forme amoureuse du jour. Elle tend et étend vers l'univers des bras fluides et puissants aux mains légères.»

(Texte publicitaire commandé à Valéry par la source Perrier selon une note de l'édition Pléiade)

 

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septembre 2010

 


Le bois amical

Nous avons pensé des choses pures
Côte à côte, le long des chemins,
Nous nous sommes tenus par les mains
Sans dire...parmi les fleurs obscures;

Nous marchions comme des fiancés
Seuls, dans la nuit verte des prairies;
Nous partagions ce fruit de féeries
La lune amicale aux insensés.

Et puis, nous sommes morts sur la mousse,
Très loin, tout seuls parmi l'ombre douce
De ces bois intimes et murmurant;

Et là-haut, dans la lumière immense,
Nous nous sommes trouvés en pleurant
Ô mon cher compagnon de silence.

 

Paul VALERY.

 

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août 2010

 

Histoire absurde.

 

Cela se passe en Afrique du Sud au temps de la plus sévère ségrégation. Un voyageur blanc ne trouve de chambre dans aucun des hôtels-pour-Blancs de la ville. Il se présente dans un hôtel-pour-Noirs.

-Oui, nous avons une chambre libre, lui dit le patron, mais vous êtes blanc. Vous ne pouvez pas coucher ici.

-Qu'à cela ne tienne, répond le voyageur.

Il ouvre sa valise, prend un tube de cirage et se noircit la figure.

-Maintenant ça peut aller, lui dit le patron de l'hôtel.

Avant de s'enfermer dans sa chambre, le voyageur demande à la bonne de le réveiller à 7heures, car il a un train à prendre à  8 heures.

Le lendemain matin, elle le réveille à l'heure dite et il gagne la gare. Il s'approche d'un wagon-pour-Blancs.

-Vous êtes noir, lui dit le chef de train. Vous ne pouvez pas voyager dans ce wagon-là.

-Qu'à cela ne tienne, lui répond le voyageur.

Il ouvre sa valise, prend une serviette, l'inonde d'eau de Cologne et se frotte la figure. A sa grande surprise, il constate que la serviette demeure intacte. Il prend un miroir dans sa valise, s'y regarde et s'écrie:

-Zut alors, cette idiote de bonne s'est trompée de chambre!"

(Histoire rapportée par Michel Tournier dans son Journal extime)

 

 

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mai 2010

 

El Desdichado

Je suis le Ténébreux, – le Veuf, – l’Inconsolé,
Le Prince d’Aquitaine à la Tour abolie :
Ma seule Étoile est morte, – et mon luth constellé
Porte le Soleil noir de la Mélancolie.

Dans la nuit du Tombeau, Toi qui m’as consolé,
Rends-moi le Pausilippe et la mer d’Italie,
La fleur qui plaisait tant à mon cœur désolé,
Et la treille où le Pampre à la Rose s’allie.

Suis-je Amour ou Phébus ?… Lusignan ou Biron ?
Mon front est rouge encor du baiser de la Reine ;
J’ai rêvé dans la Grotte où nage la sirène…

Et j’ai deux fois vainqueur traversé l’Achéron :
Modulant tour à tour sur la lyre d’Orphée
Les soupirs de la Sainte et les cris de la Fée.
 

Gérard de Nerval, Les Chimères.

 

 

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avril 2010

Libertas, j'écris ton nom

 

 

Je vous la foutrai dans le cul et dans la bouche,

Aurélius le pédé et Furius l'enculé.

Quoi! A cause de mes petits vers un peu libres,

Vous me taxez d'obscénité!

Chaste, il sied qu'un poète pieux le soit

En personne; quant à ses petits vers, nulle obligation:

Car enfin ils n'ont de sel ni de grâce

Qu'un peu libres et même dévergondés,

Susceptibles de démanger le désir,

Je ne dis pas des enfants, mais des hommes poilus

Incapables désormais d'ébranler leurs reins glacés.

Vous, pour avoir lu dans mes vers des "myriades de milliers

De baisers", vous me traitez de mâle efféminé?

Je vous la foutrai dans le cul et dans la bouche.

 

 

Catulle, Le Livre de Catulle de Vérone, 16, tarduction de Serge Koster (Catulle ou l'invective sexuelle, La Musardine, "L'attrape-Corps", 2002.

 

 

 

 

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  mars 2010

 

 

I have a dream

 

« Je vous le dis aujourd'hui, mes amis, bien que, oui bien que nous ayons à faire face aux difficultés d'aujourd'hui et de demain, je fais pourtant un rêve. C'est un rêve profondément ancré dans le rêve américain.

Je rêve qu'un jour, notre nation se lèvera pour vivre véritablement son credo : “Nous tenons pour vérité évidente que tous les hommes ont été créés égaux”.

Je rêve qu'un jour, sur les collines rousses de la Géorgie, les fils d'anciens esclaves et les fils d'anciens propriétaires d'esclaves pourront s'asseoir ensemble à la table de la fraternité.

Je rêve qu'un jour, même l'État du Mississippi, un État où l'injustice et l'oppression créent une chaleur étouffante, sera transformé en une oasis de liberté et de justice.

Je rêve que mes quatre jeunes enfants vivront un jour dans une nation où ils ne seront pas jugés sur la couleur de leur peau, mais sur la valeur de leur caractère. Je rêve aujourd'hui !

Je rêve qu'un jour, dans l'Alabama, avec ses abominables racistes, avec son gouverneur qui n'a aux lèvres que les mots d'"opposition" aux lois fédérales et d'"annulation" de ces lois, que là même en Alabama un jour les petits garçons noirs et les petites filles noires avec les petits garçons blancs et les petites filles blanches pourront se donner la main, comme sœurs et frères.

Je rêve aujourd'hui.

Je rêve qu'un jour toute vallée sera élevée, toute colline et toute montagne seront abaissées. Les endroits raboteux seront aplanis et les chemins tortueux redressés. Et la gloire du Seigneur soit révélée et toute chair la verra.»

 

 

 

Martin Luther King, 28 août 1963.

 

 

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février 2010

 

Comme.

 


Come, dit l’Anglais à l’Anglais, et l’Anglais vient.
Côme, dit le chef de gare, et le voyageur qui vient dans cette ville descend du train sa valise à la main.
Come, dit l’autre, et il mange.
Comme, je dis comme et tout se métamorphose, le marbre en eau, le ciel en orange, le vin en plaine, le fil en six, le cœur en peine, la peur en seine.
Mais si l’Anglais dit as, c’est à son tour de voir le monde changer de forme à sa convenance
Et moi je ne vois plus qu’un signe unique sur une carte
L’as de cœur si c’est en février,
L’as de carreau et l’as de trèfle, misère en Flandre,
L’as de pique aux mains des aventuriers.
Et si cela me plaît à moi de vous dire machin,
Pot à eau, mousseline et potiron.
Que l’Anglais dise machin,
Que machin dise le chef de gare,
Machin. dise l’autre,
Et moi aussi.
Machin.
Et même machin chose.
Il est vrai que vous vous en foutez
Que vous ne comprenez pas la raison de ce poème.
Moi non plus d’ailleurs.
Poème, je vous demande un peu ?
Poème ? Je vous demande un peu de confiture,
Encore un peu de gigot,
Encore un petit verre de vin
Pour nous mettre en train...
Poème, je ne vous demande pas l’heure qu’il est.
Poème, je ne vous demande pas si votre beau-père est poilu comme un sapeur.
Poème, je vous demande un peu... ?

Poème, je ne vous demande pas l’aumône,
Je vous la fais.
Poème, je ne vous demande pas l’heure qu’il est,
Je vous la donne.
Poème, je ne vous demande pas si vous allez bien,
Cela se devine.
Poème, poème, je vous demande un peu...
Je vous demande un peu d’or pour être heureux avec celle que j’aime.

 

 

 Robert Desnos, Les Sans Cou in Fortunes.

 

 

 

 

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janvier 2010

 

 

 ANYWHERE OUT OF THE WORLD

N’IMPORTE OÙ HORS DU MONDE.

 

 

Cette vie est un hôpital où chaque malade est possédé du désir de changer de lit. Celui-ci voudrait souffrir en face du poêle, et celui-là croit qu’il guérirait à côté de la fenêtre.

Il me semble que je serais toujours bien là où je ne suis pas, et cette question de déménagement en est une que je discute sans cesse avec mon âme.

« Dis-moi, mon âme, pauvre âme refroidie, que penserais-tu d’habiter Lisbonne ? Il doit y faire chaud, et tu t’y ragaillardirais comme un lézard. Cette ville est au bord de l’eau ; on dit qu’elle est bâtie en marbre, et que le peuple y a une telle haine du végétal, qu’il arrache tous les arbres. Voilà un paysage selon ton goût ; un paysage fait avec la lumière et le minéral, et le liquide pour les réfléchir ! »Mon âme ne répond pas.

« Puisque tu aimes tant le repos, avec le spectacle  du mouvement, veux-tu venir habiter la Hollande, cette terre béatifiante ? Peut-être te divertiras-tu dans cette contrée dont tu as souvent admiré l’image dans les musées. Que penserais-tu de Rotterdam, toi qui aimes les forêts de mâts, et les navires amarrés au pied des maisons ? »Mon âme reste muette.

« Batavia te sourirait peut-être davantage ? Nous y trouverions d’ailleurs l’esprit de l’Europe marié à la beauté tropicale. »

Pas un mot. — Mon âme serait-elle morte ?

« En es-tu donc venue à ce point d’engourdissement que tu ne te plaises que dans ton mal ? S’il en est ainsi, fuyons vers les pays qui sont les analogies de la Mort. — Je tiens notre affaire, pauvre âme ! Nous ferons nos malles pour Tornéo. Allons plus loin encore, à l’extrême bout de la Baltique ; encore plus loin de la vie, si c’est possible ; installons-nous au pôle. Là le soleil ne frise qu’obliquement la terre, et les lentes alternatives de la lumière et de la nuit suppriment la variété et augmentent la monotonie, cette moitié du néant. Là, nous pourrons prendre de longs bains de ténèbres, cependant que, pour nous divertir, les aurores boréales nous enverront de temps en temps leurs gerbes roses, comme des reflets d’un feu d’artifice de l’Enfer ! »

Enfin, mon âme fait explosion, et sagement elle me crie : « N’importe où ! N’importe où ! Pourvu que ce soit hors de ce monde ! »                

           Charles BAUDELAIRE, Petits Poèmes en prose.

 

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décembre 2009

 

 

Le vertébré et le crustacé.

 

 

"Dans l'ordre de l'esprit, on doit opposer l'agilité et l'ouverture des sceptiques à la protection paralysante d'une pensée dogmatique. Sous sa carapace de convictions, le croyant jouit d'un confort moral qu'il considère comme sa juste récompense de bien-pensant. Mais dans ce confort  la part de la surdité et de la cécité aux autres est grande. Parfois pourtant le croyant entrevoit avec envie la liberté du sceptique, tel François Mauriac fasciné par la souplesse et la fraîcheur d'esprit d'André Gide.

Michel Tournier, Le Miroir des idées.

 

 

 

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novembre 2009

 

 

L'Âne chargé d'éponges et l'Âne
chargé de sel.

 

 


          Un Ânier, son sceptre à la main,
          Menait, en Empereur romain,
          Deux Coursiers à longues oreilles.
L'un d'éponges chargé, marchait comme un courrier;
          Et l'autre se faisant prier
          Portait, comme on dit, les bouteilles :
Sa charge était de sel. Nos gaillards Pèlerins,
         Par monts, par vaux et par chemins,
Au gué d'une rivière à la fin arrivèrent,
          Et fort empêchés se trouvèrent.
L'ânier qui tous les jours traversait ce gué là,
          Sur l'Âne à l'éponge monta,
Chassant devant lui l'autre Bête,
          Qui voulant en faire à sa tête,
          Dans un trou se précipita,
          Revint sur l'eau, puis échappa;
          Car au bout de quelques nagées,
          Tout son sel se fondit si bien
          Que le Baudet ne sentit rien
          Sur ses épaules soulagées.
Camarade Épongier prit exemple sur lui,
Comme un mouton qui va dessus la foi d'autrui.
Voilà mon Âne à l'eau, jusqu'au col il se plonge,
          Lui, le Conducteur, et l'Éponge.
Tous trois burent d'autant : l'Ânier et le Grison
          Firent à l'éponge raison.
          Celle-ci devint si pesante,
          Et de tant d'eau s'emplit d'abord,
Que l'Âne succombant ne put gagner le bord.
          L'ânier l'embrassait dans l'attente
          D'une prompte et certaine mort.
Quelqu'un vint au secours : qui ce fut, il n'importe ;
C'est assez qu'on ait vu par là qu'il ne faut point
          Agir chacun de même sorte.
          J'en voulais venir à ce point.

 

 

Jean de LA FONTAINE, Fables, II, 10.

 

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octobre 2009

 

Le Renard et le Bouc

 

 

 

Capitaine Renard allait de compagnie
Avec son ami Bouc des plus haut encornés.
Celui-ci ne voyait pas plus loin que son nez ;
L'autre était passé maître en fait de tromperie.
La soif les obligea de descendre en un puits.
Là chacun d'eux se désaltère.
Après qu'abondamment tous deux en eurent pris,
Le Renard dit au Bouc : Que ferons-nous, compère ?
Ce n'est pas tout de boire, il faut sortir d'ici.
Lève tes pieds en haut, et tes cornes aussi :
Mets-les contre le mur. Le long de ton échine
Je grimperai premièrement ;
Puis sur tes cornes m'élevant,
A l'aide de cette machine,
De ce lieu-ci je sortirai,
Après quoi je t'en tirerai.
- Par ma barbe, dit l'autre, il est bon ; et je loue
Les gens bien sensés comme toi.
Je n'aurais jamais, quant à moi,
Trouvé ce secret, je l'avoue.
Le Renard sort du puits, laisse son compagnon,
Et vous lui fait un beau sermon
Pour l'exhorter à patience.
Si le ciel t'eût, dit-il, donné par excellence
Autant de jugement que de barbe au menton,
Tu n'aurais pas, à la légère,
Descendu dans ce puits. Or, adieu, j'en suis hors.
Tâche de t'en tirer, et fais tous tes efforts :
Car pour moi, j'ai certaine affaire
Qui ne me permet pas d'arrêter en chemin.
En toute chose il faut considérer la fin.

Jean de La Fontaine

 

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septembre 2009

 

Le chien et le flacon

 
« Mon beau chien, mon bon chien, mon cher toutou, approchez et venez respirer un excellent parfum acheté chez le meilleur parfumeur de la ville. »
     Et le chien, en frétillant de la queue, ce qui est, je crois, chez ces pauvres êtres, le signe correspondant du rire et du sourire, s'approche et curieusement son nez humide sur le flacon débouché ; puis, reculant soudainement avec effroi, il aboie contre moi, en manière de reproche.
     « - Ah ! misérable chien, si je vous avais offert un paquet d'excréments, vous l'auriez flairé avec délices et peut-être dévoré. Ainsi, vous-même, indigne compagnon de ma triste vie, vous ressemblez au public, à qui il ne faut jamais présenter des parfums délicats qui l'exaspèrent, mais des ordures soigneusement choisies. »

Baudelaire, Petits poèmes en prose.

 

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août 2009

 

 

Tu seras un homme mon fils.


 

Si tu peux voir détruit l’ouvrage de ta vie
Et sans dire un seul mot te mettre à rebâtir,
Ou, perdre d’un seul coup le gain de cent parties
Sans un geste et sans un soupir ;

Si tu peux être amant sans être fou d’amour,
Si tu peux être fort sans cesser d’être tendre
Et, te sentant haï sans haïr à ton tour,
Pourtant lutter et te défendre ;

Si tu peux supporter d’entendre tes paroles
Travesties par des gueux pour exciter des sots,
Et d’entendre mentir sur toi leur bouche folle,
Sans mentir toi-même d’un seul mot ;

Si tu peux rester digne en étant populaire,
Si tu peux rester peuple en conseillant les rois
Et si tu peux aimer tous tes amis en frère
Sans qu’aucun d’eux soit tout pour toi ;

Si tu sais méditer, observer et connaître
Sans jamais devenir sceptique ou destructeur ;
Rêver, mais sans laisser ton rêve être ton maître,
Penser sans n’être qu’un penseur ;

Si tu peux être dur sans jamais être en rage,
Si tu peux être brave et jamais imprudent,
Si tu sais être bon, si tu sais être sage
Sans être moral ni pédant ;

Si tu peux rencontrer Triomphe après Défaite
Et recevoir ces deux menteurs d’un même front,
Si tu peux conserver ton courage et ta tête
Quand tous les autres les perdront,

Alors, les Rois, les Dieux, la Chance et la Victoire
Seront à tout jamais tes esclaves soumis
Et, ce qui vaut mieux que les Rois et la Gloire,

Tu seras un Homme, mon fils.

Rudyard Kipling

 

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 juillet 2009

Sultan Mourad

 I

Mourad, fils du sultan Bajazet, fut un homme
Glorieux, plus qu'aucun des Tibères de Rome ;
Dans son sérail veillaient des lions accroupis,
Et Mourad en couvrit de meurtres les tapis ;
On y voyait blanchir des os entre les dalles ;
Un long fleuve de sang de dessous ses sandales
Sortait, et s'épandait sur la terre, inondant
L'Orient, et fumant dans l'ombre à l'Occident ;
Il fit un tel carnage avec son cimeterre
Que son cheval semblait au monde une panthère ;
Sous lui Smyrne et Tunis, qui regretta ses beys,
Furent comme des corps qui pendent aux gibets ;
Il fut sublime ; il prit, mêlant la force aux ruses,
La Caucase aux Kirghis et le Liban aux Druses ;
Il fit, après l'assaut, pendre les magistrats
D'Éphèse, rouer vifs les prêtres de Patras ;
Grâce à Mourad, suivi des victoires rampantes,
Le vautour essuyait son bec fauve aux charpentes
Du temple de Thésée encor pleine de clous ;
Grâce à lui, l'on voyait dans Athènes des loups,
Et la ronce couvrait de sa verte tunique
Tous ces vieux pans de murs écroulés, Salonique,
Corinthe, Argos, Varna, Tyr, Didymotichos,
Où l'on n'entendait plus parler que les échos ;
Mourad fut saint ; il fit étrangler ses huit frères ;
Comme les deux derniers, petits, cherchaient leurs mères
Et s'enfuyaient, avant de les faire mourir,
Tout autour de la chambre il les laissa courir ;
Mourad, parmi la foule invitée à ses fêtes,
Passait, cangiar à la main, et les têtes
S'envolaient de son sabre ainsi que des oiseaux ;
Mourad, qui ruina Delphe, Ancyre et Naxos,
Comme on cueille un fruit mûr, tuait une province ;
Il anéantissait le peuple avec le prince,
Les temples et les dieux, les rois et les donjons ;
L'eau n'a pas plus d'essaims d'insectes dans ses joncs
Qu'il n'avait de rois morts et de spectres épiques
Volant autour de lui dans les forêts de piques ;
Mourad, fils étoilé des sultans triomphants,
Ouvrit, l'un après l'autre et vivants, douze enfants
Pour trouver dans leur ventre une pomme volée ;
Mourad fut magnanime ; il détruisit Élée,
Mégare et Famagouste avec l'aide d'Allah ;
Il effaça de terre Agrigente ; il brûla
Fiume et Rhode, voulant avoir des femmes blanches ;
Il fit scier son oncle Achmet entre deux planches,
De cèdre, afin de faire honneur à ce vieillard ;
Mourad fut sage et fort ; son père mourut tard,
Mourad l'aida ; ce père avait laissé vingt femmes,
Filles d'Europe ayant dans leurs regards des âmes,
Ou filles de Tiflis au sein blanc, au teint clair ;
Sultan Mourad jeta ces femmes à la mer
Dans des sacs convulsifs que la houle profonde
Emporta, se tordant confusément sous l'onde ;
Mourad les fit noyer toutes ; ce fut sa loi ;
Et, quand quelque santon lui demandait pourquoi,
Il donnait pour raison : -C'est qu'elles étaient grosses.-
D'Aden et d'Erzeroum il fit de larges fosses,
Un charnier de Modon vaincue, et trois amas
De cadavres d'Alep, de Brousse et de Damas ;
Un jour, tirant de l'arc, il prit son fils pour cible,
Et le tua ; Mourad sultan fut invincible :
Vlad, boyard de Tarvis, appelé Belzébuth,
Refuse de payer au sultan le tribut,
Prend l'ambassade turque et la fait périr toute
Sur trente pals, plantés aux deux bords d'une route ;
Mourad accourt, brûlant moissons, granges, greniers ;
Bat le boyard, lui fait vingt mille prisonniers,
Puis, autour de l'immense et noir champ de bataille,
Bâtit un large mur tout en pierre de taille,
Et fait dans les créneaux, pleins d'affreux cris plaintifs,
Maçonner et murer les vingt mille captifs,
Laissant des trous par où l'on voit leurs yeux dans l'ombre ;
Et part, après avoir écrit sur le mur sombre :
-Mourad, tailleur de pierre, à Vlad, planteur de pieux.-
Mourad était croyant, Mourad était pieux ;
Il brûla cent couvents de chrétiens en Eubée,
Où par hasard sa foudre était un jour tombée ;
Mourad fut quarante ans l'éclatant meurtrier
Sabrant le monde, ayant Dieu sous son étrier ;
Il eut le Rhamseïon et le Généralife ;
Il fut le padischah, l'empereur, le calife,
Et les prêtres disaient : « Allah ! Mourad est grand. »


II

Législateur horrible et pire conquérant,
N'ayant autour de lui que des troupeaux infâmes,
De la foule, de l'homme en poussière, des âmes
D'où des langues sortaient pour lui lécher les pieds,
Loué pour ses forfaits toujours inexpiés,
Flatté par ses vaincus et baisé par ses proies,
Il vivait dans l'encens, dans l'orgueil, dans les joies,
Avec l'immense ennui du méchant adoré.

Il était le faucheur, la terre était le pré.


III

Un jour, comme il passait à pied dans une rue
A Bagdad, tête auguste au vil peuple apparue,
A l'heure où les maisons, les arbres et les blés
Jettent sur les chemins de soleil accablés
Leur frange d'ombre au bord d'un tapis de lumière,
Il vit, à quelques pas du seuil d'une chaumière,
Gisant à terre, un porc fétide qu'un boucher
Venait de saigner vif avant de l'écorcher ;
Cette bête râlait devant cette masure ;
Son cou s'ouvrait, béant d'une affreuse blessure ;
Le soleil de midi brûlait l'agonisant ;
Dans la plaie implacable et sombre dont le sang
Faisait un lac fumant à la porte du bouge,
Chacun de ses rayons entrait comme un fer rouge ;
Comme s'ils accouraient à l'appel du soleil,
Cent moustiques suçaient la plaie au bord vermeil ;
Comme autour de leur nid voltigent les colombes,
Ils allaient et venaient, parasites des tombes,
Les pattes dans le sang, l'aile dans le rayon ;
Car la mort, l'agonie et la corruption,
Son ici-bas le seul mystérieux désastre
Où la mouche travaille en même temps que l'astre,
Le porc ne pouvait faire un mouvement, livré
Au féroce soleil, des mouches dévoré ;
On voyait tressaillir l'effroyable coupure ;
Tous les passants fuyaient loin de la bête impure ;
Qui donc eût pitié de ce malheur hideux ?
Le porc et le sultan étaient seuls tous les deux ;
L'un torturé, mourant, maudit, infect, immonde ;
L'autre empereur, puissant, vainqueur, maître du monde,
Triomphant aussi haut que l'homme peut monter,
Comme si le destin eût voulu confronter
Les deux extrémités sinistres des ténèbres.
Le porc, dont un frisson agitait les vertèbres,
Râlait, triste, épuisé, morne ; et le padischah
De cet être difforme et sanglant s'approcha,
Comme on s'arrête au bord d'un gouffre qui se creuse ;
Mourad pencha son front vers la bête lépreuse,
Puis la poussa du pied dans l'ombre du chemin,
Et de ce même geste énorme et surhumain
Dont il chassait les rois, Mourad chassa les mouches.
Le porc mourant rouvrit ses paupières farouches,
Regarda d'un regard ineffable, un moment,
L'homme qui l'assistait dans son accablement ;
Puis son oeil se perdit dans l'immense mystère ;
Il expira.


IV

                  Le jour où ceci sur la terre
S'accomplissait, voici ce que voyait le ciel :

C'était l'endroit calme, apaisé, solennel,
Où luit l'astre idéal sous l'idéal nuage,
Au delà de la vie, et de l'heure, et de l'âge,
Hors de ce qu'on appelle espace, et des contours
Des songes qu'ici-bas nous nommons nuits et jours ;
Lieu d'évidence où l'âme enfin peut voir les causes,
Où, voyant le revers inattendu des choses,
On comprend, et l'on dit : « C'est bien ! » l'autre côté
De la chimère sombre étant la vérité ;
Lieu blanc, chaste, où le mal s'évanouit et sombre.
L'étoile en cet azur semble une goutte d'ombre.

Ce qui rayonne là, ce n'est pas un vain jour
Qui naît et meurt, riant et pleurant tour à tour,
Jaillissant, puis rentrant dans la noirceur première ;
Et, comme notre aurore, un sanglot de lumière ;
C'est un grand jour divin, regardé dans les cieux
Par les soleils, comme est le nôtre par les yeux ;
Jour pur, expliquant tout, quoi qu'il soit le problème ;
Jour qui terrifierait, s'il n'était l'espoir même,
De toute l'étendue éclairant l'épaisseur,
Foudre par l'épouvante, aube par la douceur.
Là, toutes les beautés tonnent épanouies ;
Là frissonnent en paix les lueurs inouïes ;
Là, les ressuscités ouvrent leur oeil béni
Au resplendissement de l'éclair infini ;
Là, les vastes rayons passent comme des ondes.

C'était sur le sommet du Sinaï des mondes ;
C'était là.
                   Le nuage auguste, par moments,
Se fendait, et jetait des éblouissements.
Toute la profondeur entourait cette cime.
On distinguait, avec un tremblement sublime,
Quelqu'un d'inexprimable au fond de la clarté.

Et tout frémissait, tout, l'aube et l'obscurité,
Les anges, les soleils, et les êtres suprêmes,
Devant un vague front couvert de diadèmes.
Dieu méditait.
                      Celui qui crée et qui sourit,
Celui qu'en bégayant nous appelons Esprit,
Bonté, Force, Équité, Perfection, Sagesse,
Regarde devant lui, toujours, sans fin, sans cesse,
Fuir les siècles ainsi que des mouches d'été.
Car il est éternel avec tranquillité.

Et dans l'ombre hurlait tout un gouffre : la terre.

En bas, sous une brume épaisse, cette sphère
Rampait, monde lugubre où les pâles humains
Passaient et s'écroulaient et se tordaient les mains ;
On apercevait l'Inde et le Nil, des mêlées
D'exterminations et de villes brûlées,
Et des champs ravagés et des clairons soufflant,
Et l'Europe livide ayant un glaive au flanc ;
Des vapeurs de tombeau, des lueurs de repaire ;
Cinq frères tout sanglants ; l'oncle, le fils, le père ;
Des hommes dans des murs, vivants, quoique pourris ;
Des têtes voletant, mornes chauves-souris,
Autour d'un sabre nu, féroce en funérailles ;
Des enfants éventrés soutenant leurs entrailles ;
Et de larges bûchers fumaient, et des tronçons
D'êtres sciés en deux rampaient dans les tisons ;
Et le vaste étouffeur des plaintes et des râles,
L'Océan, échouait dans les nuages pâles
D'affreux sacs noirs faisant des gestes effrayants ;
Et ce chaos de fronts hagards, de pas fuyants,
D'yeux en pleurs, d'ossements, de larves, de décombres,
Ce brumeux tourbillon de spectres, et ces ombres
Secouant des linceuls, et tous ces morts, saignant
Au loin, d'un continent à l'autre continent,
Pendant aux pals, cloués aux croix, nus sur les claies,
Criaient, montrant leurs fers, leur sang, leurs maux, leurs plaies :
« C'est Mourad ! c'est Mourad ! justice, ô Dieu vivant ! »

A ce cri, qu'apportait de toutes parts le vent,
Les tonnerres jetaient des grondements étranges,
Des flamboiements passaient sur les faces des anges,
Les grilles de l'enfer s'empourpraient, le courroux
En faisait remuer d'eux-mêmes les verrous,
Et l'on voyait sortir de l'abîme insondable
Un sinistre main qui s'ouvrait formidable ;
« Justice ! » répétait l'ombre ; et le châtiment
Au fond de l'infini se dressait lentement.

Soudain, du plus profond des nuits, sur la nuée,
Une bête difforme, affreuse, exténuée,
Un être abject et sombre, un pourceau s'éleva.
Ouvrant un oeil sanglant qui cherchait Jéhovah ;
La nuée apporta le porc dans la lumière,
A l'endroit même où luit l'unique sanctuaire,
Le saint des saints, jamais décru, jamais accru ;
Et le porc murmura : « Grâce ! il m'a secouru. »
Le pourceau misérable et Dieu se regardèrent.

Alors, selon des lois que hâtent ou modèrent
Les volontés de l'Être effrayant qui construit
Dans les ténèbres l'aube et dans le jour la nuit,
On vit, dans le brouillard où rien n'a plus de forme,
Vaguement apparaître une balance énorme ;
Cette balance vint d'elle-même, à travers
Tous les enfers béants, tous les cieux entr'ouverts,
Se placer sous la foule immense des victimes ;
Au-dessus du silence horrible des abîmes,
Sous l'oeil du seul vivant, du seul vrai, du seul grand,
Terrible, elle oscillait, et portait, s'éclairant
D'un jour mystérieux plus profond que le nôtre,
Dans un plateau le monde et le pourceau dans l'autre.

Du côté du pourceau la balance pencha.


V

Mourad, le haut calife et l'altier padischah,
En sortant de la rue où les gens de la ville
L'avaient pu voir toucher à cette bête vile,
Fut le soir même pris d'une fièvre, et mourut.

Le tombeau des soudans, bâti de jaspe brut,
Couvert d'orfèvrerie, auguste, et dont l'entrée
Semble l'intérieure d'une bête éventrée
Qui serait tout en or et tout en diamants,
Ce monument, superbe entre les monuments,
Qui hérisse, au-dessus d'un mur de briques sèches,
Son faîte plein de tours comme un carquois de flèches,
Ce turbé que Bagdad montre encore aujourd'hui,
Reçut le sultan mort et se ferma sur lui.

Quand il fut là, gisant et couché sous la pierre,
Mourad ouvrit les yeux et vit une lumière ;
Sans qu'on pût distinguer l'astre ni le flambeau,
Un éblouissement remplissait son tombeau ;
Une aube s'y levait, prodigieuse et douce ;
Et sa prunelle éteinte eut l'étrange secousse
D'une porte de jour qui s'ouvre dans la nuit ;
Il aperçut l'échelle immense qui conduit
Les actions de l'homme à l'oeil qui voit les âmes ;
Et les clartés étaient des roses et des flammes ;
Et Mourad entendit une voix qui disait :

« Mourad, neveu d'Achmet et fils de Bajazet,
Tu semblais à jamais perdu ; ton âme infime
N'était plus qu'un ulcère et ton destin qu'un crime ;
Tu sombrais parmi ceux que le mal submergea ;
Déjà Satan était visible en toi ; déjà,
Sans t'en douter, promis aux tourbillons funèbres
Des spectres sous la voûte infâme des ténèbres,
Tu portais sur ton dos les ailes de la nuit ;
De ton pas sépulcral l'enfer guettait le bruit ;
Autour de toi montait, par ton crime attire,
L'obscurité du gouffre ainsi qu'une marée ;
Tu penchais sur l'abîme où l'homme est châtié ;
Mais tu viens d'avoir, monstre, un éclair de pitié ;
Une lueur suprême et désintéressée
A, comme à ton insu, traversé ta pensée,
Et je t'ai fait mourir dans ton bon mouvement ;
Il suffit, pour sauver même l'homme inclément,
Même le plus sanglant des bourreaux et des maîtres,
Du moindre des bienfaits sur le dernier des êtres ;
Un seul instant d'amour rouvre l'Éden fermé ;
Un pourceau secouru pèse un monde opprimé ;
Viens ! le ciel s'offre, avec ses étoiles sans nombre,
En frémissant de joie, à l'évadé de l'ombre !
Viens ! tu fus bon un jour, sois à jamais heureux.
Entre, transfiguré ! tes crimes ténébreux,
O roi, derrière toi s'effacent dans les gloires ;
Tourne la tête, et vois blanchir tes ailes noires. »

 

Victor Hugo, La Légende des siècles, 1859.

 

 

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juin 2009

 

 

Hôpital de Tunis

 

Wahid n'est pas un triomphant. Il a grandi à Tunis, dans la rue. Il en connaît les petits métiers et les petits profits: il en vivote. Marchand de bonbons avec son père à l'entrée de la gare, serveur un mois dans une cafétéria, guide un après-midi dans les souks, il s'adapte à une réalité qui flirte avec la misère. Frêle d'aspect, il ne paraît pas trop inquiet sur son avenir. Il pense qu'il épousera une belle femme et qu'il ouvrira un commerce de chaussures. Il redoute une seule chose: les contrôles effectués par des militaires en civil: "Je n'ai pas de carte d'identité, alors ils peuvent m'embarquer dans leur camion et, hop, directement à l'armée!" Un jour, il m'a quitté en courant sans prévenir: "C'étaient eux, m'annonce-t-il le lendemain à la terrasse du Café de Paris. Je l'ai échappé belle." Comme pour se protéger, il rabat sur le front la visière de sa casquette américaine qu'il n'enlève jamais. Je lui demande s'il dort avec. "Ton seul signe extérieur de richesse, tu l'abandonnerais, toi? interroge-t-il à son tour. Même quand il se montre drôle, son sourire reste étroit. Le visage lisse, d'un charme encore enfantin, est rendu mélancolique par sa pâleur et des yeux souvent fixes que soulignent des cernes qui ne sont pas de son âge. A son âge justement, j'en savais cent fois moins que lui sur la vie. J'avais cent fois plus lu: manière douce d'appréhender le monde et, en partie, de le fuir.

Wahid arpente son territoire au pas de charge. Moi qui adore flâner plutôt que me dépêcher, j'ai peine à le suivre. On croirait qu'il ne tolérerait pas que sa ville se dérobe. Il me mène dans son quartier, Bab Souika, qui me séduit en raison de la foule des femmes en train de faire leur marché près de la place Halfaouine: elles se penchent gravement vers les artichauts, les épices-ces poussières de couleur-débordant des sacs, les poissons gisant au fond de baquets sur un lit de glace pilée. Wahid salue les vendeurs, échange des plaisanteries mais ne s'arrête pas. Toujours en mouvement, toujours en quête...de quoi?

Grâce à lui, j'ai découvert Chez Khaled, coiffeur rue de Marseille. On vous y masse le cuir chevelu, on vous le chatouille, on vous le tapote, bref on s'en occupe comme d'un objet d'art. Une nuit, il m'entraîne vers des lieux moins innocents: un cinéma sordide où personne ne s'intéresse au film et une maison délabrée où des couples s'étreignent furtivement parmi les gravats. "C'est normal", dit-il pour tout commentaire. Lorsqu'il m'a confié que son frère aîné inhalait une saloperie de drogue et que j'essayai de lui en représenter les dangers: "Qu'est-ce que tu veux que j'y fasse? répond-il. C'est mon frère aîné, c'est normal." Pour Wahid, sans doute en raison de la précocité de son expérience, ce qui existe est normal puisque ça existe. Il faut l'accepter, on s'épuiserait à le combattre.

-Tu es écrivain?

-Un peu.

-Invente-moi une histoire d'amour.

-Rien de plus difficile.

-Tu ne sais pas?

-Non.

Nous sommes assis sur la pelouse du parc Thameur où  nous nous donnons parfois rendez-vous à dix heures du matin. Je regrette de ne pas exaucer son souhait: incapable d'inventer une histoire d'amour, un écrivain ne mérite pas de s'appeler écrivain. Wahid ne m'en tient pas rigueur, change de sujet:

-Tu m'accompagnes voir ma mère?

-Tu ne m'en as jamais parlé de ta mère. Quel âge a-t-elle?

-Trente-neuf ans. On la soigne à l'hôpital. Elle sera contente si tu m'accompagnes. Elle dira: mon Wahid arrive avec un ami, c'est normal.

Bien que curieux de nature, je ne suis guère chaud pour l'expédition.

-De quoi souffre ta maman?

-De sinusite.

-Ce n'est pas trop grave.

-Elle a eu de la sinusite. Maintenant elle n'en a plus, elle a des crises. Elle est à l'hôpital des fous.

Me revient en mémoire un récit de Maupassant qui visita ici même l'hôpital psychiatrique. Il y rencontre un malade qui lui cria: "Fous, fous, nous sommes tous fous, moi, toi, le médecin, le gardien, le bey, tous, tous, fous!" Une opinion que j'aurais la faiblesse de partager. Pourtant je n'ai nulle envie qu'on m'en administre une nouvelle preuve:

-Ta maman profitera mieux de toi si tu y vas seul.

Quand nous nous retrouvons le matin suivant au parc Thameur, je me renseigne:

-Comment se porte ta mère?

-Pas très bien. Je l'ai emmenée dans le jardin de l'hôpital...elle a passé son temps à arracher des touffes d'herbe.

-Qu'est-ce que tu as fait?

-Je me suis baissé pour arracher les touffes d'herbe avec elle.

Il n'a pas besoin que je lui invente une histoire d'amour.

 

Fragments tunisiens, Christian GUIDICELLI.

 

 

 

 

 

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 mai  2009

 

 

A une heure du matin

 

Enfin ! seul ! On n'entend plus que le roulement de quelques fiacres attardés et éreintés. Pendant quelques heures, nous possèderons le silence, le repos. Enfin ! la tyrannie de la face humaine a disparu, et je ne souffrirai plus que par moi-même.
     Enfin ! il m'est donc permis de me délasser dans un bain de ténèbres ! D'abord, un double tour à la serrure. Il me semble que ce tour de clef augmentera ma solitude et fortifiera les barricades qui me séparent actuellement du monde.
     Horrible vie ! Horrible ville ! Récapitulons la journée : avoir vu plusieurs hommes de lettres, dont l'un m'a demandé si l'on pouvait aller en Russie par voie de terre (il prenait sans doute la Russie pour une île); avoir disputé généreusement contre le directeur d'une revue, qui à chaque objection répondait: "C'est ici le parti des honnêtes gens", ce qui implique que tous les autres journaux sont rédigés par des coquins ; avoir salué une vingtaine de personnes, dont quinze me sont inconnues ; avoir distribué des poignées de main dans la même proportion, et cela sans avoir pris la précaution d'acheter des gants ; être monté pour tuer le temps, pendant une averse, chez une sauteuse qui m'a prié de lui dessiner un costume de Vénustre ; avoir fait ma cour à un directeur de théâtre, qui m'a dit en me congédiant : « Vous feriez peut-être bien de vous adresser à Z... ; c'est le plus lourd, le plus sot et le plus célèbre de tous mes auteurs ; avec lui vous pourriez peut-être aboutir à quelque chose. Voyez- le, et puis nous verrons » ; m'être vanté (pourquoi?) de plusieurs vilaines actions que je n'ai jamais commises, et avoir lâchement nié quelques autres méfaits que j'ai accomplis avec joie, délit de fanfaronnade, crime de respect humain ; avoir refusé à un ami un service facile, et donné une recommandation écrite à un parfait drôle ; ouf ! est-ce bien fini ?
     Mécontent de tous et mécontent de moi, je voudrais bien me racheter et m'enorgueillir un peu dans le silence et la solitude de la nuit. Ames de ceux que j'ai aimés, âmes de ceux que j'ai chantés, fortifiez - moi, soutenez - moi, éloignez de moi le mensonge et les vapeurs corruptrices du monde ; et vous, seigneur mon dieu ! accordez-moi la grâce de produire quelques beaux vers qui me prouvent à moi-même que je ne suis pas le dernier des hommes, que je ne suis pas inférieur à ceux que je méprise!

 

(Charles Baudelaire, Petits Poèmes en prose)

 

 

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 avril 2009

Lianghua



"Jadis, un jeune couple vivait heureux. Julihe adorait sa belle-épouse Lianghua [Belle Fleur].

Le khan voulait se trouver une belle femme. Il envoya ses émissaires en chercher une. Ils s'emparèrent  de Lianghua pour la donner au khan. Avant de quitter son mari, elle lui dit:
"Ne te fais pas de soucis. Notre amour est pur comme l'or, le feu ne peut pas le détruire, la terre ne peut pas alors le rouiller. Dans cent jours, promène-toi devant le palais avec un manteau de plumes de poulet. Tu verras!"
Lianghua, ravie par les émissaires, devint reine. Mais elle faisait grise mine au khan et se refusait à lui. Pas même un sourire. Elle dit au khan:
"Je serai à toi quand tu m'auras fait rire."
Le khan lui donna de superbes bijoux, l'emmena devant de merveilleux paysages. Rien à faire. Elle poussait interminablement de longs soupirs de chagrin. Au bout de cent jours, elle dit au khan:
"Fais placer les courtisans derrière le palais. Allons tous deux nous promener devant."
Ils virent devant le palais un homme aller et venir, vêtu d'un manteau de plumes de poulet. Lianghua éclata de rire. Le khan demanda à l'homme de lui donner son manteau. Il enfila le manteau de plumes. La reine dit aux ministres:
"Attrapez-moi ce mendiant et rouez-le de coups!"
Les ministres firent battre le khan, l'emportèrent à moitié mort dans la montagne, où il fut la proie des fauves.
Lianghua et Julihe vécurent heureux."

 

 

 

 

"Lianghua", Maurice Coyaud, Contes des peuples de la Chine.

 

 

 

 

 

 

 

 

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mars 2009

Le joujou du pauvre.

 

 


Je veux donner l'idée d'un divertissement innocent. Il y a si peu d'amusements qui ne soient pas coupables! Quand vous sortirez le matin avec l'intention décidée de flâner sur les grandes routes, remplissez vos poches de petites inventions à un sol, - telles que le polichinelle plat mû par un seul fil, les forgerons qui battent l'enclume, le cavalier et son cheval dont la queue est un sifflet, - et le long des cabarets, au pied des arbres, faites-en hommage aux enfants inconnus et pauvres que vous rencontrerez. Vous verrez leurs yeux s'agrandir démesurément. D'abord ils n'oseront pas prendre; ils douteront de leur bonheur. Puis leurs mains agripperont vivement le cadeau, et ils s'enfuiront comme font les chats qui vont manger loin de vous le morceau que vous leur avez donné, ayant appris à se défier de l'homme.
     Sur une route, derrière la grille d'un vaste jardin, au bout duquel apparaissait la blancheur d'un joli château frappé par le soleil, se tenait un enfant beau et frais, habillé de ces vêtements de campagne si pleins de coquetterie.
     Le luxe, l'insouciance et le spectacle habituel de la richesse rendent ces enfants-là si jolis, qu'on les croirait faits d'une autre pâte que les enfants de la médiocrité ou de la pauvreté.
     A côté de lui gisait sur l'herbe un joujou splendide, aussi frais que son maître, verni, doré, vêtu d'une robe pourpre, et couvert de plumets et de verroteries. Mais l'enfant ne s'occupait pas de son joujou préféré, et voici ce qu'il regardait :
     De l'autre côté de la grille, sur la route, entre les chardons et les orties, il y avait un autre enfant, sale, chétif, fuligineux, un de ces marmots-parias dont un oeil impartial découvrirait la beauté, si, comme l'oeil du connaisseur devine une peinture idéale sous un vernis de carrossier, il le nettoyait de la répugnante patine de la misère.
     A travers ces barreaux symboliques séparant deux mondes, la grande route et le château, l'enfant pauvre montrait à l'enfant riche son propre joujou, que celui-ci examinait avidement comme un objet rare et inconnu. Or, ce joujou, que le petit souillon agaçait, agitait et secouait dans une boîte grillée, c'était un rat vivant ! Les parents, par économie sans doute, avaient tiré le joujou de la vie elle-même.
     Et les deux enfants se riaient l'un à l'autre fraternellement, avec des dents d'une égale blancheur.

 

 

Charles Baudelaire, Petits Poèmes en Prose.

 

 

 

 

 

 

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février 2009

 

                           Trois discours sur la condition des grands.

 



PREMIER DISCOURS

Pour entrer dans la véritable connaissance de votre condition, considérez- la dans cette image.

Un homme est jeté par la tempête dans une île inconnue, dont les habitants étaient en peine de trouver leur roi, qui s'était perdu; et, ayant beaucoup de ressemblance de corps et de visage avec ce roi, il est pris pour lui, et reconnu en cette qualité par tout ce peuple. D'abord il ne savait quel parti prendre; mais il se résolut enfin de se prêter à sa bonne fortune. Il reçut tous les respects qu'on lui voulut rendre, et il se laissa traiter de roi.

Mais comme il ne pouvait oublier sa condition naturelle, il songeait, en même temps qu'il recevait ces respects, qu'il n'était pas ce roi que ce peuple cherchait, et que ce royaume ne lui appartenait pas. Ainsi il avait une double pensée: l¹une par laquelle il agissait en roi, l'autre par laquelle il reconnaissait son état véritable, et que ce n'était que le hasard qui l'avait mis en place où il était. Il cachait cette dernière pensée et il découvrait l'autre. C'était par la première qu'il traitait avec le peuple, et par la dernière qu'il traitait avec soi-même.

Ne vous imaginez pas que ce soit par un moindre hasard que vous possédez les richesses dont vous vous trouvez maître, que celui par lequel cet homme se trouvait roi. Vous n'y avez aucun droit de vous-même et par votre nature, non plus que lui: et non seulement vous ne vous trouvez fils d'un duc, mais vous ne vous trouvez au monde, que par une infinité de hasards. Votre naissance dépend d'un mariage, ou plutôt de tous les mariages de ceux dont vous descendez. Mais d'où ces mariages dépendent- ils? D'une visite faite par rencontre, d'un discours en l'air, de mille occasions imprévues.

Vous tenez, dites-vous, vos richesses de vos ancêtres, mais n'est-ce pas par mille hasards que vos ancêtres les ont acquises et qu'ils les ont conservées? Vous imaginez-vous aussi que ce soit par quelque loi naturelle que ces biens ont passé de vos ancêtres à vous? Cela n'est pas véritable. Cet ordre n'est fondé que sur la seule volonté des législateurs qui ont pu avoir de bonnes raisons, mais dont aucune n'est prise d'un droit naturel que vous ayez sur ces choses. S'il leur avait plu d'ordonner que ces biens, après avoir été possédés par les pères durant leur vie, retourneraient à la république après leur mort, vous n'auriez aucun sujet de vous en plaindre.

Ainsi tout le titre par lequel vous possédez votre bien n'est pas un titre de nature, mais d'un établissement humain. Un autre tour d'imagination dans ceux qui ont fait les lois vous aurait rendu pauvre; et ce n'est que cette rencontre du hasard qui vous a fait naître, avec la fantaisie des lois favorables à votre égard, qui vous met en possession de tous ces biens.

Je ne veux pas dire qu'ils ne vous appartiennent pas légitimement, et qu'il soit permis à un autre de vous les ravir; car Dieu, qui en est le maître, a permis aux sociétés de faire des lois pour les partager; et quand ces lois sont une fois établies, il est injuste de les violer. C'est ce qui vous distingue un peu de cet homme qui ne posséderait son royaume que par l'erreur du peuple, parce que Dieu n'autoriserait pas cette possession et l'obligerait à y renoncer, au lieu qu'il autorise la vôtre Mais ce qui vous est entièrement commun avec lui, c'est que ce droit que vous y avez n'est point fondé, non plus que le sien, sur quelque qualité et sur quelque mérite qui soit en vous et qui vous en rende digne. Votre âme et votre corps sont d'eux-mêmes indifférents à l'état de batelier ou à celui de duc, et il n'y a nul lien naturel qui les attache à une condition plutôt qu'à une autre.

Que s'ensuit-il de là? que vous devez avoir, comme cet homme dont nous avons parlé, une double pensée; et que si vous agissez extérieurement avec les hommes selon votre rang, vous devez reconnaître, par une pensée plus cachée mais plus véritable, que vous n'avez rien naturellement au- dessus d'eux. Si la pensée publique vous élève au-dessus du commun des hommes, que l'autre vous abaisse et vous tienne dans une parfaite égalité avec tous les hommes; car c'est votre état naturel.

Le peuple qui vous admire ne connaît pas peut-être ce secret. Il croit que la noblesse est une grandeur réelle et il considère presque les grands comme étant d'une autre nature que les autres. Ne leur découvrez pas cette erreur, si vous voulez; mais n'abusez pas de cette élévation avec insolence, et surtout ne vous méconnaissez pas vous-même en croyant que votre être a quelque chose de plus élevé que celui des autres.

Que diriez-vous de cet homme qui aurait été fait roi par l'erreur du peuple, s'il venait à oublier tellement sa condition naturelle, qu'il s'imaginât que ce royaume lui était dû, qu'il le méritait et qu'il lui appartenait de droit? Vous admireriez sa sottise et sa folie. Mais y en a-t-il moins dans les personnes de condition qui vivent dans un si étrange oubli de leur état naturel?

Que cet avis est important! Car tous les emportements, toute la violence et toute la vanité des grands vient de ce qu'ils ne connaissent point ce qu'ils sont: étant difficile que ceux qui se regarderaient intérieurement comme égaux à tous les hommes, et qui seraient bien persuadés qu'ils n'ont rien en eux qui mérite ces petits avantages que Dieu leur a donnés au-dessus des autres, les traitassent avec insolence. Il faut s'oublier soi-même pour cela, et croire qu'on a quelque excellence réelle au-dessus d'eux, en quoi consiste cette illusion que je tâche de vous découvrir.

SECOND DISCOURS

Il est bon, Monsieur, que vous sachiez ce que l'on vous doit, afin que vous ne prétendiez pas exiger des hommes ce qui ne vous est pas dû; car c'est une injustice visible: et cependant elle est fort commune à ceux de votre condition, parce qu'ils en ignorent la nature.

Il y a dans le monde deux sortes de grandeurs; car il y a des grandeurs d'établissement et des grandeurs naturelles. Les grandeurs d'établissement dépendent de la volonté des hommes, qui ont cru avec raison devoir honorer certains états et y attacher certains respects. Les dignités et la noblesse sont de ce genre. En un pays on honore les nobles, en l'autre les roturiers, en celui-ci les aînés, en cet autre les cadets. Pour quoi cela? Parce qu'il a plu aux hommes. La chose était indifférente avant l'établissement: après l'établissement elle devient juste, parce qu'il est injuste de la troubler

Les grandeurs naturelles sont celles qui sont indépendantes de la fantaisie des hommes, parce qu'elles consistent dans des qualités réelles et effectives de l'âme ou du corps, qui rendent l'une ou l'autre plus estimable, comme les sciences, la lumière de l'esprit, la vertu, la santé, la force.

Nous devons quelque chose à l'une et à l'autre de ces grandeurs; mais comme elles sont d'une nature différente, nous leur devons aussi différents respects.

Aux grandeurs d'établissement, nous leur devons des respects d'établissement, c'est-à-dire certaines cérémonies extérieures qui doivent être néanmoins accompagnées, selon la raison, d'une reconnaissance intérieure de la justice de cet ordre, mais qui ne nous font pas concevoir quelque qualité réelle en ceux que nous honorons de cette sorte. Il faut parler aux rois à genoux; il faut se tenir debout dans la chambre des princes. C'est une sottise et une bassesse d'esprit que de leur refuser ces devoirs

Mais pour les respects naturels qui consistent dans l'estime, nous ne les devons qu'aux grandeurs naturelles; et nous devons au contraire le mépris et l'aversion aux qualités contraires à ces grandeurs naturelles. Il n'est pas nécessaire, parce que vous êtes duc, que je vous estime; mais il est nécessaire que je vous salue. Si vous êtes duc et honnête homme, je rendrai ce que je dois à l'une et à l'autre de ces qualités. Je ne vous refuserai point les cérémonies que mérite votre qualité de duc, ni l'estime que mérite celle d'honnête homme. Mais si vous étiez duc sans être honnête homme, je vous ferais encore justice; car en vous rendant les devoirs extérieurs que l'ordre des hommes a attachés à votre naissance, je ne manquerais pas d'avoir pour vous le mépris intérieur que mériterait la bassesse de votre esprit.

Voilà en quoi consiste la justice de ces devoirs. Et l'injustice consiste à attacher les respects naturels aux grandeurs d'établissement, ou à exiger les respects d'établissement pour les grandeurs naturelles. M. N... est un plus grand géomètre que moi; en cette qualité il veut passer devant moi: je lui dirai qu'il n'y entend rien. La géométrie est une grandeur naturelle; elle demande une préférence d'estime, mais les hommes n'y ont attaché aucune préférence extérieure. Je pas serai donc devant lui, et l'estimerai plus que moi, en qualité de géomètre. De même si, étant duc et pair, vous ne vous contentez pas que je me tienne découvert devant vous, et que vous voulussiez encore que je vous estimasse je vous prierais de me montrer les qualités qui méritent mon estime. Si vous le faisiez, elle vous est acquise, et je ne vous la pourrais refuser avec justice; mais si vous ne le faisiez pas, vous seriez injuste de me la demander, et assurément vous n'y réussirez pas, fussiez-vous le plus grand prince du monde.

TROISIÈME DISCOURS

Je vous veux faire connaître, Monsieur, votre condition véritable; car c'est la chose du monde que les personnes de votre sorte ignorent le plus. Qu'est-ce, à votre avis, d'être grand seigneur? C'est être maître de plusieurs objets de la concupiscence des hommes, et ainsi pouvoir satisfaire aux besoins et aux désirs de plusieurs. Ce sont ces besoins et ces désirs qui les attirent auprès de vous, et qui font qu'ils se soumettent à vous: sans cela ils ne vous regarderaient pas seulement; mais ils espèrent, par ces services et ces déférences qu'ils vous rendent obtenir de vous quelque part de ces biens qu'ils désirent et dont ils voient que vous disposez.

Dieu est environné de gens pleins de charité, qui lui demandent les biens de la charité qui sont en sa puissance: ainsi il est proprement le roi de la charité.

Vous êtes de même environné d'un petit nombre de personnes, sur qui vous régnez en votre manière. Ces gens sont pleins de concupiscence. Ils vous demandent les biens de la concupiscence; c'est la concupiscence qui les attache à vous. Vous êtes donc proprement un roi de concupiscence. Votre royaume est de peu d'étendue; mais vous êtes égal en cela aux plus grands rois de la terre; ils sont comme vous des rois de concupiscence. C'est la concupiscence qui fait leur force, c¹est-à-dire la possession des choses que la cupidité des hommes désire.

Mais en connaissant votre condition naturelle, usez des moyens qu'elle vous donne, et ne prétendez pas régner par une autre voie que par celle qui vous fait roi. Ce n'est point votre force et votre puissance naturelle qui vous assujettit toutes ces personnes. Ne prétendez donc point les dominer par la force, ni les traiter avec dureté. Contentez leurs justes désirs, soulagez leurs nécessités; mettez votre plaisir à être bienfaisant; avancez-les autant que vous le pourrez, et vous agirez en vrai roi de concupiscence.

 

Ce que je vous dis ne va pas bien loin; et si vous en demeurez là, vous ne laisserez pas de vous perdre; mais au moins vous vous perdrez en honnête homme. Il y a des gens qui se damnent si sottement, par l'avarice, par la brutalité, par les débauches, par la violence, par les emportements, par les blasphèmes! Le moyen que je vous ouvre est sans doute plus honnête; mais en vérité c'est toujours une grande folie que de se damner; et c'est pourquoi il n'en faut pas demeurer là. Il faut mépriser la concupiscence et son royaume, et aspirer à ce royaume de charité où tous les sujets ne respirent que la charité, et ne désirent que les biens de la charité. D'autres que moi vous en diront le chemin: il me suffit de vous avoir détourné de ces vies brutales où je vois que plusieurs personnes de votre condition se laissent emporter faute de bien connaître l'état véritable de cette condition.

 Blaise PASCAL.

 

 

 

 

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 janvier 2009

 

Grand Jacques (C'est trop facile)

C'est trop facile d'entrer aux églises
De déverser toute sa saleté
Face au curé qui dans la lumière grise
Ferme les yeux pour mieux nous pardonner

Tais-toi donc, grand Jacques
Que connais-tu du Bon Dieu
Un cantique, une image
Tu n'en connais rien de mieux

C'est trop facile quand les guerres sont finies
D'aller gueuler que c'était la dernière
Ami bourgeois vous me faites envie
Vous ne voyez donc point vos cimetières?

Tais-toi donc grand Jacques
Laisse-les donc crier
Laisse-les pleurer de joie
Toi qui ne fus même pas soldat

C'est trop facile quand un amour se meurt
Qu'il craque en deux parce qu'on l'a trop plié
D'aller pleurer comme les hommes pleurent
Comme si l'amour durait l'éternité

Tais-toi donc grand Jacques
Que connais-tu de l'amour
Des yeux bleus, des cheveux fous
Tu n'en connais rien du tout

Et dis-toi donc grand Jacques
Dis-le-toi bien souvent
C'est trop facile,
C'est trop facile,
De faire semblant.

 

 

Jacques BREL.

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Année 2008

décembre 2008

 

La tirade du nez.

Le vicomte

Personne?
Attendez!Je vais lui lancer un de ces traits!...

Il s'avance vers Cyrano qui l'observe, et se
campant devant lui d'un air fat.

Vous...vous avez un nez.... heu.... un nez... très grand.

Cyrano, gravement.

Très.

Le vicomte, riant.

Ha !

Cyrano, imperturbable.

C'est tout ?...

Le Vicomte

Mais...

Cyrano

Ah ! non ! c'est un peu court, jeune homme !
On pouvait dire... Oh ! Dieu !... Bien des choses en somme.
En variant le ton, -par exemple, tenez :
Agressif : "Moi, monsieur, si j'avais un tel nez
Il faudrait sur-le-champ que je l'amputasse !"
Amical : "Mais il doit tremper dans votre tasse :
Pour boire, faites-vous fabriquer un Hanape !"
Descriptif : "C'est un roc!... C'est un pic!... C'est un cap!...
Que dis-je, c'est un cap?... C'est une péninsule!"
Curieux : "De quoi sert cette oblongue capsule ?
D'écritoire, monsieur, ou de boîte à ciseaux ?"
Gracieux : "Aimez-vous à ce point les oiseaux
Que paternellement vous vous préoccupâtes
De tendre ce perchoir à leurs petites pattes?"
Truculent : "Ca, monsieur, lorsque vous pétunez,
La vapeur du tabac vous sort-elle du nez
Sans qu'un voisin ne crie au feu de cheminée ?"
Prévenant : "Gardez-vous, votre tête entraînée
Par ce poids, de tomber en avant sur le sol !"
Tendre : "Faites-lui faire un petit parasol
De peur que sa couleur au soleil ne se fane !"
Pédant : "L'animal seul, monsieur, qu'Aristophane
Appelle Hippocampéléphantocamélos
Dut avoir sous le front tant de chair sur tant d'os !"
Cavalier : "Quoi, l'ami, ce croc est à la mode?
Pour pendre son chapeau, c'est vraiment très commode !"
Emphatique : "Aucun vent ne peut, nez magistral,
T'enrhumer tout entier, excepté le mistral !"
Dramatique : "C'est la mer Rouge quand il saigne !"
Admiratif : "Pour un parfumeur, qu'elle enseigne !"
Lyrique : "Est-ce une conque, êtes-vous un triton ?"
Naïf : "Ce monument, quand le visite-t-on ?"
Respectueux : "Souffrez, monsieur, qu'on vous salue,
C'est là ce qui s'appelle avoir pignon sur rue !"
Campagnard : "Hé, ardé ! C'est-y un nez ? Nanain !
c'est queuqu'navet géant ou ben queuqu'melon nain !"
Militaire : "Pointez contre cavalerie !"
Pratique : "Voulez-vous le mettre en loterie ?
Assurément, monsieur, ce sera le gros lot !"
Enfin parodiant Pyrame en un sanglot:
"Le voilà donc ce nez qui des traits de son maître
A détruit l'harmonie ! Il en rougit, le traître !"
- Voila ce qu'à peu près, mon cher, vous m'auriez dit
Si vous aviez un peu de lettres et d'esprit :
Mais d'esprit, ô le plus lamentable des êtres,
Vous n'en eûtes jamais un atome, et de lettre
Vous n'avez que les trois qui forment le mot : sot !
Eussiez vous eu, d'ailleurs, l'invention qu'il faut
Pour pouvoir là, devant ces nobles galeries,
Me servir toutes ces folles plaisanteries,
Que vous n'en eussiez pas articulé le quart
De la moitié du commencement d'une, car
Je me les sers moi-même, avec assez de verve,
Mais je ne permet pas qu'un autre me les serve.

 

(Edmond Rostand, Cyrano de Bergerac, I, 4)

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novembre 2008

 

 

Les Djinns


Murs, ville
Et port,
Asile
De mort,
Mer grise
Où brise
La brise
Tout dort.

Dans la plaine
Naît un bruit.
C’est l’haleine
De la nuit.
Elle brame
Comme une âme
Qu’une flamme
Toujours suit.

La voix plus haute
Semble un grelot.
D’un nain qui saute
C’est le galop.
Il fuit, s’élance,
Puis en cadence
Sur un pied danse
Au bout d’un flot.

La rumeur approche,
L’écho la redit.
C’est comme la cloche
D’un couvent maudit,
Comme un bruit de foule
Qui tonne et qui roule
Et tantôt s’écroule
Et tantôt grandit.

Dieu ! La voix sépulcrale
Des Djinns !... - Quel bruit ils font !
Fuyons sous la spirale
De l’escalier profond !
Déjà s’éteint ma lampe,
Et l’ombre de la rampe..
Qui le long du mur rampe,
Monte jusqu’au plafond.

C’est l’essaim des Djinns qui passe,
Et tourbillonne en sifflant.
Les ifs, que leur vol fracasse,
Craquent comme un pin brûlant.
Leur troupeau lourd et rapide,
Volant dans l’espace vide,
Semble un nuage livide
Qui porte un éclair au flanc.

Ils sont tout près ! - Tenons fermée
Cette salle ou nous les narguons
Quel bruit dehors ! Hideuse armée
De vampires et de dragons !
La poutre du toit descellée
Ploie ainsi qu’une herbe mouillée,
Et la vieille porte rouillée,
Tremble, à déraciner ses gonds.

Cris de l’enfer ! voix qui hurle et qui pleure !
L’horrible essaim, poussé par l’aquillon,
Sans doute, o ciel ! s’abat sur ma demeure.
Le mur fléchit sous le noir bataillon.
La maison crie et chancelle penchée,
Et l’on dirait que, du sol arrachée,
Ainsi qu’il chasse une feuille séchée,
Le vent la roule avec leur tourbillon !

Prophète ! Si ta main me sauve
De ces impurs démons des soirs,
J’irai prosterner mon front chauve
Devant tes sacrés encensoirs !
Fais que sur ces portes fidèles
Meure leur souffle d’étincelles,
Et qu’en vain l’ongle de leurs ailes
Grince et crie à ces vitraux noirs !

Ils sont passés ! - Leur cohorte
S’envole et fuit, et leurs pieds
Cessent de battre ma porte
De leurs coups multipliés.
L’air est plein d’un bruit de chaînes,
Et dans les forêts prochaines
Frissonnent tous les grands chênes,
Sous leur vol de feu pliés !

De leurs ailes lointaines
Le battement décroît.
Si confus dans les plaines,
Si faible, que l’on croit
Ouïr la sauterelle
Crier d’une voix grêle
Ou pétiller la grêle
Sur le plomb d’un vieux toit.

D’étranges syllabes
Nous viennent encor.
Ainsi, des Arabes
Quand sonne le cor,
Un chant sur la grève
Par instants s’élève,
Et l’enfant qui rêve
Fait des rêves d’or.

Les Djinns funèbres,
Fils du trépas,
Dans les ténèbres
Pressent leur pas ;
Leur essaim gronde ;
Ainsi, profonde,
Murmure une onde
Qu’on ne voit pas.

Ce bruit vague
Qui s’endort,
C’est la vague
Sur le bord ;
C’est la plainte
Presque éteinte
D’une sainte
Pour un mort.

On doute
La nuit...
J’écoute :
Tout fuit,
Tout passe ;
L’espace
Efface
Le bruit.

 

Victor Hugo, Les Orientales.

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 octobre 2008

 

 Bonheur et regard des gens...

 



"Le philosophe Aristippe courtisait les puissants à la cour de Denys, tyran de Syracuse.
Un après-midi, il rencontra Diogène ne train de se préparer un modeste plat de lentilles.
"Si tu complimentais Denys, tu ne serais pas obligé de manger des lentilles, remarqua Aristippe.
-Si tu savais te contenter de manger des lentilles, tu ne serais pas obligé de complimenter Denys", répliqua Diogène.
Le maître dit:
"Il est vrai que tout a un prix, mais ce prix est relatif. Quand nous suivons nos rêves, nous pouvons donner l'impression que nous sommes misérables et malheureux. Mais ce que les autres pensent n'a aucune importance. ce qui compte, c'est la joie dans notre coeur."

( Paulo Coelho, Maktub)

 

 

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septembre 2008

 

amour et inconnu

 

 

"Que nous croyions qu'un être participe à une vie inconnue où son amour nous ferait pénétrer, c'est, de tout ce qu'exige l'amour pour naître, ce à quoi il tient le plus, et qui lui fait faire bon marché du reste. Même les femmes qui prétendent ne juger un homme que sur son physique, voient en ce physique l'émanation d'une vie spéciale. C'est pourquoi elles aiment les militaires, les pompiers; l'uniforme les rend moins difficiles pour le visage; elles croient baiser sous la cuirasse un coeur différent, aventureux et doux; et un jeune souverain, un prince héritier, pour faire les plus flatteuses conquêtes, dans les pays étrangers qu'il visite, n'a pas besoin du profil régulier qui serait peut-être indispensable à un coulissier."

Proust, Du côté de chez Swann, page 100.

 

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 Août 2008

 

Le Loup et le Chien

Un Loup n'avait que les os et la peau,
Tant les chiens faisaient bonne garde.
Ce Loup rencontre un Dogue aussi puissant que beau,
Gras, poli, qui s'était fourvoyé par mégarde.
L'attaquer, le mettre en quartiers,
Sire Loup l'eût fait volontiers ;
Mais il fallait livrer bataille,
Et le Mâtin était de taille
A se défendre hardiment.
Le Loup donc l'aborde humblement,
Entre en propos, et lui fait compliment
Sur son embonpoint, qu'il admire.
"Il ne tiendra qu'à vous beau sire,
D'être aussi gras que moi, lui repartit le Chien.
Quittez les bois, vous ferez bien :
Vos pareils y sont misérables,
Cancres, hères, et pauvres diables,
Dont la condition est de mourir de faim.
Car quoi ? rien d'assuré : point de franche lippée :
Tout à la pointe de l'épée.
Suivez-moi : vous aurez un bien meilleur destin. "
Le Loup reprit : "Que me faudra-t-il faire ?
- Presque rien, dit le Chien, donner la chasse aux gens
Portants bâtons, et mendiants ;
Flatter ceux du logis, à son Maître complaire :
Moyennant quoi votre salaire
Sera force reliefs de toutes les façons :
Os de poulets, os de pigeons,
Sans parler de mainte caresse. "
Le Loup déjà se forge une félicité
Qui le fait pleurer de tendresse.
Chemin faisant, il vit le col du Chien pelé.
"Qu'est-ce là ? lui dit-il. - Rien. - Quoi ? rien ? - Peu de chose.
- Mais encor ? - Le collier dont je suis attaché
De ce que vous voyez est peut-être la cause.
- Attaché ? dit le Loup : vous ne courez donc pas
Où vous voulez ? - Pas toujours ; mais qu'importe ?
- Il importe si bien, que de tous vos repas
Je ne veux en aucune sorte,
Et ne voudrais pas même à ce prix un trésor. "
Cela dit, maître Loup s'enfuit, et court encor.

 

La Fontaine, Fables, I, 5