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Valeurs temporelles, aspectuelles et modales des temps de l'indicatif

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PRINCIPAUX ACCORDS

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accord des participes passés.

LA PHRASE

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mémoire musicale

Oscar Wilde

COIN TOURNIER

Michel Tournier est actuellement mon écrivain préféré. Son œuvre travaille plusieurs mythes et son écriture vise la simplicité. Tournier souhaite pouvoir être lu des enfants, ce qui l'a conduit à réécrire nombre de ses livres, en les épurant. Ils n'en sont pas moins chargés de la philosophie que Tournier a étudiée, marqué qu'il sera toute sa vie par son échec à l'agrégation de philosophie. Je présenterai ici toute son œuvre, progressivement, à ma manière et en toute humilité. Je trouve l’œuvre de Tournier exemplaire.

  • La couleuvrine, Michel Tournier, 1994

Roman bref lisible par des enfants qui nous plonge dans la guerre de Cent Ans: où l'on suit Faber qui ne croit qu'en la raison quand son fils Lucio le chanceux fait confiance au hasard. L'intrigue se passe en 1422: les Anglais assiègent la citadelle de Cléricourt. Le roman s'ouvre sur une représentation de Fortuna, femme aux formes abondantes, les yeux bandés, se tenant debout sur une roue, avec dans la main droite un fouet, dans la gauche une corne d'abondance, Fortuna la déesse de la Chance et de la Malchance. Elle est sans doute le protagoniste de ce livre où l'on voit le commandant anglais Exmoor, ventriloque extravagant l'emporter aux échecs sur le calculateur et rationaliste Faber. On découvre aussi ce qu'est une couleuvrine ainsi que sa fortune....

 

  • Michel Tournier: voyages et paysages (textes choisis et présentés par Arlette Bouloumié, La Quinzaine Louis Vuitton, Paris 2010.

Sorte d'anthologie thématique publiée dans la collection "Voyager avec..." publiée par l'une des spécialistes de Michel Tournier. Sans revenir en détail sur les différents aspects de ce recueil qui n'intéressera que les plus fervents lecteurs de Tournier, j'aimerais retenir quelques analyses ou passages. Les voici:

 

  • (pages 102-103):L'incorporation dans les jeunesses hitlériennes avait lieu chaque année le 19 avril, veille de l'anniversaire du Führer, minotaure des temps modernes. ( c'est ce que réalise Tiffauges dans Le Roi des Aulnes)
  • (page 107) : évocation stupéfiante des crânes de juifs bolchéviques trouvés dans des bocaux à Strasbourg en 1944-1945. (institut de recherches raciologiques SS travaillait sur la recherche de ce qu'il y avait de pire au monde!)
  • (page 116):analyse de la pureté comme inversion maligne de l'innocence. (journal de Tiffauges)
  • les deux miroirs (page 158): réception en Finlande d'un conte non compris par des lycéens qui ne partagent pas les mêmes codes culturels.
  • (page 175) : Barberousse et la Tunisie. C'est en se rendant en Tunisie que Tournier fait la rencontre du peintre Ali Ben Salem et de son épouse suédoise Kerstine. Il a emprunté le prénom de Kerstine et l'art de la tapisserie où elle s'était rendue célèbre pour écrire Barberousse conte qui se passe à Tunis au temps du célèbre pirate Kheir ed Dîn à la barbe rousse qui devint l'ami de François Ier. Par la magie de ses tapisseries, Kerstine réconcilie Kheir ed Dîn avec sa rousseur.
  • à propos de La Goutte d'or, réécriture frappante du Petit prince ("S'il vous plait, dessine-moi un chameau") (pages 202-203); représentations occidentales du désert, sorte de "grenier à rêves" (page 188)
  • extraordinaire rencontre des Pygmées au Gabon; passage hilarant.(page 212)

 

  • Le miroir des idées
Petit ouvrage caractéristique de Tournier qui s'intéresse à des couples de mots, à des binômes qui recouvrent des concepts (cent) et des réalités qui nous sont proches et familières. A lire et à relire régulièrement car il donne à penser et à réfléchir.

Passages qui m'ont plu:

  • "Pierrot et Arlequin sont avec Colombine et Scaramouche les figures principales de la Commedia dell'Arte italienne. Il y a aussi Polichinelle, Matamore, Scapin, etc. (...) Pierrot est vêtu d'un costume ample, flottant, noir et blanc. Il est naïf, timide, préfère la nuit au jour, et tient des discours amoureux à la lune. C'est aussi un sédentaire. Arlequin est habillé d'un collant formé de losanges de toutes les couleurs (sans blanc ni noir). Il porte un masque tandis que Pierrot n'est que poudré. Il est agile, entreprenant, insolent et ami du soleil. Rien ne l'attache. Il est aussi volage que nomade. L'un des canevas de la Commedia dell'Arte consiste à montrer l'inconstante Colombine, qui hésite entre ces deux types d'hommes, se laisser séduire par le plus brillant et amusant -Arlequin- et regretter ensuite amèrement ce choix. Ce schéma est si fort qu'on le retrouve dans nombre d’œuvres classiques ou populaires. Par exemple, dans Le Misanthrope de Molière: Alceste est Pierrot, Philinte Arlequin, et Célimène connaît entre les deux les hésitations de Colombine. Le cinéma français nous offre au moins deux versions de ce trio. Dans La Femme du boulanger de Marcel Pagnol (1939) -d'après une histoire de Jean Giono- le boulanger Raimu voit sa femme partir avec un beau et jeune berger. Puis ce sont Les Enfants du paradis de Marcel Carné (1945) où Arletty se laisse séduire par l'Arlequin Pierre Brasseur, alors qu'elle aurait trouvé le bonheur auprès du timide et silencieux Baptiste (Jean-Louis Barrault). Michel Tournier, avec Pierrot ou les secrets de la nuit, a ramené cette histoire à ses traits philosophiques fondamentaux.  Car les couleurs séduisantes du peintre Arlequin sont dénoncées par le boulanger Pierrot comme chimiques, toxiques et superficielles. Pierrot, au contraire, revendique des couleurs substantielles, profondes, authentiques: le bleu du ciel, le rouge du feu, l'or du pain et des brioches. Des couleurs qui sentent bon et qui nourrissent. Arlequin apparaît ainsi comme l'homme de l'accident, alors que Pierrot est l'homme de la substance."
  • L'Auguste et le clown blanc. "Au début, le clown blanc était seul sur la piste du petit cirque campagnard. Habillé de soie, poudré à frimas, un sourcil relevé très haut sur son front pour exprimer son étonnement hautain, chaussé de fins escarpins vernis, les mollets cambrés dans des bas blancs, ce seigneur éblouissait les paysans venus rire et s'émerveiller. C'est parmi eux qu'il trouvait une tête de Turc. Il choisissait le plus ahuri, le plus rougeaud, le plus balourd. Il le faisait entrer sur la piste illuminée, et bientôt les gradins croulaient de rire à ses dépens.                                                                                                               C'est ainsi qu'est né l'Auguste. Car il apparut bientôt qu'il valait mieux qu'un compère se mêlât au public et vînt donner au clown blanc une réplique préparée à l'avance. Le clown rouge est tout l'inverse du clown blanc. Sa trogne poivrote et son nez chaussé d'une balle de celluloïd cramoisie, ses yeux ahuris, son immense bouche, sa démarche embarrassée par d'énormes croquenots, tout est fait chez lui pour attirer les coups et les lazzis.                               Mais le clown rouge a eu sa revanche. Peu à peu il a tiré à lui tout le succès du numéro. Il apparut bientôt que c'était lui la vedette et que le blanc était ravalé au rôle de faire-valoir. Jusqu'à ce que le plus grand Auguste de toute l'histoire du cirque, le Suisse Grock, ayant passé sa vie à perfectionner son numéro, en arrivât à le présenter seul, deux heures durant, sans aucun partenaire.                                                                                                       Il reste que ces deux clowns incarnent deux esthétiques tout opposées du rire. Le blanc cultive l'insolence, le persiflage, l'ironie, le propos à double sens. C'est un maître du second degré. Il fait rire des autres, d'un autre, l'Auguste. Mais lui garde ses distances, il reste intact, hors d'atteinte, le rire qu'il déchaîne ne l'éclabousse pas, c'est une douche destinée au rouge qui est là pour encaisser.                                                                                           Ce rouge s'offre à tous les coups en poussant son discours, son accoutrement et sa mimique au comble du grotesque. Il n'a pas le droit d'être beau, spirituel, ni même pitoyable, cela nuirait à la sorte de rire qu'il a pour fonction de soulever. Rien n'est trop distingué pour le blanc: plumes et duvets, dentelles et taffetas, strass et paillettes. Rien n'est assez burlesque pour le rouge: perruque tournante, crâne de carton sonore, plastron géant et manchettes de celluloïd."
  • Le talent et le génie.
  • Culture et civilisation. "...Mais le lycéen doué ne se contente pas des manuels scolaires traditionnels qu'on lui a imposés et qui prolongent son apprentissage de la civilisation. Il lit d'autres livres, va voir des films, des pièces de théâtre, se frotte à des plus savants que lui. Il se donne ainsi une culture. Et cette culture est librement choisie. Elle sera scientifique, politique ou philosophique selon les options. ce faisant, le jeune homme prend ses distances envers l'éducation qu'il a reçue. Il la critique, la conteste, la rejette partiellement. Dès lors son savoir, débordant les limites de la civilisation, l'attaque et la détruit en partie. Le monument aux morts donne lieu à des discours antimilitariste. L'église suscite des prises de position anticléricale. (...) La culture débouche sur l'universel et engendre le scepticisme.(...) Il devient vite un objet de scandale pour l'homme civilisé. (..) Les civilisations peuvent se combattre entre elles. L'Occident chrétien et l'Orient musulman se sont fait la guerre. Mais au sein de chaque civilisation, l'homme de culture est ressenti comme un déviant dangereusement dissolvant qui doit être éliminé. Hallaj supplicié à Bagdad en 922 et Giordano Bruno brûlé à Rome en 1600, c'était la culture tuée par la civilisation."
  • Le primaire et le secondaire.
  • La poésie et la prose.
  • Le donné et le construit.


  • Le Médianoche amoureux
Livre qui peut être lu comme un simple recueil de contes et de nouvelles comme Gallimard y invite en classant d'emblée ce roman dans un genre bien repéré. Si l'on tourne les pages du livre ou si l'on consulte la table des matières, on voit en effet de nombreux titres. Ces récits peuvent être lus indépendamment les uns des autres, de manière fragmentée, certains éditeurs n'hésitent pas d'ailleurs -et c'est bien pratique- à publier séparément le merveilleux Pierrot ou les secrets de la nuit.
Ce serait oublier néanmoins que le Médianoche amoureux s'ouvre sur un récit bref, "Les Amants taciturnes" que l'on peut comprendre rétrospectivement comme le premier chapitre d'un livre apparemment inachevé.  Ce qui m'a conduit à penser cela, c'est la quatrième de couverture, qui ne s'intéresse qu'à cette première histoire, qui explique le titre du livre. La voici:


Après des années de bonheur, Nadège et Yves forment un couple qui ne s'entend plus. Ils en arrivent à avoir des mots. Puis un mauvais silence les entoure. Ils décident de se séparer, et ils invitent leurs amis à un médianoche au cours duquel ils annonceront la triste nouvelle. Mais chacun des invités, tels les convives du Décaméron de Boccace, raconte une histoire, et ces dix-neuf récits qui sont tantôt des contes, tantôt des nouvelles, modifient les relations d'Yves et de Nadège. Réalistes et pessimistes, les nouvelles travaillent à aggraver leur mésentente. Les contes, idéalistes et affables, les rapprochent au contraire. Or, au cours de la nuit, les contes ne cessent de gagner en beauté et en force pour atteindre avec l'aurore un sommet insurpassable. Après le départ du dernier invité, Nadège et Yves demeurés seuls ouvrent les rideaux et laissent entrer à flots les rayons du soleil levant. Ils savent qu'ils ne se sépareront pas. "Ce qui nous manquait, dit Nadège, c'était une maison de mots où habiter ensemble. Nos amis nous en ont fourni tous les matériaux. -Nous étions semblables à deux carpes enfouies dans la vase de notre vie quotidienne, conclut Yves. Nous serons désormais comme deux truites frémissant flanc à flanc dans les eaux d'un torrent de montagne."

Une quatrième de couverture mystérieuse...

Etonnante quatrième de couverture qui raconte une histoire -celle des amants taciturnes- en en racontant une fin qui n'est pas racontée dans le corps du livre! Longtemps je me suis demandé pourquoi le livre était apparemment inachevé. Je voyais bien dans "Les amants taciturnes" un premier chapitre, dans les contes et nouvelles qui suivent, les probables récits insérés des invités de Nadège et d'Yves. Mais le roman se termine par un texte, aussi bref que beau, non par une réconciliation.

Or, la réconciliation est déjà exprimée à la fin des "Amants taciturnes" sans que Tournier ne signale pour autant que les récits qui suivent sont le contenu du médianoche amoureux et réconciliateur. Si l'on prête attention néanmoins aux phrases qui achèvent "Les amants taciturnes" et le dernier récit du Médianoche, "Les deux banquets ou la commémoration", on se rend compte néanmoins qu'elles sont..identiques!


"Ton médianoche de mer était exquis, dit encore Nadège. Je te nomme cuisinier en chef de ma maison. tu seras le grand prêtre de mes cuisines et le conservateur des rites culinaires et manducatoires qui confèrent au repas sa dimension spirituelle."

Ces mots qui achèvent "Les Amants taciturnes" sont les mêmes que ceux du calife d'Ispahan au deuxième cuisinier. Il faut évidemment y voir un signe et c'est seulement bien des années après avoir lu Le Médianoche amoureux qui restait une énigme, lors d'une lecture des "Deux banquets ou la commémoration" à mes élèves de Bois d'Arcy, que je compris la signification de ce dernier texte dans l'économie de l'oeuvre.

Si l'on transfère de la cuisine à l'amour le propos de Tournier à la fin du Médianoche, on comprend en réalité qu'il s'agit d'un éloge de la fidélité (non pas au sens moral, mais au sens amoureux du terme, la fidélité qui s'impose comme une évidence, celle de la commémoration, de la joie réitérée et renouvelée d'elle même. La conclusion implicite est donc en effet la réconciliation du couple.

Si l'on met en regard cette interprétation avec l'analyse que livre Tournier de l'homosexualité dans les Météores (profondément pessimiste), si l'on songe à ce que dit Tournier de l'amour et de l'amitié dans un entretien qu'il accorda à Pivot, on s'accordera à dire que "Les deux banquets" sont le plus beau texte de Tournier. C'est du moins mon avis.


Quelques passages qui m'ont plu:

  1. Les amants taciturnes: "Si un homme change de femme, c'est afin de trouver chez la nouvelle une oreille vierge pour ses histoires. Don Juan n'était rien de plus qu'un incorrigible hâbleur -mot d'origine espagnole qui veut dire beau parleur." (page 34)
  2.  Écrire debout : rencontre d'un écrivain et de détenus, qui travaillent le bois. La question de l’utilité est posée.                                                                                                                              "...une table, une chaise, on sait à quoi ça sert. Un écrivain, c'est utile?                                     Il fallait bien que la question fût posée. Je leur dis que la société est menacée de mort par les forces d'ordre et d'organisation qui pèsent sur elle. Tout pouvoir -politique, policier ou administratif- est conservateur. Si rien ne l'équilibre, il engendrera une société bloquée, semblable à une ruche, à une fourmilière, à une termitière. Il n'y aura plus rien d'humain, c'est-à-dire d'imprévu, de créatif parmi les hommes. L'écrivain a pour fonction naturelle d'allumer par ses livres des foyers de réflexion, de contestation, de remise en cause de l'ordre établi. Inlassablement il lance des appels à la révolte, des rappels au désordre, parce qu'il n'y a rien d'humain sans création, mais toute création dérange. C'est pourquoi il est si souvent poursuivi et persécuté. Et je citai François Villon, plus souvent en prison qu'en relaxe, Germaine de Staël, défiant le pouvoir napoléonien et se refusant à écrire l'unique phrases de soumission qui lui aurait valu la faveur du tyran, Victor Hugo, exilé vintg ans sur son îlot. Et Jules Vallès, et Soljenitsyne et bien d'autres.                                          Les détenus de lui désigner alors son ruban rouge... "La Légion d'honneur? Elle récompense, selon moi, un citoyen tranquille, qui paie ses impôts et n'incommode pas ses voisins. Mais mes livres, eux, échappent à toute récompense, comme à toute loi.Et je leur citai le mot d'Erik Satie. Ce musicien obscur et pauvre détestait le glorieux Maurice Ravel qu'il  accusait de lui avoir volé sa place au soleil. Un jour Satie apprend qu'on a offert la croix de la Légion d'honneur à Ravel, lequel l'a refusée. "Il refuse la Légion d'honneur, dit-il, mais toute son œuvre l'accepte." Ce qui était très injuste. Je crois cependant qu'un artiste peut accepter pour sa part tous les honneurs, à condition que son œuvre, elle, les refuse. (pages 160-161)
  3. Le mendiant des étoiles: Terrible solitude du riche. Les pauvres se serrent autour de leur misérable pitance. Ils se tiennent chaud. Le riche a froid et manque d'appétit, seul devant sa table surchargée.                                                                                                                               Le riche est la putain du pauvre.[c'est toi sans t'en rendre compte qui est beau, séduisant, provocant aux yeux du mendiant. L'argent ou la chemise que tu donnes au mendiant, c'est un morceau de toi ou de ton univers que tu livres à sa concupiscence.]                                                                                                              
  • Les Météores
Livre extraordinaire qui fut très mal accueilli lors de sa publication: est-ce la figure de l'oncle Alexandre qui valut cet échec à Tournier? Je ne sais.

Le premier chapitre s'intitule "Les Pierres sonnantes" et se passe dans un endroit que je découvrirai un peu par hasard plus d'un an après ma lecture des Météores, à Saint-Jacut, près de Plancooët. Deux jumeaux, Jean et Paul, forment un couple fraternel si uni qu'on l'appelle Jean-Paul. Mais Jean veut briser cette chaîne et essaie de se marier. Paul fait échouer ce projet. Désespéré, Jean part seul en voyage de noces à Venise. Paul se lance à sa poursuite et accomplit un long voyage initiatique autour du monde.
Tournier explore à travers ce roman la question du couple gémellaire. La figure de l'oncle Alexandre, le dandy des gadoues, vient en contrepoint illustrer le jeu des couples humains. Grand pessimisme de Tournier.

Voici quelques passages que j'ai aimés:

  1. "J'ai appris que jusqu'à Philippe Auguste -qui organisa le premier service de nettoiement de la capitale- des troupeaux de cochons galopant dans les ruelles pourvoyaient seuls à la disparition des ordures que tout un chacun jetait sans façon devant sa porte." (Folio, page 35)
  2. aux pages 72-73, on trouve de nombreuses expressions météorologiques que je reprends ici: à la sainte Luce, les jours croissent d'un saut de puce; avril pluvieux et mai venteux font l'an fertile et plantureux; ciel rouge au soir, blanc au matin, c'est la journée du pèlerin; février, le plus court des mois, est de tous le pire à la fois; Noël au balcon, Pâques aux tisons; petite pluie abat grand vent; pluie d'avril, rosée de mai; temps pommelé et femme fardée ne sont pas de longue durée.
  3. "Plus on a de nez, moins on est sensible aux bonnes et aux mauvaises odeurs. La parfumerie ne doit d'exister qu'à une clientèle sans odorat." (page 98)
  4. "L'esclave secoue ses chaînes à grand bruit et revendique les méthodes contraceptives, le droit à l'avortement, le divorce par simple consentement qui lui apporteraient, croit-il, l'amour ludique, gratuit et léger de l'éternel printemps homosexuel. Le père de famille exige absurdement des femmes qu'elles s'imposent les pires violences pour être minces et stériles comme les garçons alors que leur indéracinable vocation maternelle les veut grasses et fécondes. Et tout en courant après un modèle homosexuel, il nourrit à l'égard des homosexuels la haine du chien enchaîné à l'égard du loup libre et solitaire." (page 146)
  5. "Dans les milieux arriérés et irréguliers, la folie douce, l'excentricité, l'originalité sont condamnées férocement." (page 207)
  6. "Le mot fesse vient du latin fissum, la fente. Voilà qui change tout! Chaque homme n'a qu'une fesse -laquelle divise son postérieur en deux masses charnues. Celles-ci par leur exorbitante positivité ont accaparé indûment le mot fissum qui avait le tort de désigner une réalité toute discrète et négative." (page 226)
  7. "L'amour parfait -la parfaite fusion du désir physique et de la tendresse -trouve sa pierre de touche, son infaillible symptôme dans ce phénomène assez rare: le désir physique inspiré par le visage.Quand un visage se charge à mes yeux de plus d'érotisme que tout le reste du corps...c'est cela l'amour. (page 298)
  8. proverbe musulman: des femmes pour la famille, des garçons pour le plaisir, des melons pour la joie. (page 368)
  9. Hygiène anale des Arabes. Civilisation islamo-anale; Un Arabe qui va chier n'emporte pas une poignée de papiers, mais un peu d'eau dans une vieille boîte de conserve. Il se montre justement choqué par la grossièreté et l'inefficacité des torche-culs occidentaux. Supériorité d'une civilisation orale sur une civilisation écrite. L'Occidental est tellement entiché de paperasserie qu'il s'en fourre jusque dans le cul. (page 371)
  10. Homosexuel, oui, mais pas pédéraste. (page 377)
  11. "J'observe un paon et sa paonne (est-ce ainsi que l'on dit?) qui sont l'ornement du petit jardin intérieur de l'hôtel. Parce qu'il "fait la roue", le paon a une réputation de vanité. C'est doublement faux. Le paon ne fait pas la roue. Il n'est pas vaniteux, il est exhibitionniste. Car en fait de roue, le paon se déculotte et montre son cul. (...) Je note une fois de plus l'acharnement du "sens commun" à interpréter les choses à l'envers, en vertu de principes et de vues a priori. C'est sans doute mon "bon sens" qui me fait qualifier d'inverti." (page 379)
  12. "Le caleçon de bain, ce n'est ni la nudité, ni le langage original et parfois troublant des vêtements. C'est simplement la nudité niée, détruite, étouffée sous un bâillon."
  13. "(A mi-chemin de ces deux pôles), le couple homosexuel s'efforce de former une cellule gémellaire, mais avec des élements sans-pareil, c'est-à-dire en contrefaçon. car l'homosexuel est un sans-pareil, il n'y a pas à le nier, et comme tel sa vocation est dialectique. Mais il la refuse. Il rejette la Procréation, le devenir, la fécondité, ke temps et leurs vicissitudes. Il cherche en gémissant le frère-pareil avec lequel il s'enfermera dans une étreinte sans fin. Il s'agit d'une usurpation de condition. L'homosexuel, c'est le Bourgeois Gentilhomme. Destiné au travail utilitaire et à la famille par sa naissance roturière, il revendique follement la vie ludique et désintéressée du gentilhomme.             L'homosexuel est un comédien. C'est un sans-pareil qui a échappé à la voie stéréotypée tracée pour les besoins de la propagation de l'espèce, et qui joue les jumeaux. Il joue et il perd, mais non sans d'heureux coups. car ayant réussi au moins dans la phase négative de son entreprise -le rejet de la voie utilitaire- il improvise librement -dans la direction du couple gémellaire certes, mais selon des inspirations imprévisibles. L'homosexuel est artiste, inventeur, créateur. En se débattant contre un malheur inéluctable, il produit parfois des chef-d'oeuvre dans tous les domaines. le couple gémellaire est tout à l'opposé de cette liberté errante et créatrice. Sa destinée est fixée uen fois pour toutes dans le sens de l'éternité et de l'immobilité. Couple soudé, il ne saurait bouger, souffrir, ni créer. A moins qu'un coup de hache.." (pages 387-388)
  14. "L'Islande (...) sorte de Far West vertical" (399)
  15. "(il insistait sur) le sens qu'il convient de restituer au mot météore -qui n'est pas comme on le croit communément une pierre tombée du ciel- ce qui s'appelle un météorite." (400)
  16.  "Phileas Fogg n'a jamais voyagé (...). C'est le type du sédentaire, casanier et même maniaque. Il a pourtant une connaissance de toute la terre, mais d'un genre particulier: par les annuaires, horaires et almanachs du monde entier qu'il connaît par coeur. Une connaissance a priori. Il en a déduit qu'on pouvait boucler le tour du globe en quatre-vingts jours. Phileas Fogg n'est pas un homme, c'est une horloge vivante. Il a la religion de l'exactitude. A l'inverse, son domestique Passepartout est un nomade invétéré qui a fait tous les métiers, y compris celui d'acrobate. Au flegmatisme glacé de Phileas Fogg s'opposent constamment les mimiques et les exclamations de Passepartout. Le pari de Phileas Fogg va se trouver compromis par deux causes de retard: les bévues de Passepartout et les caprices de la pluie et du beau temps. En vérité les deux obstacles n'en font qu'un. Passepartout est l'homme de la météorologie et s'oppose comme tel à son maître qui est l'homme de la chronologie.  Cette chronologie exclut aussi bien l'avance que le retard, et le voyage de Phileas Fogg ne doit pas être confondu avec une course autour du monde- c'est ce que montre l'épisode de la veuve hindoue sauvée du bûcher où elle aurait dû partager le sort du corps de son époux: Phileas Fogg se sert d'elle pour résorber une avance intempestive qu'il avait sur son horaire. Il ne s'agit pas de faire le tour du monde en soixante-dix-neuf jours!                                                                                         "Sauvez cette femme, monsieur Fogg!...s'écria le brigadier général.                                           "J'ai encore douze heures d'avance. Je puis les consacrer à cela.                                         "Tiens! Mais vous êtes un homme de coeur! dit sir Francis Cromarty.                           "Quelquefois, répondit simplement Phileas Fogg. Quand j'ai le temps.                                   En vérité le voyage de Phileas Fogg est une tentative de mainmise de la chronologie sur la météorologie. L'horaire doit être appliqué contre vents et marées. Phileas Fogg ne fait le tour du monde que pour s'affirmer comme le maître de Passepartout. "(400-401)
  17. noctambulations (promenades nocturnes)
  18. les joies monotones de la fidélité
  19. les cloches de cent églises qui tintinnabulent (434)
  20.  Il est admis au demeurant que Djerba est cette île des Lotophages où les compagnons d'Ulysse oublièrent leur patrie. (469)
  21. Précepte japonais: "La possession du monde commence par la concentration du sujet et finit par celle de l'obejt." (537)
  22. morigéner : litt. réprimander, gronder, sermonner (morigenari: être complaisant) (543)
  23. "On a prétendu que le gratte-ciel se justifiait par le manque d'espace des cités américaines, comme dans l'île de Manhattan. C'est le type même de l'explication primaire, utilitaire qui passe à côté de l'essentiel. C'est le contraire qu'il faut dire: le gratte-ciel est la réaction normale à l'excès d'espace, à l'angoisse des grands espaces ouverts de tous côtés, comme des abîmes horizontaux. La tour domine et maîtrise la plaine qui la cerne. Elle est un appel aux hommes dispersés, un centre de ralliement. Elle est centrifuge pour celui qui l'habite, centripète pour celui qui la voit de loin." (561)
  24. "Ce  que je retiens surtout de mon exploration, c'est l'isolement des groupes, leur exclusion réciproque, et combien les compartiments du train répondent à un compartimentage de la société." (568)
  25. obsidional, e, aux (obsidio, -onis: siège): 1.fortif. qui concerne le siège d'une ville; 2 fièvre obsidionale: psychose collective frappant une population assiégée. (572)
  26. "Un homme touché tombe toujours du côté d'où est parti le coup de feu" (583)
  27. balthazar n.m. (de Balthazar, dernier roi de Babylone-personnage biblique <Daniel, V> célèbre pour avoir offert un festin à mille grands du royaume alors que sa ville était assiégée): 1. grosse bouteille de champagne d'une contenance de douze litres (seize bouteilles ordinaires); 2 vieux festin, repas copieux et agité. (589)
  28. "Ces trois heures matutinales" (609)
  29. "tout être cher qui nous quitte nous ampute de quelque chose. C'est un morceau de nous-même qui s'en va, que nous portons en terre." (617)