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Page créée à l'occasion des quatre ans de Simorgh; les précédentes notes de lecture se trouvent ici : notes de lecture (archives 2008-2012)

 

dernière modification : 20 novembre 2016.

 

 

 

  • Lettre ouverte au monde musulman, Abdennour Bidar, 2015.

 

[le texte m'a été proposé par Jean F.]

 

 

 

Abdennour Bidar, philosophe soufiste musulman voit l’islam dans un grand état de souffrance, en train d’enfanter un monstre : Daech né de lui. Il Il se révolte contre un islam de soumission contraire au message du Coran. Que dit-il ?

 

 

 

Islam, tu n’assumes pas la responsabilité de l’autocritique. La question : Pourquoi ce monstre a-t-il pris le masque de l’islam et pas un autre ? le problème est celui des racines du mal. Et ces racines sont en toi. Le cancer est dans ton propre corps.

 

Mon cher Islam tu as tout construit ton univers religieux sur la dissimulation d’un secret trop colossal pour toi : il s’agit de cette inspiration du Coran qui fait de l’être humain le KHALIFE de Dieu sur terre. Tu as prétendu que cela faisait seulement de l’homme le « lieutenant » de Dieu. Ni son fils ni son enfant ni son représentant ! A partir de cette pulsion d’écrasement de l’homme, ils ont défini l’islam entier comme l’empire de la soumission. Ils se sont trompés. L’homme khalife de Dieu est littéralement son HÉRITIER. L’homme est appelé à grandir jusqu’à ce qu’il devienne créateur : créateur de sa propre vie et non plus esclave de quelqu’un . Ceux qui voulaient conserver leur pouvoir sur d’autres hommes ne pouvaient pas accepter cette idée.

 

Nouveauté :Des limites jusque là infranchissables de notre condition humaine ne le sont plus avec la génétique, la médecine régénérative ,les interfaces entre l’homme et la machine. Le problème énorme est que si nous sommes en train de devenir comme des dieux, c’est pour l’instant sans aucun but spirituel.

 

Notre puissance de titans nous fait dépasser nos anciennes limites mais de façon anarchiste, matérialiste et destructrice. Quelle vie spirituelle pour l’humanité nouvelle ? Je vois en toi, ô monde musulman, des forces immenses prêtes à se lever pour trouver la vie spirituelle qui conviendra aux siècles qui arrivent et à aller au-delà des formes historiques de l’islam pour participer à la maîtrise de la MUTATION qui se produit.

 

Les maladies actuelles du monde musulman sont : impuissance à instituer des démocraties durables avec droit à la liberté de conscience vis-à-vis de l a religion ; prison morale d’une religion dogmatique figée ; difficulté chronique à améliorer le sort des femmes ;impuissance à à séparer suffisamment le pouvoir politique de son contrôle par l’autorité de la religion et incapacité de sortit de la conviction farouche que l’islam est la religion supérieure à toutes les autres.

 

Tout cela serait-il de la faute de l’Occident ? Depuis le XVIIIe siècle, soit tu t’es réfugié dans la régression obscurantiste du wahhabisme soit tu as suivi la pitre de l’occident en produisant contre lui des nationalismes et une frénésie de consommation ou de développement technique sans cohérence (élites richissimes du Golfe). Tu ne sais plus qui tu es et cela te rend aussi malheureux qu’agressif.

 

Tu as choisi de définir l’Islam comme tyran aussi bien sur l’État que sur la vie civile et que l’Islam veut dire soumission, alors que le Coran lui-même proclame qu’il « n’y a pas de contrainte en religion (La ikraha fi Din)»« . Comment une civilisation peut-elle trahir à ce point son propre texte sacré ?

 

De nombreuses voix s’élèvent pour dénoncer ce tabou d’une religion autoritaire. Mais trop de croyants ont tellement intériorisé ce culte de la soumission qu’ils ne comprennent pas qu’on leur parle de la liberté spirituelle et de choix personnel vis-à-vis des piliers de l’Islam. Or tout cela n’est pas imposé par le terrorisme de quelques fous. Non. Le problème est infiniment plus profond. Mais qui le dira ? Silence.

 

Bien sûr, il y a des îlots de liberté spirituelle : quête de ce lieu sacré où l’être humain et la réalité ultime qu’on appelle ALLAH se rencontrent. Mais ces consciences fortes et libres sont condamnées à vivre leur liberté à leurs risques et périls. Les dignitaires officiels imposent que « la doctrine de l’Islam est unique ». Ce refus du droit à la liberté vis-à-vis de la religion est l’une des racines du mal dont tu souffres, mon cher monde musulman.

 

Si tu veux ne plus enfanter de monstre, c’est simple et très difficile. Commence par réformer de fond en comble toute l’éducation que tu donnes à tes enfants : liberté de conscience, démocratie ,tolérance…l’égalité des sexes, l’émancipation de la femme, la réflexion critique du religieux dans les universités et les médias.

 

Débarrasse-toi du fondamentalisme et de tous les autres « -ismes » de l’obscurantisme.

 

Je suis obligé de parler à cœur ouvert, de ce lieu profond où jaillit la Lumière. Le véritable maître est en soi et quand il parle toutes les paroles du monde ne sont que ses échos…ou des futilités.

 

Tu as trouvé un coupable idéal : cet Occident impérialiste et matérialiste qui réduit à la misère et à la servitude les peuples du Sud et laisse Israël humilier toujours plus les Palestiniens.

 

Tu as ton cancer mais l’Occident aussi est en phase terminale. Il a eu son rôle de cap. La modernité, contrairement à ce que tu crois ne fut pas que négative. Les peuples d’occident jouissent de droits politiques et sociaux que tu n’es toujours pas capable d’octroyer. L’occident a causé de terrifiantes destructions mais il a aussi fait avancer l’humanité toute entière avec ses droits de l’homme, son progrès scientifique et la « sortie de la religion » à laquelle tu persistes à ne rien comprendre. Le fait que les religions ne soient plus qu’un phénomène parmi d’autres correspond à un progrès SPIRITUEL décisif. Or tu as été incapable de concilier tes bénéfices humanistes à ceux de la modernité occidentale. Un exemple terrible : au lieu de t’emparer du trésor extraordinaire de la Déclaration universelle des droits de l’homme, tu l’as largement contredite en 1990 par une charte’ islamique qui dit que « l’islam est la religion naturelle de l’homme ». Cette tentation de revenir en arrière est perdue d’avance.

 

Tu ne veux pas lâcher car tu as des certitudes qui te sauvent de l’angoisse. Tu possèdes un sacré et tu vois que l’Occident a un sacré trop mal en point. Il a engendré un monde de scandaleuses inégalités. Tu te rebelles car tu préféreras toujours ton sacré à ce mensonge même si ton sacré à toi est atteint du cancer. Toi et l’Occident êtes au bord du même gouffre. Tu ne t’en sortiras pas tout seul. Tu ne seras plus jamais autosuffisant.

 

Tu dois faire un autre effort : arracher son masque à l’Occident. Or je doute que tu  sois capable. Je vais le faire pour toi. Ce qu’il y a au fond : le sens du néant occidental. Le crime de l’Occident est d’avoir coupé les liens qui reliaient l’être humain à l’infini qu’il porte en lui- même.

 

L’Occident te prend pour un arriéré. Nous sommes au cœur du problème. Tu résistes parce que tu perçois qu’au centre des droits de l’homme occidentaux, il y a une tache aveugle. Il a perdu l’art de se relier à l’infini qui est le propre de l’humanité.

 

L’Occident a dit : « L individu ,l’individu ,l’individu ». Or aucun de nous n’existe par lui-même. Contre cette évidence universelle du besoin des autres, de la DETTE D’HUMANITÉ QUI ENTRAINE LE DEVOIR D’HUMANITÉ, l’Occident a inventé la fiction mortelle d’un « je » sans le « nous ».

 

La fraternité nous crée. Or l’Occident a sectionné tous les fils de surpassement, tous les liens sacrés et tous les liens vers nos profondeurs et vers l’Univers.. Il a tranché le cordon ombilical dont l’être humain reçoit sa vitalité. Comment peut-il réclamer des autres civilisations qu’elles le suivent ? Dis lui ça.

 

Le temps de la déliaison imposé par l’Occident va bientôt prendre fin. Il y a déjà parmi nous des « recréateurs de liens ». Tes filles et fils, cher Islam, tiennent à leur religion historique parce qu’elle leur donne un lien puissant à l’infini.. mais tu tiens mal à ce lien sacré. Il faut que tu t’alarmes des ravages causés , par exemple par le salafisme qui dégrade la qualité de ce lien sacré.

 

L’Occident a tranché le lien sacré entre l’homme et l’infini, toi tu étrangles les hommes avec ce lien sacré de l’infini. Vous êtes des jumeaux de détresse. Nos deux mondes doivent donc se réunir pour réapprendre à restaurer ce lien essentiel au sacré qui est la clé de la paix.

 

La France est ma mère. Je lui dis merci parce qu’elle m’a permis de réfléchir au malheur de mes deux pères, toi l’Islam et l’Occident. La France est pour moi comme une « île du milieu ».

 

Mon cher Islam, laisse moi maintenant te réclamer une faveur : au lieu de me traiter par le mépris, donne-moi la parole au lieu de continuer à faire s’exprimer pour toi n’importe quel SAVANT IGNORANT répétant comme des perroquets les platitudes religieuses périmées depuis des siècles.

 

A nous tous ensemble, mon cher Islam, de réparer d’abord le lien sacré à l’infini. A nous de redécouvrir l’art général du lien.

 

Laisse-moi te rappeler : Dieu et les hommes ne seraient pas séparés, le divin et l’humain seraient ensemble les deux faces d’une même réalité. Le principe de notre vie spirituelle : aider chacun de nous à devenir un CŒUR DE LIENS.

 

C’est au service de l’expression créatrice de chacun d’entre nous que doit converger toute l’organisation de notre civilisation humaine.

 

Après les luttes du XIXe et XXe siècles pour les droits sociaux et politiques, commençons la lutte pour les droits de l’Ego créateur en chacun de nous. Moi, ton fils éloigné et peut-être ton fils indigne, je crois en toi.

 

Salam, que la paix soit sur nous tous, sœurs et frères humains.

 

 

 

  • Le livre des Baltimore, Joël Dicker, 2015.

Saga familiale captivante qui met en exergue l'écart entre nos représentations et la réalité. Une même famille, deux branches cousines: les Goldmann de Montclair (Nathan et Déborah, parents de Marcus, l'écrivain) toujours moins bien dans les yeux du narrateur que les Goldmann de Baltimore (Saul et Anita, leur fils Hillel et leur fils adoptif Woody) à qui tout semble sourire. Le roman parle des adultes et des enfants, d'apparences et de vérité, de harcèlement et de cruauté entre enfants, d'orphelin, de relations père/fils, de jalousie, de différences sociales. Il se lit très bien. Ce qui m'a plu surtout, c'est la façon dont l'imagination de chacun joue des tours.

La leçon du roman: " Beaucoup d'entre nous cherchons à donner du sens à nos vies, mais nos vies n'ont de sens que si nous sommes capables d'accomplir ces trois destinées:aimer, être aimé et savoir pardonner."

 

  • Injuriez-vous! Du bon usage de l'insulte, Julienne FLORY, 2016.

Petit ouvrage fort intéressant qui s'en va explorer les injures, après avoir cherché à définir le mot: que révèlent-elles de nous? De nos représentations mentales? De notre groupe social? "Versaillaise!", "femmelette!", "Mange tes morts!"... Pour le panorama déjà, c'est un régal. L'ouvrage va plus loin évidemment. L'auteur examine le risque d'échec de l'injure (quand les références culturelles sont différentes par exemple), analyse la frontière entre humour et injure, explique au passage l'origine de l'appellation péjorative des poulets pour désigner les policiers, compare les approches juridiques en France (primat de l'ordre public) et aux États-Unis (primat de la liberté d'expression), évoque la spécificité des créations artistiques et le délit d'outrage.

La partie la plus stimulante néanmoins reste la dernière, celle-là même qui explique l'invitation du titre à s'injurier. Intitulée "du pouvoir d'agir au pouvoir magique des injures", cette dernière partie de l'ouvrage analyse le phénomène de réappropriation de l'injure comme pour mieux se détacher d'une assignation identitaire posée par autrui. L'auteur analyse d'abord la dimension performative de l'injure (cf la théorie du langage exposé par Austin dans Quand dire c'est faire) pour mieux la dépasser ensuite. L'anecdote rapportée pour illustrer le propos est d'ailleurs intéressante:

"Parlant de scolarité avec un ami, il me raconte qu'en classe de CE2 son institutrice, qui ne l'aimait pas beaucoup, lui a posé une question. Perdu dans ses pensées, il n'a pas su répondre correctement et pour cause, il n'avait pas entendu la question. L'institutrice l'apostrophe: "Tu n'es qu'un âne, bon à rien." Par la suite, certains élèves le surnommèrent l'âne et s'amusèrent à braire lorsqu'ils le croisaient. Cette insulte l'a marqué pour longtemps et, adulte, il raconte cette situation comme une histoire des plus humiliantes."

 

L'auteur montre ensuite qu'il peut exister une "magie des injures".

 

"La magie nous permet de transformer notre monde réel, de le réinventer. Elle dépend d'un "pouvoir du dedans" en opposition au "pouvoir sur (...) Le pouvoir-du-dedans est l'affect positif, le pouvoir-sur est l'affect négatif. Le pouvoir-du-dedans est notre capacité à agir et à transformer le monde. Peut-on penser les injures comme détentrices du pouvoir-du-dedans et donc comme magiques? Comment les injures peuvent-elles changer notre vie?"

  1. les insultes comme langage d'un groupe: "Tu pues tellement de la bouche que même tes dents elles veulent partir."

        "Et toi ta touffe de cheveux, c'est les poils de la chatte de ta mère."

Insultes de collégiens qui en rient dans un bus. Elles n'ont pas le but d'humilier. Ce sont des sortes de joutes oratoires. "L'injure étant au sens commun négativement connotée, elle trouve ici une place de choix, dans un groupe qui décide de s'exclure des normes sociétales puisque l'injure fait partie du langage de l'interdit. L'injure n'est donc plus ici un acte de parole se voulant négatif mais un moyen de reconnaissance. Elle est utilisée comme volonté de marquer sa différence avec le reste de la société qui associe l'injure à un mot tabou. Ainsi dans un tel groupe, l'injure ne sera plus là pour humilier: son sens est inversé.L'injure est construite en opposition au langage officiel qui s'impose à tous comme la seule langue légitime. (cf Bourdieu, Ce que parler veut dire) (...) L'injure détient ici un "pouvoir-du-dedans", celui de reconnaissance, d'identification de ses amis et de construction de l'identité."

 

  1. "négro", "gouine", "pédé", "pute": le pouvoir de se nommer. L'injure se veut souvent un pouvoir-sur, une assignation. En anglais, insulter se dit aussi to call someone a name, ce qui signifierait en traduction littérale "donner un nom, nommer." Quelques pages passionnantes sur le mot nigger/nègre dont l'acception a fortement varié: injure raciste, terme affectif de reconnaissance au sein d'un même groupe social? A ce propos, l'auteur note que "le livre d'Agatha Christie Dix petits nègres, originellement édité en anglais sous le titre Ten Little Niggers (en 1939 en Angleterre), avait été dans son édition états-unienne rebaptisé Ten Little Indians (Dix petits Indiens), avant d'adopter le titre définitif de And Then There Were None (Alors il n'en resta aucun. Depuis 1980, c'est le titre retenu en Angleterre.

L'auteur rappelle d'ailleurs comment le mot nigger a été banni du paysage médiatique et politique, remplacé par the N-word (le mot en N) et le scandale suscité par le mot plus que par la chose, quand Barack Obama employa pour dénoncer le racisme le mot nigger après la fusillade raciste où neuf personnes noires perdirent la vie à Charleston, en Caroline du Sud (juin 2015).

L'injure revendiquée pour échapper à l'assignation qu'on voudrait nous imposer: "pédé", "négro", "gouine"...L'auteur d'évoquer cet épisode drôle des manifestations contre l'austérité en 2012, en Espagne: "alors que les membres du gouvernement étaient traités par certains manifestants de "fils de pute", un groupe de prostituées s'est insurgé en portant des tee-shirts et des banderoles précisant "Nous les putes le répétons: les politiciens ne sont pas nos enfants." Elles ont ainsi réussi à inverser le stigmate de l'insulte en se revendiquant comme putes, en niant tout rapport de filiation avec les politiciens, qui sont à leur tour insultés, puisque même les "putes" n'en veulent pas comme descendance!"

"En se réappropriant les insultes à des fins de communication interne à un groupe, et en se nommant soi-même, le pouvoir des insultes passe alors d'un pouvoir-sur au pouvoir magique qu'est le pouvoir-du-dedans. En utilisant le langage pour se nommer et non pas pour nommer une autre personne, alors on reprend le pouvoir. Comme le dit Starhawk (Femmes, magie et politique):

"Le langage distribue le pouvoir. Le mot triste est un mot que je peux utiliser pour moi-même, il me donne le pouvoir de nommer et donc de m'approprier mes propres sentiments." Cependant si l'on qualifie ainsi une personne avec le mot "triste" sans lui demander son avis, alors on ne lui laisse pas le choix de sa propre existence et de son état. Et, de ce fait, on prend le "pouvoir-sur" cette personne en ne l'autorisant pas à se définir elle-même."

 

De même que la Négritude résulte d'une attitude active et offensive de l'esprit, "la réappropriation des mots "pédé" et "gouine" est donc un signe de résistance face à la culture dominante, et un moyen de montrer son existence en tant que groupe."

Bruno Fuligni, auteur d'un Petit dictionnaire des injures politiques, rappelle d'ailleurs que "sans-culotte", "communard", "suffragette" sont des mots infamants à l'origine, que les groupes visés ont saisis et revendiqués pour s'en faire des drapeaux.

Ce faisant, "le révolté remplace l'opprimé; c'est le rôle de l'insulte de permettre à un groupe de passer de l'oppression à la révolte."

"En utilisant l'injure comme drapeau, les groupes qualifiés "autres" et stigmatisés par l'oppresseur peuvent changer la norme sociale en vigueur et montrer que ce sont les dominants qui sont différents. Ils changent ainsi le référent. Comme le précise Christine Delphy (Les mots sont importants, qualifier quelqu'un de différent implique un référent. Or, en utilisant l'injure comme autonomination, le groupe autoproclamé devient un référent, ne se contentant pas de la place de "différent" et se montrant comme un groupe politiquement actif et non subordonné."

"Les injures ont donc un pouvoir magique. Elles permettent de changer notre représentation, notre monde et notre pouvoir d'action. La magie des injures est de permettre à des personnes d'entreprendre en se nommant, en existant et en n'étant plus opprimées mais révoltées.

 

 

Une lecture vivifiante!

 

  • Comment parler de laïcité aux enfants, Rokhaya DIALLO & Jean Baubérot, 2015

Agréable à lire, didactique, beau, précis, complet, bien fait...Cet ouvrage part d'un constat: les représentations d'élèves à propos de la laïcité pour interroger l'héritage transmis.  Après un rappel historique et un état des lieux très actuel et documenté, ils présentent des images associées à des questionnements possibles d'enfants, d'adolescents et de jeunes adultes en apportant à chaque fois des réponses fort intéressantes, prenant le parti de présenter les différentes dimensions de la laïcité pour permettre de mieux saisir les nuances possibles. Notion juridique faisant l'objet d'une forte politisation, la laïcité est présentée dans cet ouvrage d'une manière conforme à l'esprit de la loi.

 

Le point de départ: des copies d'élèves qui donnent une vision combative et coercitive de la laïcité le plus souvent: combative comme un principe défensif destiné à protéger une culture majoritaire; coercitive comme un principe cherchant à gommer les particularismes culturels.

Les auteurs partent d'un constat simple et partagé: la laïcité est un terme familier, et pourtant sa signification peut prêter à confusion.

 

Un peu d'histoire:

  • Avant la laïcité : la mainmise de l’Église avec un gallicanisme (catholicisme à la française) instauré par Philippe le Bel: droit du roi d'intervenir dans les affaires religieuses; devoir du roi de protéger la religion; autonomie de "l’Église de France" par rapport au pape.
  • L'établissement de la laïcité: Troisième République rend l'instruction obligatoire (lois Ferry) et instaure la neutralité scolaire, facilite la tenue du catéchisme en dehors de l'école en obligeant celle-ci à avoir un jour de congé au milieu de la semaine, le jeudi (mars 1882). Après l'échec de la laïcité intégrale voulue par Émile Combes après l'affaire Dreyfus, abolition du Concordat avec Rome et du régime des cultes reconnus avec la loi de séparation des Églises et de l’État du 9 décembre 1905 portée par Aristide Briand, avec le soutien de Jaurès. Cette loi supprime les caractéristiques qui rendaient les religions officielles (salariat, subventions publiques, emblèmes religieux sur les bâtiments publics) (articles 2, 28), instaure l'égalité entre le droit de croire et celui de ne pas croire (articles 31, 32), assure la liberté de conscience à un niveau individuel et collectif (articles 1, 2, 4, 12, 20), étend la possibilité de manifestations extérieures de la religion sur la voie publique (par exemple les grandes processions de la Semaine Sainte) (article 27 couplé avec l'article 44). Mais la loi ne sera pas appliquée dans les départements français d’Algérie et dans certaines colonies. Le pape refuse la loi et demande aux catholiques de désobéir. Trois nouvelles lois permettent de rendre "l’Église catholique légale malgré elle" (Aristide Briand) et d'appliquer l'esprit de la loi de 1905, sinon toujours sa lettre.
  • De la séparation de 1905 au début du 21ème siècle: inscrite dans la Constitution de la IVème République(1946) puis de la Vème République (1958). La loi Debré (1959) permet néanmoins de financer à plus de 80% les écoles privées qui passent un contrat avec L’État. Elles s'engagent à enseigner les mêmes programmes que l'enseignement public, mais peuvent avoir des activités spécifiques, notamment religieuses ("caractère propre"). Cette loi est vivement contestée par les militants laïques. A cette époque, l'invocation de la laïcité se réduit souvent à ce refus. En 1984, Alain Savary tente d'unifier en un système public souple, l'école publique et l'école privée. Il échoue et la gauche alors au pouvoir maintient la loi Debré. En 1989, le port d'un "voile islamique" par trois élèves d'un collège de Creil divise les politiques. Le Conseil d’État déclare que le port de signes religieux n'est pas incompatible avec la laïcité mais peut le devenir si le comportement de l'élève est "ostentatoire" (refus de cours, de la discipline scolaire, prosélytisme,...). Cependant après les événements du 11 septembre 2001 et diverses affaires, la loi du 15 mars 2004 interdit le port de signes ostensibles à l'école publique. Après cette loi, les débats sur la laïcité portent souvent sur la neutralité religieuse. A noter que la loi du 20 octobre 2010 interdisant le port du voile intégral dans l'espace public se réfère à l'ordre public et non à la laïcité. En effet, invoquer la laïcité ne serait pas pertinent selon les juristes auditionnés par la Mission parlementaire, car la liberté de conscience garantit qu'on puisse afficher ses convictions à travers ses vêtements.

Qu'est-ce que la laïcité? D'abord un principe constitutionnel inscrit dans l'article premier de la Constitution: "La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle assure l'égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d'origine, de race ou de religion. Elle respecte toutes les croyances." Pour le Conseil Constitutionnel, en 2013, la laïcité implique:

  • le respect de toutes les croyances, l'égalité de tous les citoyens devant la loi sans distinction de religion
  • la garantie du libre exercice des cultes
  • la neutralité de l'Etat
  • le fait de ne reconnaître et de ne salarier aucun culte (au sens technique de l'absence de "cultes reconnus")

Il faut donc éviter deux contresens: réduire la laïcité à la neutralité, étendre la neutralité aux citoyens alors qu'elle concerne la puissance publique.

La laïcité réunit étroitement neutralité religieuse et liberté de conscience: la puissance publique doit être neutre pour éviter tout privilège ou toute discrimination. La neutralité des agents publics ne s'applique pas aux usagers du service public, à l'exception des élèves de l'école publique.

 

Qu'en est-il de la laïcité dans les structures socio-éducatives?

Dans les structures publiques (par exemple un centre de loisirs municipal) les agents publics doivent être neutres, tant dans leur comportement, que dans leurs paroles, ou leur habillement.

Dans les structures privées, les salariés n'y sont pas tenus. Cependant leur mission socio-éducative suppose qu'ils assurent l'égalité de traitement entre les enfants, quelle que soit leur religion, ou leur absence de religion, et ne doivent, en aucune façon, exercer de pression, comme par exemple leur imposer un régime alimentaire spécifique (sauf dans des "entreprises de tendance", dont le but et les opinions sont clairement affichés). En revanche, le port de certaines tenues (foulard, kippa, turban) relève d'une pratique religieuse et n'est pas considéré comme étant en soi un comportement prosélyte (exception faite pour la petite enfance).

 

L'Observatoire de la laïcité (organisme officiel auprès du Premier ministre qui émet des avis) distingue "prosélytisme religieux" et "liberté de culte": "le prosélytisme religieux consiste à chercher à convaincre d'adhérer à une religion. La liberté de culte comprend celle de faire connaître sa religion" dans le cadre de la liberté de conscience; elle inclut le droit de faire connaître ses différentes convictions pour chercher à les faire partager.

 

Laïcité et institution scolaire: l'instruction obligatoire peut être dispensée à la maison, dans des établissements privés et à l'école publique qui est laïque (excepté en Alsace-Moselle). La loi du 15 mars 2004 interdisant aux élèves le port de "signes religieux ostensibles" tels que le foulard, la kippa, le turban ou une grande croix ne s'applique ni aux parents d'élèves ni aux établissements privés sous contrat avec l’État.

Notons que l'étude des "faits religieux" fait partie des programmes.

 

Sans se conformer à des prescriptions alimentaires, les services de restauration peuvent proposer une diversité de menus. Accepter la diversité des menus, c'est permettre à chaque élève de rester dans l'école publique tout en respectant les pratiques de sa religion. Ces aménagements possibles ne doivent pas perturber le bon fonctionnement du service, ni constituer une pression à l'égard des autres élèves.

 

Dans les établissements du second degré, des aumôneries de différentes religions peuvent être organisées: elles doivent être prévues dans les établissements avec internat et sont soumises ailleurs à l'appréciation du recteur.

 

  • Laïcité et liberté: l'espace public, s'il est régi par la laïcité, n'est soumis qu'à la neutralité de la puissance publique. Il n'est pas question de porter atteinte à la liberté des citoyens-y compris la liberté vestimentaire- dès lors qu'elle s'exprime en conformité avec l'ordre public. La religion n'a pas à être cantonnée dans la sphère domestique.
     La liberté de culte étant protégée par la Constitution, chacun est également libre d'exprimer ses vues sur les religions. Par conséquent, le blasphème n'a pas de valeur juridique, c'est une notion strictement religieuse qui n'engage que les croyants. La liberté d'expression autorise chacun à nier, critiquer ou moquer tous les principes religieux sans exception, cette libre parole est un pilier de notre philosophie démocratique. Toutefois il ne faut pas confondre les idées et les personnes: si la liberté d'expression garantit le droit de critiquer même de façon virulente toutes les religions, elle ne légitime pas pour autant l'injure envers les membres d'une communauté religieuse.
  • Laïcité et égalité:
    Toutes les convictions se valent aux yeux de la loi: on peut être religieux, agnostique ou athée sans être favorisé ou défavorisé. La laïcité ne prône pas la disparition des religions, ni leur invisibilité dans l'espace public, car cela reviendrait à promouvoir l'athéisme et contreviendrait de ce fait à la neutralité de l’État. En principe, seul l’État et ses agents sont soumis à l'obligation de neutralité, les usagers peuvent disposer des services publics sans avoir à se présenter de manière neutre car tous ont l'assurance de bénéficier de ces services sans discrimination. Toutefois, la loi du 15 mars 2004 qui interdit le port de signes religieux dans les établissements scolaires publics primaires et secondaires constitue une exception à ce principe puisqu'elle étend l'obligation de neutralité aux élèves, usagers du service scolaire. Le contexte consécutif aux attentats du 11 septembre 2001 générant de nombreux débats relatifs aux musulmans n'est sans doute pas étranger à cet infléchissement.Notons d'ailleurs que deux conceptions de l'école s'affrontent à ce propos: séparation stricte vs l'école ne peut ignorer la société dans laquelle les élèves vivent. Fracture aussi au sein des mouvements féministes. Notons enfin que les textes internationaux protégeant les droits humains se placent à contre-courant de la loi de 2004, par exemple la Déclaration des droits des personnes appartenant à des minorités nationales ou ethniques, religieuses et linguistiques (Nations Unies, 1992).
  • Laïcité et fraternité: 
    La laïcité n'est souvent invoquée dans le débat public que comme un outil de surveillance des cultes minoritaires voire d'exclusion ce qui est un contresens car elle se doit de protéger toutes les convictions.Si le droit nous reconnaît comme semblables dans notre humanité, nos différences ne doivent pas entraîner de traitement particulier. La laïcité est ainsi le respect de l'altérité. Véritable outil du vivre ensemble, elle permet la cohabitation de cultures différentes et offre un cadre pour que chaque citoyen apprenne à respecter son prochain. Loin des réflexes identitaires, la laïcité s'oppose à l'uniformisation culturelle, elle plaide en faveur de la diversité.

 

Quelques exemples de questions/ réponses:

  • Interdire le voile c'est pour aider les femmes? (...) Le paradoxe de la loi de 2004 qui interdit les signes religieux à l'école, réside dans le fait que, mis à part quelques sikhs, seules les filles musulmanes ont été exclues de l'école. Aujourd'hui ce  sont les vêtements féminins qui sont observés (jupes trop longues, bandanas trop larges...). A convictions égales, les garçons musulmans peuvent continuer à fréquenter leur établissement scolaire parce que leurs signes religieux sont moins visibles. Si certaines prescriptions religieuses comme le voile musulman distinguent les signes portés par les hommes et les femmes, on peut bien sûr avoir son opinion et être en désaccord. Mais il est nécessaire de permettre à chaque individu de faire son propre choix.
  • Certains disent que la laïcité est une "exception française"...?C'est une idée très répandue, qui est fausse et que sa répétition ne rend pas exacte pour autant. Quand il a proposé la loi de séparation en 1905, Aristide Briand a indiqué que certains pays étaient déjà "laïques" et, parmi eux, il a cité le Canada, les États-Unis et surtout le Mexique. Plus tard, la Turquie et d'autres États deviennent laïques.Le terme de laïcité est plutôt utilisé dans les langues latines (espagnol, français, italien). En anglo-américain, on parlera de "(political) secularism". Et la séparation des Églises et de l’État n'est pas présente partout: au Royaume-Uni, on ne la trouve qu'au Pays de Galles et en Irlande du Nord. En France, elle est absente en Alsace-Moselle, en Guyane, en partie à Mayotte. Il ne règne en aucun lieu une laïcité absolue. (...) En Tunisie, la liberté de conscience est inscrite dans la Constitution (2014). Partout où des humains luttent pour la liberté de conscience et l'égalité des citoyens devant la loi, sans condition religieuse, ils luttent pour la laïcité, même s'ils n'utilisent pas le terme.
  • Les États-Unis sont-ils vraiment un pays laïque? Les Français ont de la peine à l'admettre, car le président des EU prête serment sur la Bible (il pourrait sans doute le faire sur un autre livre s'il n'était pas chrétien). Il arrive souvent que des personnalités politiques invoquent Dieu dans leurs discours.Pour un Français, cela est choquant. Mais pour un Américain, le régime de l'Alsace-Moselle et le fait de financer par de l'argent public des écoles privées religieuses est tout autant choquant. En fait, la séparation des Églises et de l’État, élément essentiel de la laïcité, a été instaurée aux EU en 1791.Elle existe donc dans ce pays depuis plus de deux siècles et la Cour Suprême doit la faire respecter. Néanmoins, il est exact que des personnalités politiques américaines invoquent Dieu pour justifier leur action. C'est un moyen de rendre leur cause sacrée. Cela ne plaît pas forcément aux croyants. Partout dans le monde, on peut tenter de sacraliser certaines causes sans forcément recourir à la religion, simplement en refusant la critique ou le débat. Personne n'est à l'abri de cette atteinte à la laïcité.

 

Au final qu'est-ce que la laïcité (Jean Baubérot est l'auteur d'un ouvrage intitulé Les sept laïcités françaises)? On peut la synthétiser par quatre principes: liberté de conscience, égalité devant la loi; séparation de la religion et de l’État et neutralité de la puissance publique.

 

  • L'Adversaire, Emmanuel Carrère, 2000.

200 pages qui se dévorent en quelques heures tant l'intrigue est prenante. Le fait que l'histoire soit vraie-si je puis dire, tant elle est habitée par les mensonges aussi- accentue sans doute cette curiosité. Qui est donc Jean-Claude Romand, assassin de sa femme, assassin de ses enfants, assassin de ses propres parents, assassin de son chien, sa maîtresse échappant de justesse à ce destin sordide. Jean-Claude Romand, une vie d'affabulations et d'escroqueries. Il se fait passer pour un médecin qui travaille au siège de l'OMS à Genève, et accumule les mensonges tant l'un appelle l'autre. Cela dure 18 ans quand même! D'escroqueries en rencontres, cet être effacé et discret va être rattrapé un jour par ses mensonges qui se referment sur lui, inéluctablement. En proie à l'effondrement du château de cartes qu'il a construit, il élimine méthodiquement, avec un sans-froid épouvantable, chacun des proches dont il ne supporterait sans doute pas le regard après sa chute. Le texte me semble intéressant à plus d'un titre: captivant, il donne à réfléchir sur les mensonges et la mythomanie, sur la distinction entre la personne et ses actes, sur le travail de l'écrivain aussi. Emmanuel Carrère ne se contente pas de faire un récit, il explique sa démarche et ses doutes. Beau sujet pour un écrivain que l'histoire vraie d'un mythomane! Le livre me rappelle Syngué Sabour/ Pierre de Patience d'Atiq Rahimi et l'Attentat de Yasmina Khadra en ce qu'il met en évidence le fait qu'autrui, même quand on le croit proche, nous échappe, combien des histoires parallèles peuvent se construire, en dépit de ce qu'on appelle couramment l'intimité. Intimité: ce qui est au plus profond de nous, ce qui est (forcément?) l'intérieur?

L'Adversaire est un autre nom de Satan.

 

 

  • La Femme du boulanger, Marcel Pagnol, 1938.

 

Aurélie, la femme du boulanger, est parti. Aimable est inconsolable et ne fait plus de pain. Tout le village est concerné. Après avoir ri du cocu, chacun bat la campagne pour retrouver la femme du boulanger, parti avec un berger, jeune et beau. La pièce est drôle et belle; elle est le reflet d'une époque (importance du marquis, opposition entre le curé et l'instituteur, etc.) et met en scène des caractères: un marquis libertin, un boulanger dans le déni de réalité. Bien des répliques font mouche, certains mots sonnent à l'oreille agréablement par leur curiosité ou leur rareté: "être en train de mignoter dans le coin d'une grange", "la pécheresse, la dévergondée, l'avertissement du Seigneur, et patin-couffin", "faites-le taire, qu'il déparle..."

 

Aimable dit être tombé dans le pétrin parce qu'il a perdu son levain, il reconnaît avoir eu une chance de cocu d'avoir eu pendant si longtemps une femme de 20 ans sa cadette, très belle. Le cocu c'était le jeune et bel homme qui aurait dû être avec Aurélie.

Des villageois fâchés depuis des lustres vont s'unir et se réconcilier. Le curé lui-même va douter de sa capacité à résister à la tentation. Le marquis, qui y cède volontiers avec celles qu'il présente comme ses "nièces", rassure le curé, dans une réplique très nietzschéenne: "Mon cher ami, pour faire naufrage, il faut naviguer. Ceux qui restent sur le quai ne risquent rien."

 

  • La place, Annie Ernaux, 1983.

Écriture dépouillée, blanche, à la manière de Camus, à la première personne pour rendre dommage à un père, mort. Il a été ouvrier, commerçant, elle est devenue cultivée et bourgeoise. Consciente de la distance, de la séparation, de la différence des codes et du langage, la narratrice n'en rend pas moins un hommage émouvant à celui qui ne connaissait pas ces codes mais lui a permis d'accéder à un monde qui fait la fierté de son père.

 

  • Sans famille, Hector Malot, 1878.

Lecture enfantine, roman d'apprentissage qui nous plonge dans la vie d'un enfant au 19ème siècle. La préface de Boris Cyrulnik éclaire assez bien les évolutions entre les époques pour ce qui est des relations parents/enfants. Rémi, enfant trouvé, doit quitter la mère Barberin (sa nourrice) quand celle-ci voit revenir de Paris son mari estropié et ruiné par un procès qu'il a perdu contre son employeur. Confié à Vitalis, éducateur bienveillant qui va lui apprendre la lecture, la musique, le théâtre, l'attachement aux animaux, Rémi découvre la vie, la mort, la faim, le froid, les erreurs, les amitiés. Les rebondissements sont nombreux et parfois peu vraisemblables. La mort du singe Joli-Coeur est un moment émouvant, plus encore que celle de Vitalis qui meurt de faim et de froid. L'épisode parisien avec le tyrannique Garofoli rappelle Dickens, l'épisode londonien fait croire un temps à une famille qui s'enrichit de ses vols, loin de la famille forcément idéale imaginée par Rémi. La fin est sans doute un peu trop belle et Rémi plus attachant quand il est sans famille qu'en famille...

 

  • Les p'tits bateaux, Noëlle Breham et Marjorie Devoucoux, 2013.

100 questions d'enfant, 100 réponses de spécialistes qui font œuvre de pédagogie.Extraits choisis des émissions radiophoniques dominicales de France Inter. Un livre à lire évidemment quand on est curieux comme un enfant. Mes notes de lecture sont évidemment parcellaires et subjectives. Rien de tel que d'aller butiner ce livre et y trouver des réponses exhaustives.

 

Quelques extraits riquiquis:

  • Pourquoi on tombe amoureux?

Dans sa réponse André Comte-Sponville évoque la passion amoureuse et sa part d'illusion cite Gainsbourg: "On aime une femme pour ce qu'elle n'est pas, on la quitte pour ce qu'elle est." Il évoque aussi l'amour vrai: "Le remède à l'imaginaire, c'est le réel. Dans la passion amoureuse, je vois l'autre transfiguré; je ne l'aime pas tel qu'il est, mais tel que je le rêve. Puis dans le couple, dans la vie quotidienne, je le découvre tel qu'il est...Parfois l'amour n'y survit pas. Mais il arrive aussi qu'il en sorte renforcé: que l'autre, tel qu'il est, tel que j'ai appris à le connaître, soit la principale cause de joie dans ma vie!"

 

  • Pourquoi les animaux ne sourient pas?

Dans sa répons, Dominique Lestel raconte que dans une vidéo, on voit un bonobo qui arrive avec un masque de singe sur la tête qui n'est pas un masque de bonobo, donc il fait peur à ses congénères, et une fois qu'il les a bien effrayés il enlève son masque de singe -et là, véritablement, son expression est quelque chose de l'ordre de l'humour.

 

  • Où sont les poux avant d'être sur ma tête?

Dans sa réponse, Catherine Combescot-Lang explique qu'"ils mangent, ils font l'amour, ils mangent, ils font l'amour... voire : ils mangent en faisant l'amour!"

 

  • Pourquoi dans le monde il y a autant de langues alors que ce n'est pas très pratique?

Dans sa réponse, Jean-Marie Hombert dénombre entre 6000 et 7000 langues, en précisant que ce nombre est très approximatif car il faut d'abord s'entendre sur ce qu'on appelle une langue. Il observe que 50% de la population mondiale parle une des 10 langues les plus parlées et 90% parlent une des 100 langues les plus parlées. Il précise aussi que le nombre de langues évolue très vite à la baisse depuis le 15ème siècle. On estimerait que 90% des 6000 ou 7000 langues actuelles auront disparu dans un siècle.

 

  • Comment sont définies les pointures de chaussures?

Après avoir évoqué le "point de Paris", mesure qui équivaut à 6,66 millimètres (pointure 40= 40*6,66 soit 26,64 cm), Denis Guedj expliquait qu'avant la Révolution, il y avait plus de 2000 mesures sur tout le territoire français et que dans les cahiers de doléances, les gens ont exprimé leur volonté qu'il n'y ait plus "deux poids deux mesures". On a cherché une unité de mesure commune à tous les hommes, égale et universelle. On est parti d'un méridien (ligne qui encercle la Terre en passant par les pôles), plus précisément d'un quart de méridien (parce que c'était suffisant), autrement dit la distance entre un pôle et l'équateur. Comme c'était grand, on a défini que le mètre correspondrait au dix-millionième d'un quart de méridien.

 

  • Combien il y a d'os dans notre corps?

206 répond Patrick Gepner, 270 à la naissance.

 

  • Pourquoi l'étoile du berger brille-t-elle plus que les autres?

André Brahic rappelle d'abord que l'étoile du berger est une ...planète! Vénus. Il évoque les huit planètes du système solaire en précisant qu'on avait complètement surestimé la taille et la masse de Pluton lors de sa découverte en 1930. La découverte en 2003 d'un astre plus gros que Pluton et appelé "Eris", nom de la déesse grecque de la Discorde-nom bien choisi en l'occurrence, il a fallu définir le mot planète...ce qui n'avait jamais été fait. Depuis 2006, trois critères définissent les planètes solaires: 1 tourner autour du Soleil 2 être rond 3 avoir fait le vide autour de soi.

 

  • De quand date l'anesthésie?

Dans sa réponse, Bruno Halioua rappelle la trouvaille climatique des campagnes napoléoniennes (la neige, le froid, atténue la douleur) avant d'expliquer que tout a commencé véritablement en 1845, aux Etats-Unis, lorsqu'un dentiste, Horace Wells, se rend avec ses enfants à un spectacle de clowns sauteurs, qui font toutes sortes de facéties et d'acrobaties sans aucune peur. Ils inhalent en fait un gaz qu'on appelle le "protoxyde d'azote" qui les rend très euphoriques au point que l'un d'eux continue son numéro de galipettes comme si de rien n'était après s'être cassé la jambe (os sort de la jambe) après avoir sauté d'une échelle. Horace Wells teste le produit pour s'enlever une dent saine. L'essai est concluant mais rate devant une assemblée de scientifiques. Echec retentissant mais un étudiant y croit, William Thomas Green Morton, et découvrira ainsi les valeurs de l'éther.

 

  • Comment on comptait le temps avant Jésus?

Dans sa réponse, Frédéric Lenoir rappelle que les Évangiles nous disent que Jésus est né pendant la quinzième année du règne de Tibère. Il explique que c'est seulement quand l'empire romain est devenu chrétien qu'on s'est posé la question de changer la datation pour la commencer à partir du moment crucial pour les chrétiens de la naissance de Jésus. Cela s'est passé tardivement, cinq siècles environ après la naissance de Jésus, lorsque le pape a demandé au moine Denys le Petit de procéder à un calcul pour parvenir à établir l'an 0. Et ce moine a fait une erreur: il s'est trompé d'environ cinq ou six ans par rapport au début du règne de Tibère (cf date de la mort d'Hérode le Grand, roi des Juifs quand Jésus naît selon l'apôtre Matthieu) Pour les musulmans, on date à partir de l'Hégire (moment où le prophète Mohammed a quitté La Mecque pour aller à Médine.) Pour les juifs, on date à partir de la création du monde selon la Bible, et nous sommes donc à près de 5800 ans. Mais il se trouve que le calendrier profane, administratif, mondial est celui de la civilisation occidentale, qui s'est projetée militairement, économiquement et culturellement à partir de la Renaissance à l'échelle de la planète. Cependant, pour ne pas donner un caractère religieux à cette datation, l'usage qui se répand est de remplacer le terme "avant/après Jésus Christ" par "avant/après notre ère."

(...) Jésus est son prénom. Transcription latine de Yeshua, qui en hébreu signifie "Dieu sauve." Son véritable nom était Yeshua ben Yoseph, Jésus fils de Joseph.

 

 

  • Dieu en personne, Marc-Antoine Mathieu, 2009.

Roman graphique fort drôle qui s'ouvre sur un recensement au cours duquel on tombe sur ...Dieu en personne. Le bonhomme a de la répartie et de l'humour. Tous les discours sur Dieu sont exploités et détournés. Très rapidement, Dieu est conduit devant des juges, "du pain bénit pour beaucoup." Révélation divine: "Je me suis incarné uniquement pour connaître enfin la faculté de rire." Ses avocats plaident non coupable et sont contraints de minimiser le rôle de Dieu. On peut même se demander si sa défense ira jusqu'à nier son existence. Pour Dieu, les hommes ont de la chance car "la recherche de la vérité vaut mieux que sa possession." (Lessing) Tout y passe: la psychanalyse, le succès éditorial facilité par sa faculté à "manier le verbe", le mystère ("Ne comptez pas sur moi pour vous donner des tuyaux."

Bon moment de lecture.

 

  • L'Algérie c'est beau comme l'Amérique, Olivia Burton et Mahi Grand, 2015.

 

"L'Algérie, j'en entends parler depuis toujours dans ma famille pied-noir. Alors j'ai décidé d'aller voir. Je pars seule, avec dans mes bagages des questions épineuses sur une guerre que je n'ai pas vécue, et le numéro de téléphone d'un contact sur place: un certain Djaffar..."

  1. Je vais enfin voir
  2. un pied à terre
  3. direction les Aurès
  4. à pieds joints
  5. sortie de route
  6. une terrasse à Alger
  7. de mes yeux vu

Itinéraire qui conduit du pays fantasmé, du tabou familial au pays réel, à Mérouana (anciennement Corneille) dans les Aurès, à proximité de Batna. Roman graphique biographique en noir et blanc qui revient sans concession mais avec justesse sur ce qu'on a appelé les pieds-noirs (couleur des bottes portées par les premiers soldats français pendant la conquête de l'Algérie en 1830? Couleur des pieds des cultivateurs qui foulaient le raisin? Surnom que se sont donné en 1956 des Français excités, hostiles aux revendications indépendantistes des Marocains? Tribu indienne prestigieuse d'Amérique du Nord...sauf que les indigènes, en Algérie, ce n'était pas les pieds-noirs...même si la narratrice dit qu'au final, on ne devrait pas parler de pieds-noirs mais ...d'Algériens!)

Je découvre ce qu'on appelle le coup de l'éventail: en 1827, le dey d'Alger reçoit en audience le consul de France et lui réclame son dû (=la France a alors une dette envers Alger qui a avancé de l'argent à Napoléon pour l'achat de blé pour ses troupes).. L'entretien tourne mal. La France invoque un coup d'éventail donné au consul comme casus belli. L'escalade diplomatique conduit à l'expédition d'Alger. Alors qu'Alger est riche (grâce aux esclaves et aux prises sur les bateaux) les Français raconteront qu'il n'y avait en Algérie que des moustiques...

 De retour des Aurès, la narratrice de commenter son parcours familial et algérien:

"Finalement, ce n'est pas plus mal de ne pas avoir d'enfants. Je n'aurai pas à répondre à leurs questions."

 

Arrivée à Alger, rue Édouard-Cat, elle retrouve l'appartement où vécurent ses grands-parents après leur départ des Aurès. Des gens habitent l'appartement et se montrent très hospitaliers. La narratrice est alors confuse d'être arrivée les mains vides: "ni fleurs, ni rien". Djaffar de s'étonner: "Des fleurs? Mais on n'est pas des chèvres!"

 

"Voilà, j'ai vu. Un pays somptueux. Un pays traumatisé. Des gens très courageux. J'ai sauté à pieds joints dans des souvenirs en noir et blanc qui n'étaient pas les miens. J'étais coincée dans l'album de famille, empêtrée dans un récit en boucle. (...) Je repars avec mon bout d'histoire algérienne qui n'a pas grand-chose à voir avec celle de ma famille. Mais c'est la mienne. Elle est en couleurs et elle palpite. J'ai déjà envie de revenir."

 

La chute est amusante et belle.

 

 

  • Calvin et Hobbes. Adieu, monde cruel! Bill Watterson, 1989,1991.

Qu'il est bon de découvrir un univers connu qui m'était encore inconnu alors qu'il est fort drôle. Calvin et son tigre en peluche Hobbes, doué de parole. Plongée dans le monde du rêve et de l'enfance, des bêtises et de l'imaginaire comme des insultes! "Tête à poils", "tête de flan", "sale tête de thon miteuse"... Sagesse de Calvin: "Faites confiance aux mères pour prolonger les adieux." La bonne nouvelle, c'est qu'une bande dessinée se relit et qu'une série se poursuit...

 

  • Vivre, à quoi ça sert?, Sœur Emmanuelle, 2004.

 

Sœur Emmanuelle explique combien la rencontre de la pensée de Pascal a compté dans sa vie. Son projet est donc de "faire connaître à [ses] contemporains en quête de libération un chemin de paix, un chemin de joie: la pensée de Blaise Pascal. Celle-ci consiste essentiellement dans la distinction et l'articulation entre trois "ordres". L'ordre de la matière, l'ordre de l'esprit et l'ordre de l'amour sont trois modes d'existence (...)"

Pour faire simple, soeur Emmanuelle dit à peu près avoir vécu les trois, avec une dominante d'abord pour l'ordre de la matière, puis pour l'ordre de l'esprit, enfin pour l'ordre de l'amour...jamais dénué ni d'esprit ni de matière.

 

Elle cite abondamment Pascal (Pensées, GF-Flammarion, Paris, 1976, édition de Léon Brunschvicg)

"Nous ne nous contentons pas de la vie que nous avons en nous et en notre propre être: nous voulons vivre dans l'idée des autres d'une vie imaginaire et nous nous efforçons pour cela de paraître. Nous travaillons sans cesse à embellir et conserver notre être imaginaire et négligeons le véritable." (Fragment 147-806)

Elle dit son attachement à son look dans sa jeunesse, la tentation de la chair, son activisme aussi car "l'obstacle est matière à action." (Marc-Aurèle)

Elle évoque ses études, sa soif de connaissances, son intérêt pour quelques "figures de proue : Gilgamesh et sa quête illusoire de l'immortalité; Akhenaton et sa délicieuse épouse Néfertiti, qui inaugure en Égypte le culte éphémère du dieu unique Amon; (...); Bouddha (...) Lao-tseu (...) Confucius (...) Halladj à travers l’œuvre de Louis Massignon (...) Thomas d'Aquin.

 

Et cette vie qui passe, éphémère. De citer alors Voltaire:

"On entre, on crie et c'est la vie

On crie, on sort et c'est la mort

Un jour de joie, un jour de deuil

Tout est fini en un clin d’œil."

 

J'aime la lucidité du propos. "Le sacrifice, c'est encore de l'égoïsme pur. Celui ou celle qui prétend se sacrifier ne fait que construire l'idole de soi-même, sa statue héroïque de sainte-nitouche que les autres doivent élever sur l'autel dressé à sa propre gloire."

 

"Aimer, c'est apprendre à écouter la différence de l'autre."

 

Éloge de l'amour, éloge de la relation. Et de citer le pasteur Dietrich Bonhoeffer qui n'a pas supporté de "rester englué dans la sécurité au Brésil tandis que son peuple vacillait dans sa foi sous la pression hitlérienne. Revenu en Allemagne, il a osé parlé haut et fort contre le nazisme. Arrêté, il connaît les affres de la prison. Les oreilles assaillies par les hurlements des détenus, il est confronté à cette question lancinante: où est Dieu? Peu avant d'être pendu sur l'ordre de Hitler, il écrivait:

 

Qui suis-je? Souvent ils me disent

Que de ma cellule je sors

Détendu, ferme et serein,

Tel un gentilhomme de son château (...)

 

Qui suis-je? De même ils me disent

Que je supporte les jours de l'épreuve,

Impassible, souriant et fier,

Ainsi qu'un homme accoutumé à vaincre. (...)

 

Suis-je vraiment celui qu'ils disent?

Ou seulement cet homme que moi seul connais,

Inquiet, malade de nostalgie, pareil à un oiseau en cage,

Cherchant mon souffle comme si on m'étranglait (...)

Si las, si vide, que je ne puis prier, penser, créer,

N'en pouvant plus et prêt à l'abandon.

 

Qui suis-je? Celui-là ou celui-ci?

Aujourd'hui cet homme et demain cet autre?

Suis-je les deux à la fois? (...)

 

Qui suis-je? Dérision que ce monologue!

Qui que je sois, tu me connais:

Tu sais que je suis tien, ô Dieu!

(D.Bonhöffer, Résistance et soumission, Labor et Fides, Genève, 1967)

 

 

Ultime conseil. "Tu veux sortir du vide et trouver un sens à ta vie? Commence d'abord par mesurer le présent -cet objet convoité, cet autre désiré, cet événement heureusement ou malheureusement subi- à l'aune de l'éternité. Un vieil adage latin t'aidera, je l'espère, comme il m'a aidée. Quid est hoc pro aeternitate: qu'est-ce que ceci, au regard de l'éternité? Aussitôt cette question posée, tu pourras prendre du recul et faire la part des choses. Tu discerneras alors entre leurs parts d'ombre et de lumière. Certains de tes objectifs te paraîtront pour ce qu'ils sont, tout à fait vains. D'autres brilleront d'un éclat jusqu'alors caché parce que tu verras leur dimension d'amour."

 

 

  • Mes contes de Perrault, Tahar Ben Jelloun, 2014.

Tahar Ben Jelloun transpose le plus souvent avec brio dix contes de Perrault dans un univers arabo-musulman.

 

  • 120, rue de la gare, MALET/TARDI

Un bon Nestor Burma qui se passe entre Lyon et Paris pendant la Seconde guerre mondiale.

 

  • Moby Dick, Herman Melville, 1851, 2005 (traduction d'Armel Guerne)

 

La version abrégée m'était tombée des mains quand j'étais enfant. Une émission de radio entendue cet été, m'a donné envie de me plonger dans la version intégrale (près d'un millier de pages), quelques extraits significatifs et contextualisés ayant été bien lus au cours de cette émission.

 

Le lecteur d'emblée fait connaissance avec Ismahel, le narrateur, qui s'embarque en mer quand il déprime. Alors qu'il souhaite découvrir le monde et s'engager sur un baleinier, il cherche d'abord un endroit où dormir. Après avoir cherché en vain, le patron de la Taverne au Souffle lui propose de partager le lit d'un être étrange et effrayant, vendeur de têtes. Le narrateur, après ne pas y avoir cru, avoir refusé puis accepté, cherché à dormir sur un banc de la taverne trop étroit et trop soumis au vent, se résigne à aller se coucher dans le grand lit d'un compagnon qui tarde à rentrer et l'effraie déjà énormément. Au moment même où il s'apprête enfin à s'endormir, Ismahel voit une bougie, entend des pas. Le "cannibale" souffle la bougie et entre dans le lit. Hurlement d'Ismahel paniqué qui en appelle au patron de la taverne. Une fois rassuré, le narrateur de conclure :"Mieux vaut dormir avec un cannibale à jeun qu'avec un chrétien saoul." Il fait connaissance avec celui qui va devenir son ami et compagnon: Quiequeg, fort, courageux, doux et bienveillant.

Dans la chapelle, Ismahel assiste au sermon du père Mapple qui commente l'histoire de Jonas, ce "fuyard de Dieu": "C'est que pour obéir à Dieu, il faut que nous désobéissions à nous-mêmes; et cette désobéissance à nous-mêmes, justement, c'est elle qui fait que nous trouvons dur d'obéir à Dieu."

 

Ismahel rencontre les armateurs et copropriétaires du Péquod, l'un des trois baleiniers au mouillage (les deux autres s'appellent La Satane et Friandise) : les capitaines Péleg et Bildad le toisent, se disputent à propos de son salaire et lui dressent un portrait admiratif du capitaine Achab: "il vaut mieux naviguer avec un bon capitaine sombre d'humeur qu'avec un bon capitaine souriant." Quant au Péquod, c'est un "noble navire, en vérité, tout empreint de grandeur! mais avec un je-ne-sais-quoi aussi d'un peu mélancolique. Toutes les choses nobles sont ainsi."

Quiequeg à son tour est enrôlé par les deux capitaines, sous le nom erroné de Quohog: Bildad a tenté en vain se s'assurer qu'il était converti au christianisme; Péleg souligne l'incompatibilité entre piété religieuse et courage maritime. Ismahel et Quiqueg sont interpelés par un être mystérieux qui répond au nom prophétique d'Elie: il évoque Vieux-Tonnerre, alias Achab, personnage nimbé de mystère, qui n'apparaît toujours pas, durant les longs préparatifs du baleinier qui s'en va pour trois ans. Le Péquod part le jour de Noël. Une fois au large, Péleg et Bildad le quittent souhaitant bon courage à l'équipage.

 

Après une présentation de l'équipage très hiérarchisé et clairement soumis au capitaine Achab, après un passage didactique de cétologie, le capitaine Achab (à la jambe d'ivoire "façonnée en mer de l'os poli d'une mâchoire de cachalot") apparaît, rassemble ses hommes à l'arrière du baleinier -fait exceptionnel- pour les éprouver et leur parler de Moby Dick. (page 280 sur 900 environ)

 

"Celui de vous qui me lève un cachalot à tête blanche, le front ridé et la mâchoire de travers; celui qui me lève ce cachalot à tête blanche qui a trois trous marqués dans l'aile tribord de sa queue,  vous entendez! celui qui me lève ce cachalot-là,la pièce d'or est à lui les garçons!"

 

"Une baleine blanche, j'ai dit! conclut Achab en rejetant le maillet.Une baleine blanche. Un cachalot, les enfants. Ecorchez-vous les yeux pour le  voir! Guettez toute ombre blanche de l'eau! Et même si vous ne voyez qu'une bulle, signalez!"

 

Certains harponneurs reconnaissent là le cachalot qu'on appelle Moby Dick. Alors que tout l'équipage semble exalté et enthousiaste, le second du navire, Starbuck semble plus réservé. A Achab qui l'interpelle, Starbuck de répondre:

"Je suis d'attaque pour sa gueule tordue et pour la gueule de la mort s'il le faut, capitaine, si je les rencontre au cours du boulot qui est le nôtre. Mais je suis là pour chasser le cachalot, et non pour assumer la vengeance de mon commandant."

Achab, dans une tirade* adressée à l'assemblée en général et à Starbuck en particulier, va expliquer pourquoi Moby Dick compte tant pour lui et croire emporter l'adhésion de son second. Le chapitre "le gaillard d'arrière" s'achève par une scène de conjuration et de partage du calice: chacun jure la mort de Moby Dick.

 

* "Un ton plus bas encore, et maintenant écoute-moi bien, Starbuck. Tous les objets visibles, comprends-le, ne sont que le carton bouilli d'un masque. Mais dans chaque événement...l'acte vivant, le fait indubitable...là-dessous, il y a quelque chose d'inconnu mais de profond, de vrai, dont les traits se devinent derrière le masque absurde et dénué de raison. Si tu veux frapper, tu frappes à travers le masque! Comment le prisonnier pourrait-il s'évader sans passer les murailles? Pour moi, le Cachalot Blanc, c'est cette muraille qui me tient prisonnier, de tout près. Parfois, je me figure qu'il n'y a rien par-delà. Mais suffit! Elle m'insulte, elle m'oppresse, elle me torture! Je la vois comme une force mauvaise et tendue, bandée d'une méchanceté inviolable. C'est ça, c'est cette chose impénétrable que je hais...Que le Cachalot Blanc soit seulement l'instrument ou qu'il soit le principal de la chose, c'est sur lui que je veux assouvir cette haine. Ne viens pas me parler de blasphème, fiston! Je frapperais le soleil s'il m'insultait.Car si le soleil l'a pu faire, alors je peux lui rendre la pareille, parce qu'il y a une sorte de fair play dans tout ça, et la jalousie est par-dessus toutes les créatures. Mais ce n'est pas ce jeu que je joue, ce n'est pas même ce fair play dont je suis l'esclave, cette jalousie qui est mon maître." (chapitre 36)

C'est seulement au chapitre 51 (le souffle spectral) que le cachalot blanc Moby Dick apparaît (p 385) Achab, quand il croise d'autres navires, ne s'intéresse qu'à ceux qui ont vu Moby Dick. Le récit est ponctué de parfois très longs passages didactiques. Parmi les rencontres en mer, celle du "Bouton de rose"(chapitre 91), navire français dont l'équipage a pêché un "soufflé", c'est-à-dire un cachalot trouvé mort de sa belle mort en pleine mer. "Un vrai chacal, oui!", une véritable puanteur,  occasion pour Stubb de se moquer de ces "petits crapauds de Français (qui) sont des baleiniers de misère". Ce baleinier n'a pas croisé Moby Dick; pourtant, Stubb revient discuter avec son homologue du "Bouton de Rose", désolé de ce que son jeune capitaine refuse de "balancer cette infecte saloperie". La rencontre avec le capitaine français, en présence de son second qui sert d'interprète, donne lieu à une scène fort drôle de traduction infidèle:

-"Qu'est-ce que je lui dis pour commencer? demanda-t-il à Stubb.

-Eh bien, rétorqua Stubb en considérant le gilet de velours, la montre et les breloques [du jeune capitaine], vous pouvez sans inconvénient commencer par lui dire qu'il me fait l'effet d'un bébé, bien que je ne me pose pas en juge.

-Il dit, Monsieur, prononça l'homme de Guernesey en français, s'adressant à son capitaine, que pas plus tard qu'hier son vaisseau a hélé un baleinier dont le capitaine, le second et six hommes d'équipage avaient succombé à la fièvre attrapée d'un cachalot pourri qu'ils avaient eu à leur flanc.

Le capitaine montra de l'émotion à ces mots, tout soucieux et impatient d'en savoir plus long.

-Et à présent, qu'est-ce que je lui dis? demanda le second à Stubb.

-Oh! puisqu'il ne le prend pas plus mal, dites-lui que maintenant que je l'ai bien regardé, je suis à peu près sûr qu'il est fait pour commander un navire baleinier autant, mais pas plus, qu'un singe de Santiago. Et tant que nous y sommes, dites-lui que pour moi il n'est qu'un babouin.

-Il jure et assure, Monsieur, que le second cachalot, le maigre, est encore plus pestiféré que le soufflé, et il nous supplie, si nous tenons tant soit peu à nos vies, de larguer sans délai ces poissons.

Sans attendre un instant, le capitaine s'encourut à l'avant où il hurla ses ordres à l'équipage, commandant de laisser les palans et de larguer les chaînes et les amarres qui tenaient les cachalots contre le navire.

-Et quoi maintenant? s'enquit l'homme de Guernesey quand le capitaine les eut rejoints.

-Heu, voyons un peu...oui, vous pouvez toujours lui dire à présent, que...que...eh bien, oui, quoi! que je l'ai bien eu (et quelqu'un d'autre aussi peut-être bien, ajouta-t-il à part soi).

-Il dit, Monsieur, qu'il est bien aise d'avoir pu nous rendre ce service.

Le capitaine, à ces mots, jura en retour qu'eux-mêmes (il entendait par là son second et lui-même) étaient les seuls obligés, et fort reconnaissants encore, invitant Stubb par manière de conclusion à venir boire une bouteille de bordeaux dans sa cabine.

-Il désire boire un verre de vin avec vous, traduisit l'interprète.

-Remerciez-le infiniment, persifla Stubb, mais dites-lui qu'il est contre mes principes de trinquer avec un homme que je viens de rouler. Sérieusement, dites-lui que je dois partir.

-Il dit, Monsieur, que ses principes lui interdisent d'accepter un verre; mais que si vous voulez, Monsieur, connaître, vivant, un autre jour pour boire vous-même, ce que vous avez de mieux à faire est de mettre nos quatre canots à la mer et de remorquer le navire loin de ces cachalots pestilentiels, car dans un pareil calme ils ne partiront pas à la dérive."

 

Le malicieux Stubb parvient de la sorte à récupérer, dans les tripes du cachalot malade, de l'ambre gris (si précieux et recherché par les parfumeurs), cause ou effet de la dyspepsie chez le cachalot. Cet appât du gain se manifeste à nouveau aux dépens d'un matelot couard et noir, Pépin, dit Pip. (chapitre 93). Abandonné par Stubb pour être tombé à l'eau par deux fois à cause de son manque de courage, ce personnage manque de se noyer. L'équipage du Péquod le récupère de justesse: il a perdu la tête, tout le monde le juge fou à bord. Le narrateur voit dans cet épisode une sorte de réalisation de la funeste prophétie. C'est dans ce chapitre qu'on peut lire cette considération du narrateur:

"...malgré tout l'amour qu'il puisse avoir pour son prochain, l'homme est un animal à faire de l'argent, malgré tout, ce qui vient bien souvent entraver l'élan de sa naturelle bienveillance."

 

Quand le Péquod croise le "Samuel Enderby" de Londres, Achab a soif du récit de son capitaine dont un bras est fait d'un os de cachalot, comme sa propre jambe. Le capitaine Boomer, raconte avec détails et facétie comment il a rencontré le cachalot blanc, son chirurgien (Bondon) se chargeant de compléter son récit. Achab n'a que faire de la complicité des deux hommes ("Ah! vous, vous Bondon, vieux bougre, quand vous mourrez il faudra qu'on vous mette à la saumure. Il est indispensable que l'on conserve pour les générations futures un polisson tel que vous."): dès qu'il connaît la direction prise par Moby Dick, il rejoint son navire. (chapitre 100).

Violente dispute entre Achab et son second au large du Japon à propos de la conduite à tenir: une fuite d'huile a été décelée, Stubb préconise un arrêt qu'Achab juge intempestif. Achab ne pense qu'à Moby Dick, Stubb aux armateurs. Achab rugit qu''il y a un Dieu, lequel est le Seigneur de la terre; et un capitaine, qui est le seigneur du Péquod..." Devant l'insistance prudente de Stubb -qui l'invite à se méfier de lui-même- Achab finit par accepter de suivre les conseils de son second.

Achab se fait faire une nouvelle jambe en ivoire et un harpon spécial qu'il contribue à forger en personne, véritable Lucifer aux yeux de Stubb : Achab le baptise d'ailleurs non pas au nom du père, mais au nom du diable.

Le Péquod affronte un typhon et de terribles orages dans les eaux japonaises.

Quand il rencontre le capitaine de la "Rachel" qui a vu Moby Dick la veille et perdu en mer ses deux fils, Achab lui refuse l'assistance demandée : rechercher les fils du capitaine Gardiner pourrait bien lui faire perdre la trace du cachalot...

Quand il croise le "Délice", Achab ne prend pas le temps d'assister aux funérailles des hommes d'équipage qui viennent de perdre la vie dans leur combat contre Moby Dick chapitre 131).

 

Trois jours de chasse achèvent cet épais roman. Comme dans Le Désert des Tartares ou encore dans La Conférence des oiseaux, le lecteur a été tenu en haleine durant tout le roman, son attente principale supposée toujours différée. Le cachalot est d'abord repéré à son odeur, puis à son souffle. "Sa bosse comme une montagne de neige! C'est Moby Dick!" s'écrie Achab.

Le cachalot apparaît avec la hampe d'une lance fichée dans le dos autour de laquelle volent des oiseaux, faisant comme une arche, "un véritable dais de plumes au-dessus du poisson". On dirait presque un navire, avec ses couleurs et son étendard. Il y a quelque chose de très grand dans cette apparition tant attendue:

"Une exquise bonne humeur: la souveraine et puissante douceur du repos dans l'élan même de la vitesse émanait de la course glissante du cachalot. Non, même le blanc taureau jupitérien emportant à la nage sur sa corne gracieuse la ravissante Europe, et se hâtant dans un élan magique, son regard amoureux, caressant, levé sur la jeune vierge, glissant avec une douce promptitude ainsi vers le lit nuptial de Crète, non! même lui, même Jupiter, dans son immense majesté suprême, ne dépassait pourtant pas en grâce le magnifique Cachalot Blanc dans sa nage divine."

 

Monstre mythique, Moby Dick dégage des charmes, de séduisantes invitations, comme le chant des Sirènes?

" Quoi d'étonnant, alors, que certains parmi les chasseurs, ravis et comme enivrés, transportés ineffablement par tant de sérénité exquise, se fussent risqués jusqu'à l'attaquer pour ne découvrir que trop fatalement, hélas! que toute cette quiétude, en définitive, ne faisait que couvrir les pires ouragans?"

Cinq baleinières sont mises à l'eau. Moby Dick en fend une en d'eux, jetant Achab dans l'eau. Une fois remonté à bord du Péquod, Achab n'a de cesse de commander qu'on poursuive le cachalot pourtant si effrayant. Il remet en jeu le doublon d'or qu'il a gagné pour avoir été le premier à repérer Moby Dick. Si le cachalot meurt, le doublon ira à celui qui aura été le premier à signaler le cachalot; si c'est à nouveau Achab qui le repère en premier, la récompense partagée aura dix fois la valeur du doublon d'or.

 

Le deuxième jour de chasse, Moby Dick ouvre la gueule devant les trois baleinières qui l'attaquent de front. Les trois embarcations sont brisées, Fédallah disparaît, la jambe en ivoire d'Achab est brisée. Quand Achab persiste à vouloir poursuivre le cachalot blanc, Starbuck considère que c'est une impiété, un blasphème que de le chasser encore. A quoi Achab répond: "Je suis le lieutenant des Parques et j'agis sur ordres. Veille donc, toi, subordonné, à obéir aux miens." A ses hommes, il dit ceci:

"Voilà Achab! La partie corporelle de son être. Mais l'âme d'Achab est myriapode et court sur mille jambes."

Il annonce de manière prophétique:

"Est-ce que vous y croyez vous autres, à ces choses qu'on nomme des présages? Alors, éclatez de rire, les gars, et hurlez: encore! Car avant de couler définitivement, les noyés remontent une deuxième fois à la surface: ils réapparaissent de nouveau pour disparaître à jamais. Et c'est comme cela avec Moby Dick: deux jours de suite, il est remonté...et demain sera le troisième. Oui, mes hommes, il va remonter encore une fois, mais ce sera pour son dernier souffle!"

Le troisième jour, la baleinière d'Achab est poursuivie par des requins qui ronge les avirons. Achab n'en est pas effrayé, lui qui n'a que Moby Dick en tête: "Souquez! La gueule du requin fait un appui plus ferme que l'eau fuyante!"  Et de se murmurer: "Qui peut dire, si c'est pour festoyer d'Achab ou du Cachalot Blanc que nagent ces requins?"

 

Dernier jour. Combat final. Quand Achab lance son harpon, la corde lui passe autour du cou et l'emporte avant que le Péquod ne sombre à son tour.

L'épilogue nous apprend comment le narrateur eut la vie sauve.

"Les squales inoffensifs glissaient tout près de moi, comme avec des mâchoires cadenassées; les sauvages faucons de mer poursuivaient leur vol comme avec leur bec au fourreau. Et le deuxième jour, une voile apparut, s'approcha, et, pour finir me recueillit. C'était la toujours errante Rachel, toujours en quête de ses enfants perdus, et qui trouvait seulement un autre orphelin."

 

 

 

  • Je sais, Ito Naga, 2006.

Astrophysicien et écrivain, Ito Naga a épousé une Japonaise dont il a pris le nom. Il écrit un recueil de petits savoirs (près de 500). En voici quelques uns:

 

  • "Je sais qu'on est tenté de voir des signes dans une coïncidence."
  • "Je sais qu'il m'arrive de passer sous une échelle. Juste pour voir."
  • Je sais que Tanizaki aimait que les chats remuent la queue sans bouger, l'air de dire:"Ce que tu fais m'intéresse, mais pas assez pour que je me déplace."
  • "Je sais qu'en hibernant, les animaux échappent au ciel gris et aux idées qui vont avec."
  • "Je sais que tu sais qu'il sait que nous savons que vous savez qu'ils savent."
  • "Je sais qu'on ne peut pas ordonner à quelqu'un de se souvenir de quelque chose."
  • "Je sais qu'on peut avoir tout faux dans sa perception d'une personne: penser par exemple qu'elle est distante alors qu'elle est distraite, qu'elle est méfiante alors qu'elle est gênée."
  • "Je sais qu'avec les gens qui ne vous aiment pas, c'est finalement assez simple."
  • "Je sais que j'ai engendré un être mortel" dit simplement Anaxagore en apprenant la mort de son fils.
  • "Je sais qu'à l'entrée d'un cimetière en Italie, il est écrit: "Nous étions comme vous. Vous serez comme nous.""
  • "Je sais que soutenir son regard est comme un bras de fer."
  • "Je sais qu'on ne peut malheureusement pas expulser les idées noires comme un mauvais repas."
  • "Je sais qu'être décalé est une force."
  • "Je sais qu'on se réjouit secrètement que certaines choses résistent à la science, qu'une part de mystère persiste."
  • "Je sais qu'un embouteillage sur l'autoroute, ce sont les immeubles des villes projetés à l'horizontale."
  • "Je sais que si j'étais facteur, je ne pourrais m'empêcher de lire les cartes postales."
  • "Je sais que la voisine parle toujours comme si elle aboyait."
  • "Je sais qu'on sent quand on est regardé."
  • "Je sais qu'il arrive qu'on ne regarde pas l'autre, simplement pour éviter de le voir détourner les yeux."
  • "Je sais qu'il m'arrive de me dépêcher vers une boîte aux lettres pour y glisser un courrier et rendre ainsi une chose irréversible."
  • "Je sais que, comme pour le corps, il faudrait constamment se soucier de ce que l'esprit consomme."
  • "Je sais que, charmé par les mots, on confond éloquence et intelligence."
  • "Je sais que si l'on pouvait remonter dans le temps, la naissance serait aussi terrifiante que la mort."
  • "Je sais que pour bien mentir, il faut une mémoire d'éléphant."
  • "Je sais que, quelles que soient les apparences, il y a une cohérence dans nos actions."
  • "Je sais qu'il y a le pays d'origine et tous les autres."
  • "Je sais qu'on ne se satisfait pas de seulement contempler la beauté, qu'on éprouve une irrésistible envie d'agir."
  • "Je sais que ce Chinois voit cet oiseau qui s'est posé chez moi par hasard comme le symbole du bonheur. Il lui a coupé à moitié les ailes pour qu'il ne s'enfuie pas."
  • "Je sais qu'on s'émerveille de comprendre un Chinois ou un Indien quand on se met à parler anglais."
  • "Je sais qu'il ne faut pas penser comme ça, mais c'est plus fort que moi!"
  • "Je sais qu'on dit "Au revoir", mais jamais "Au réécouter"."
  • "Je sais qu'il est difficile de répondre exactement aux besoins de quelqu'un, témoin ce chat qui apportait des souris à son maître malade."
  • "Je sais que les enfants croient que les autobus et les métros s'arrêtent juste pour eux."

 

  • Thomas l'imposteur, Jean Cocteau, 1923.

J'avais entendu que le livre était très drôle. Il est drôle par moments, la situation permettant nombre de quiproquos. Une écriture qui me semble surannée néanmoins. J'ai été déçu. L'histoire est celle de Guillaume Thomas, originaire de Fontenoy, près d'Auxerre. Personnage mythomane, il comprend rapidement tout l'intérêt qu'il y a à entretenir la confusion qui naît, en temps de guerre, quand il se présente comme Guillaume Thomas de Fontenoy. Lointain descendant du général de Fontenoy ou imposteur?

L'action se passe pendant la Première Guerre mondiale: "Le gouvernement venait de quitter Paris, ou, suivant la formule naïve d'un de ses membres: de se rendre à Bordeaux pour organiser la victoire de la Marne."

"De fil en aiguille, il lui arriva ce qui arrive aux enfants qui jouent. Il crut au jeu. Il s'attacha un galon."

 

"Il existe des hommes qui inspirent une confiance aveugle et jouissent de privilèges auxquels ils ne peuvent prétendre. Guillaume Thomas était de cette race bienheureuse.

On le croyait. Il n'avait aucune précaution à prendre, aucun calcul à faire. une étoile de mensonge le menait droit au but."

La chiromancienne Élisabeth elle-même s'écrie: "Je n'ai jamais rencontré une main pareille. Il n'a pas une ligne de vie; il en a plusieurs."

Jusqu'à sa mort, Thomas a le mot pour rire et joue:

"En face, à quelque distance, on distinguait le bloc d'une patrouille ennemie.

Cette patrouille voyait Guillaume et ne bougeait pas. Elle se croyait invisible.

Le cœur de Guillaume sautait en cadence, battait des coups sourds de mineur au fond d'une mine.

L'immobilité lui devint intolérable. Il crut entendre un qui-vive.

-Fontenoy! cria-t-il à tue-tête, transformant son imposture en cri de guerre.

-Et il ajouta, pour faire une farce: Guillaume II.

Guillaume volait, bondissait, dévalait comme un lièvre.

N'entendant pas de fusillade, il s'arrêta, se retourna, hors d'haleine.

 

Alors, il sentit un atroce coup de bâton sur la poitrine. Il tomba. Il devenait sourd, aveugle.

"Une balle, se dit-il. Je suis perdu si je ne fais pas semblant d'être mort."

Mais, en lui, la fiction et la réalité ne formaient qu'un.

Guillaume Thomas était mort."

 

 

  • Moi, Boy, Roald Dahl, 1984, 1987.

Récit autobiographique où l'on découvre notamment les origines norvégiennes de la mère de l'auteur, la place de la France dans sa petite enfance.

Dans une note préliminaire, l'auteur précise qu'"une autobiographie, c'est un livre qu'on écrit pour raconter sa propre vie et qui déborde, en général, de toutes sortes de détails fastidieux. Ce livre-ci n'est pas une autobiographie." Les détails ne sont en rien assommants, c'est sans doute pour cela que son récit ne correspond pas à la définition qu'il donne de l'autobiographie. Vivante et drôle, la narration donne à voir une vie et une époque.

  • la place des maladies et de la mort, avant la pénicilline (pages 22-23)
  • les premiers souvenirs, d'école, liés à des émotions et à un tricycle (p 25-26)
  • 5 secondes mémorables: le grand de douze ans qui dévale la pente à bicyclette sans tenir le guidon (page 30)
  • le goût pour les bonbons et les légendes parentales associées: les lacets de réglisse et le risque de ratite (pages 32-34), l'Arlequin et le chloroforme, bonbon pour bandits donné aux enfants pour qu'ils se tiennent sages! (pages 36-37)
  • l'autobiographie exige une part de vérité: Dahl héros de sa bande quand il glisse une souris morte dans le bocal de la marchande qui tient la confiserie (pages 41-43), héros déchu quand il pense l'avoir tuée, et plus encore quand ses amis et lui reçoivent une fessée magistrale administrée à coups de canne par le directeur d'école (pages 55-59), ce qui vaudra à Dahl de partir dans une pension en Angleterre.
  • la boîte à nanan au pensionnat et les lettres hebdomadaires adressées à sa mère.
  • simulation d'appendicite pour soigner un mal du pays.
  • accident de voiture et nez cassé puis recousu.
  • (pages 144-145 puis 147-148): convocation chez le principal pour avoir chuchoté à l'étude (injustice de la part de l'adulte) puis solidarité enfantine: un camarade dont le père est encore en vie projette de lui écrire pour dénoncer cette injustice.

"Les petits garçons peuvent se montrer très solidaires envers un des leurs qui a eu des ennuis, tout particulièrement lorsqu'ils estiment qu'il a été victime d'une injustice. Lorsque je regagnai la salle de classe, je fus environné de voix et de visages compatissants, mais un geste en particulier est resté gravé dans ma mémoire. Un garçon de mon âge, un certain Highton, était tellement révolté par toute cette histoire qu'il me déclara avant le déjeuner ce jour-là:

-Tu n'as pas de père, mais moi si. Je vais écrire à mon père pour lui dire ce qui s'est passé et il fera quelque chose.

-Il ne peut rien faire, répondis-je.

-Mais si bien sûr, dit Highton. Et il le fera. Mon père ne les laissera pas s'en tirer comme ça!

-Où est-il en ce moment?

-Il est en Grèce, répondit Highton? A Athènes. Mais ça ne change rien.

 Et le petit Highton entreprit sur-le-champ d'écrire à ce père qu'il admirait tant, mais bien entendu sans résultat. C'était néanmoins une initiative touchante et généreuse d'un petit garçon envers un autre, et je ne l'ai jamais oubliée."

 

  • Les sœurs de Boy, "convulsées de rire" (page 169) quand elles le voient en uniforme.
  • (page 178): le principal maniant le fouet, futur archevêque de Canterburry qui couronnera la reine. Doutes sur la religion.
  • un professeur à part, Corkers.
  • Boazer et fag : le bizutage (pages 194, 196)
  • Dahl engagé par la compagnie Shell, départ pour l'Afrique jusqu'à la deuxième Guerre mondiale (engagement dans la Royal Air Force)
  • pages 211-212: définition du bonheur. "J'étais heureux, vraiment heureux. Je commençais à me rendre compte que la vie était toute simple si l'on avait une routine à suivre avec des horaires fixes, un salaire fixe et un minimum d'occasions de penser de façon originale. La vie d'un écrivain est vraiment infernale comparée à celle d'un homme d'affaires. (...)Il faut être fou pour devenir écrivain. Celui qui choisit cette profession n'a qu'une seule compensation: une absolue liberté."

 

 

 

  •  Histoire d'Alice, qui ne pensait jamais à rien (et de tous ses maris, plus un), Francis Dannemark, 2013;

 

"J'ai rencontré ma tante en novembre 2001, le jour de l'enterrement de sa sœur. L'enterrement de ma mère, pour le dire autrement. Je savais qu'elle s'appelait Alice mais je ne la connaissais pas. Je connaissais encore moins l'histoire extravagante et fascinante de sa vie et de ses maris. Je ne lui ai pas demandé d'ouvrir la malle de ses souvenirs et de ses secrets; elle l'a fait quand même."

 

Quand Paul rencontre pour la première fois sa tante Alice, elle a soixante-treize ans. Elle est anglaise et veuve. De nombreuses fois veuve. Elle va lui raconter les joies et les peines de son incroyable existence aux quatre coins du monde. Et lui apprendre qu'amour peut rimer avec grâce et humour-même quand la vie est en larmes.

 

Le roman est farfelu, l'écriture inégale: grosses ficelles et belles trouvailles. De beaux passages et une chute intéressante. Après quelques citations, je reviendrai sur la chute.

 

quelques passages que j'ai aimés:

 

 

  • "Si les anges peuvent voler, c'est parce qu'ils se prennent à la légère."
  • "Les hommes, il faut les aimer comme ils sont, et ne  jamais essayer de les changer."
  • règle de vie: "un peu de bonne volonté, un peu de bonne humeur, un peu de bon sens."
  • "The hardest thing of all is to find a black cat in a dark room, especially if there's no cat."
  • "Je l'ai tellement secoué pour qu'il arrête d'être mort qu'il a fallu me sortir de sa chambre."
  • "La vie est une tragédie-quand on la regarde de près. Mais avec un peu de recul, c'est une comédie."
  • ...la seule façon d'avoir une chance d'être heureux, c'est d'accepter que rien n'est jamais certain, que rien n'est définitif, ni les bonnes choses...ni les mauvaises."
  • "Les seules personnes normales, ce sont les gens qu'on ne connaît pas. Et dès qu'on les connaît un peu, on voit vite qu'ils ne sont pas comme tout le monde, parce que ça n'existe pas des gens sans bizarreries."
  • "Mourir, ça lui était égal. Mais ne plus pouvoir jouer d'un instrument...Il savait que ça risquait d'arriver. Il a retrouvé le chemin de la drogue, un chemin qui glissait très fort. Nick savait mettre toute la vie dans ce qu'il jouait et chantait -mais il ne savait pas vivre. Pas très bien en tout cas..."
  • "Je crois qu'on est heureux chaque fois qu'on ne pense pas qu'on pourrait être avec d'autres gens, ou ailleurs, à faire autre chose. Right now, I'M happy.

       -Me too."

  • "on ne peut pas souvent supprimer le mal mais on peut toujours faire quelque chose de bien, ainsi l'équilibre se maintient."

 

A la fin du récit, tante Alice révèle au narrateur qu'elle était enceinte quand elle a perdu son père et son premier mari dans un bombardement. Ce fils, elle l'a fait naître et l'a confié à sa soeur, Mady, qui se désespérait de ne pas pouvoir en avoir. Ce fils, elle l'aurait mal aimé, trop aimé, car elle avait perdu son mari et son père. Ce fils, c'est Paul, le narrateur...

 

 

  • Cinquante nuances de Grey, El James, 2011, 2012.

Je ne pouvais pas passer à côté de ce phénomène mondial. Le roman se lit bien; il est écrit correctement. Récit d'une relation SM entre le très fortuné Christian Grey et l'étudiante Anastasia Steele, dont le prénom est tout un programme: supportera-t-elle la douleur? A ce sujet, j'ai trouvé la fin (du premier volet de la trilogie) bien trouvée (la véritable douleur est celle de la séparation).

L'usage des correspondances électroniques comme support des échanges amoureux occupe une place importante. Des références antiques disséminées ici et là...

 

 

  • L'accompagnatrice, Nina Berberova, 1985.

 

Premier roman de Nina Berberova (1901-1993) qui le publia à plus de 80 ans. L'action se passe au début du 20ème siècle. La narratrice, née d'une mère qui a caché sa grossesse (le père est un jeune homme, élève de la mère: il est âgé de 19ans) à tous, devient l'accompagnatrice d'une femme à qui tout semble sourire: Maria Nikolaevna, dont elle va jalouser la vie et le bonheur. Sonetchka aimerait que Maria lui confie ses secrets, ses sentiments, exister. Elle va même croire pouvoir jouer un rôle majeur en découvrant l'amant platonique de Maria, fidèle à son mari, Pavel Fédorovitch, lequel jouera lui-même le rôle décisif rendant possible l'amour de Maria pour Ber.

 

Texte bref et accessible. Réflexion sur les humiliés, sur l'amour.

 

 

  • Le pingouin, Andreï Kourkov, 1999, 2000.

 

Victor vit à Kiev: journaliste au chômage, il a adopté Micha, un pingouin dépressif, rescapé du zoo. Lorsqu'un patron de presse lui propose de préparer des nécrologies de personnalités encore bien en vie, Victor saute sur l'occasion. Seulement voilà: les personnes en question meurent peu après et Victor apprendra qu'il joue un rôle dans ces disparitions. Drôle et captivant, ce roman se termine de manière surprenante. Victor voulait soigner son pingouin en lui payant un voyage en Antarctique. C'est bien un pingouin qui partira, mais pas Micha...

J'ai aimé l'atmosphère mystérieuse, digne par moments de romans d'espionnage ou policiers, les rebondissements drôles et surprenants, la place donnée au pingouin (le pingouinologue, son diagnostic, l'hospitalisation et la mort; la location du pingouin pour les enterrements, l'hospitalisation du pingouin, etc).

 

  • Les agneaux du Seigneur, Yasmina Khadra, 1998.

L'action se passe à Ghachimat, un village d'Algérie au moment de la récente guerre civile. On s'y connaît depuis l'enfance, on se jalouse et on se jauge. On s'affronte en secret pour obtenir la main d'une fille. On déteste ceux qui ont réussi, on méprise ceux qui sont restés dans la misère. On étouffe sous le joug d'une tradition obsolète. On ne s'émeut guère des événements qui embrasent la capitale.

Mais il suffit du retour au pays d'un enfant fanatisé, pour que les habitants de Ghachimat basculent dans le crime collectif, portés par le ressentiment et la rancœur. Et c'est ainsi que , progressivement, des garçons bien tranquilles deviennent des tueurs en série...

 

L'atmosphère du village comme la cruauté sont bien rendues, jusqu'au cadavre piégé de Sarah.

La langue de Khadra est féconde même si ce roman n'est pas mon préféré. La figure de Zane, le nain-vautour, est intéressante.

 

Passages qui m'ont plu:

"-Savez-vous pourquoi Dieu a ordonné à Abraham de lui sacrifier son fils chéri?

-Bien sûr.

-Pourquoi?

-Pour tester la foi d'Abraham, dit Youcef.

-Blasphème! Oserais-tu insinuer que Dieu doutât de Son prophète? N'est-il pas l'Omniscient?...Dieu avait seulement un message pour les nations entières. En demandant à Abraham de tuer son enfant au haut de la montagne, puis en lui proposant un bélier à la place de l'enfant, Il voulait faire comprendre aux hommes que la Foi a ses limites aussi, qu'elle s'arrête dès lors qu'une vie d'homme est menacée."

 

  • Les champs de bataille, Dan Franck, 2012.

Jean Moulin a-t-il été dénoncé parce qu'on craignait ses idées? Certains l'ont-ils livré aux nazis pour reconstruire, à la Libération, une France différente de celle qu'il espérait? Après la guerre, la justice a choisi de répondre "non" à ces questions. Par deux fois, le principal suspect, René Hardy, a été acquitté. Malgré les témoignages troublants, malgré les documents embarrassants.

Décidé à comprendre ce qui se noua à Caluire, le 21 juin 1943, un juge à la retraite rouvre le dossier. René Hardy est donc convoqué par cet homme pour un nouvel interrogatoire. Face-à-face imaginaire. Cet homme blessé cherche-t-il la vérité ou un sens à sa propre histoire?

 

Le roman se lit en partie comme une instruction, un tête à tête entre l'inculpé et le juge dialogué en présence d'un greffier. Au fil de la lecture, on découvre l'arrestation de Jean Moulin, alias Max, Rex ou encore Jacques Martel rendue possible grâce à une trahison, le rôle de Klaus Barbie, le double jeu de Lydie Bastien (aimée de René Hardy, elle travaille en réalité pour la Gestapo), les fortes dissensions au sein même de la Résistance. Une figure centrale: celle de Jean Moulin, ancien chef de cabinet de Pierre Cot (ministre de l'Air du Front populaire: il crée Air France et aide clandestinement les républicains espagnols). Préfet de l'Eure et Loire au moment de l'entrée des Allemands dans la ville de Chartres (page 194 et suivantes, édition Grasset), défendue jusqu'au bout par des tirailleurs sénégalais (17 juin 1940), il est torturé pour avoir refusé de les accuser à tort de crimes et de viols. Emprisonné dans la même cellule qu'un tirailleur sénégalais qui se donne la mort cette nuit-là, Jean Moulin survit et devient le résistant qu'on connaît.

Au terme d'une narration qui se fait de plus en plus complexe (dans les dernières pages, "Max" et le juge semblent parfois se confondre), on découvre l'identité du juge: il s'agit du fils du tirailleur sénégalais, compagnon de cellule de Jean Moulin qui l'évoque d'ailleurs dans Premier combat. Arrêté par la Gestapo, interrogé par Klaus Barbie, René Hardy aurait transigé pour sauver celle qu'il aimait...sans savoir qu'elle travaillait pour la Gestapo. Sur ordre de Barrès (le général Pierre Guillain de Bénouville) dont il partage l'idéologie, il se serait rendu à Caluire provoquant l'arrestation de Jean Moulin.

 

Malgré des considérations politiques parfois un peu longues, inutiles, trop didactiques, le roman repose sur une construction digne d'un bon roman policier qui invite le lecteur à suivre pas à pas l'enquête.

 

J'ai beaucoup aimé ce roman, sa dimension historique avec les enjeux politiques et sentimentaux qui se trament, sa construction qui ménage le suspense jusqu'au bout, l'introduction de détails empruntés à la réalité (je pense notamment à l'épisode central du 17 juin 1940 que j'ai mentionné).

 

 

  • Les coups, Jean Meckert, 1942.

"C'est l'histoire toute simple d'un gars qui fait le manoeuvre dans des petits ateliers de mécanique.

Félix tente d'expliquer en phrases saines et drues son désarroi d'être incompris et de mal comprendre. Que ce soit dans ses discussions avec ses patrons, avec les cousins ou avec sa femme, Paulette, Félix souffre de toujours mal s'exprimer. Il lui arrive même d'entrer en conflit, dans l'esprit de sa femme, avec de superbes mots de roman-feuilleton, et de perdre la bataille.

Alors, il bat sa femme, au bout de désespoir. Tout comme on est contraint de faire la révolution lorsque les mots, les échanges, et finalement l'existence ont perdu tout leur sens profond pour sombrer dans la vulgarité des idées trop couramment reçues et trop rarement ressenties." (Jean Meckert)

 

Le roman est très bien écrit: la narration est pour l'essentielle assumée par Félix (langue populaire de la fin de la première moitié du 20ème siècle). La langue rappelle Céline. Elle est ici source de malentendus, vecteur de différences sociales, signe d'impuissance et source de violence. Les malentendus vont loin et la fin est poignante. Ce qui m'a le plus plu dans le roman est cette langue populaire de l'époque. J'ai été surpris de voir que "pipelet" et "pipelette" étaient encore employés à l'époque dans leur sens originel de concierge. (cf M. et Mme Pipelet dans les Mystères de Paris).

 

 

 

 

 

  • La liste de mes envies, Grégoire Delacourt, 2012.

Jocelyne Guerbette est mercière à Arras: un jour, elle joue et gagne à l’Euro millions. Elle se fait discrète, craignant de perdre tout ce qui fait son bonheur. Elle n'encaisse d'ailleurs pas son chèque immédiatement, préférant dresser la liste de ses envies.

Finalement, son mari -Jocelyn- encaissera le chèque et prendra la fuite, dépensant trois des dix-huit millions avant de réaliser qu'il a perdu le bonheur, continuer à désirer ce qu'on possède.

J'ai aimé la narration à la Foenkinos, sans prétention mais bien menée: des chapitres brefs, un dialogue intérieur efficace, des personnages secondaires attachants (le père atteint de la maladie d'Alzheimer), quelques retours en arrière judicieux.

 

phrases que j'ai bien aimées:

"Nous avons deux enfants. Trois en fait.Un garçon, une fille et un cadavre."

 

"J'ai l'impression de vivre dans une brochure historique."

 

"L'amour supporte mieux l'absence ou la mort que le doute ou la trahison." (André Maurois)

 

 "Aimer, ce n'est pas seulement "aimer bien", c'est surtout comprendre." (Françoise Sagan, Qui je suis)

 

 

  • La Fabrique des mots, Erik Orsenna, 2013.

Douze ans après La Grammaire est une chanson douce, Erik Orsenna reprend les personnages qui nous sont familiers: Jeanne, Mlle Laurencin, Nécrole...et l'univers fabuleux et didactique des mots menacés de disparition.

Cette fois, Nécrole veut interdire les mots inutiles pour accroître la productivité, mettre un terme aux bavardages. La liste des mots autorisés contient 12 verbes, car "Nécrole veut nous mettre au travail. Donc il n'a retenu que les mots qui décrivent des actions": naître, manger, boire, pisser, déféquer, dormir, divorcer, se marier, travailler, vieillir, mourir, acclamer."

S'il y a quelques jolies trouvailles -Mlle Laurencin oublie volontairement les prénoms de ses élèves pour qu'ils réalisent la gravité de la situation; l'explication historique de la  géographie du Tendre, pays traversé par trois cours d'eau l'Inclination, l'Estime et la Reconnaissance;  certaines explications étymologiques ou la situation irrégulière dans laquelle se trouvent les mots d'origine étrangère ou régionale- cette poursuite de la Grammaire est sans doute moins fabuleuse, trop didactique et finirait même par lasser le lecteur.

Erik Orsenna défend et illustre la richesse de la langue française, explique simplement les échanges entre les langues -les importations arabes et américaines, les exportations françaises.

 

Les douze mots officiels finissent par s'ennuyer car "comment voulez-vous prendre plaisir à manger quand vous n'avez droit à aucun commentaire, pour parler de votre repas?"; la résistance s'organise aussi parmi les habitants. Des banlieusards viennent même en renfort pour sauver les Nuggets, Alcatraz, bédave, bicrave, bouillave, poucave et coups de pression... Les ficelles sont un peu trop grosses hélas. Si le charme des mots est là, le souffle narratif n'est pas vraiment au rendez-vous...

 

 

  •  La controverse de Valladolid, Jean-Claude Carrière, 1992.

 

Chapitre 1 : « Des peuples nouveaux. Qui sont-ils ? »

 

  • La découverte du Nouveau Monde s’accompagne d’une question importante : qui sont donc les hommes et les femmes que l’on découvre ? Christophe Colomb et Amerigo Vespucci découvrent-t-ils le « royaume du Diable » ou un paradis terrestre ? Rapidement, on conclut qu’ils sont faits pour obéir, qu’il s’agit d’une nouvelle population de serfs accordés par Dieu.

    « A vrai dire, on ne fut pas long à déclarer que les peuples nouveaux avaient pour vocation l’obéissance. D’apparence fruste, sans écriture, sans architecture visible, sans religion articulée, ils étaient des esclaves-nés, de vrais esclaves de nature. »

    Très rapidement néanmoins un débat s’ouvre sur la place de ces hommes nouveaux :

    • certains moines-missionnaires s’émeuvent des durs traitements qu’on inflige aux Indigènes.
    • La pratique de l’encomienda (distribution aux capitaines espagnols des « lots de terre, souvent très importants, avec villages, cours d’eau, sous-sol, populations ») encourage les colons à traiter les Indigènes comme leur propriété, comme leurs esclaves.
    • Cordoba, moine dominicain, lance un sermon terrible (1511) contre les colonisateurs : il affirme que les indigènes sont très injustement maltraités. De retour en Espagne, il convainc le roi Ferdinand d’adopter des mesures protectrices : ce seront les lois de Burgos, qui réduisent les horaires de travail des Indigènes et rappellent que le premier objectif est de leur donner une éducation religieuse (catholique).
    • L’institution du requerimiento, en instaurant une domination légale, vient contredire aussitôt les lois de Burgos. Les Indigènes sont « requis » de se soumettre et de faire dorénavant ce qu’on leur dira.  Le « fer et le feu » sont les armes d’une spoliation et d’une domination qui se font « en règle ».

    « ll suffit de s’adresser à eux, sous la bonne protection d’une escorte munie de fusils (arme qu’ils ignorent et qui les terrifie), et de leur lire au nom du roi un texte officiel, parfois même directement en espagnol, sans interprète. »

     

    L’Europe se moque de l’Espagne et s’approprie la « légende noire » que véhiculent certains voyageurs (récits d’atrocités).

    L’Europe traverse d’ailleurs une crise religieuse (renforcée par les scandales des papes Borgia), avec l’apparition du protestantisme (christianisme réformé, Luther), la sécession de l’Eglise d’Angleterre, une véritable « révolte hérétique » aux yeux de la très catholique Espagne qui impose aux juifs comme aux musulmans « l’exil ou la croix », c’est-à-dire l’exil ou la conversion.

     

    C’est dans ce contexte de crise, « comme par une étrange compensation du destin (on disait plutôt de la Providence) » que les Espagnols abordent sérieusement aux côtes du Mexique (1519), véritable empire dominé par les Aztèques.

     

    « Phénomène unique dans le déroulement des siècles : deux empires se rencontrent, hautement organisés l’un et l’autre, et qui pourtant jamais ne se connurent, même par ouï-dire. La Terre abritait donc des millions d’inconnus. De part et d’autre, stupéfaction : comme si des êtres à l’allure d’hommes débarquaient d’une autre planète. Plus question d’individus, de clans, de bandes, de tribus. Voici une société complexe, organisée en toutes ses parties.

    Seule reste la question, toujours la même : qui sont-ils ? »

     

    Cortes conquiert la capitale aztèque, Tenochtitlan –qui sera Mexico- dès 1521, fort de ses armes à feu, de ses chevaux, et des maladies nouvelles et dévastatrices qu’il importe avec ses soldats :il est vite considéré comme un demi-dieu.

    Le nouveau souverain d’Espagne, Charles Quint, profite de la richesse inépuisable qu’apportent ces nouvelles conquêtes.

    « Les mines paraissent inépuisables. Et voici que viennent aussi les épices, les bois précieux, le cacao, et des légumes inconnus, et le tabac qui séduira le monde. »

    Demeure néanmoins la question des hommes.

    Abandonnées de Dieu, ces civilisations ne méritent-elles pas d’être anéanties ?

    Les recommandations papales visent à traiter les « Indiens » avec dignité et humanité.

    La conquête du Mexique s’achève en 1546 par la soumission des Mayas.

    Les interrogations persistent : en 1550, Charles Quint décide d’arrêter provisoirement les expéditions de conquête et provoque dans sa capitale, Valladolid, une confrontation qu’on espère définitive, qui doit répondre à cette question lancinante : qui sont-ils ?

     

    Chapitre 2

 

  • Sepulveda publie un livre à Rome (L'autre Democrates: des justes causes de la guerre) qui met en scène un dialogue  entre Democrates (alias Sepulveda), Cortes, le conquérant du Mexique et un troisième interlocuteur. Ce livre légitime l'action de Cortes au Mexique.

     

    Sepulveda veut publier son livre en Espagne. Une dispute (ou controverse, ou échange contradictoire) a lieu à Valladolid pour savoir s'il faut autoriser cette publication. L'enjeu implicite de la controverse de Valladolid est donc de légitimer ou non l'action de Cortes au Mexique.

    Rappelons à ce sujet qu'une note de l'auteur en ouverture du livre indique clairement que son œuvre est plus narrative et dramatique qu'historique.

     

    Face à Sepulveda, Las Casas défendra le sort des Indigènes.

     

    Le chapitre 2 propose un portrait* de Las Casas, inséré dans la trame narrative du chapitre 2: ce portrait constitue une pause narrative (sorte d'arrêt sur image) incluant d'ailleurs un retour en arrière pour mieux éclairer le personnage.

     

    A Valladolid, une nouvelle fois (une ultime fois?), Las Cas va devoir lutter pour défendre ses convictions. Son contradicteur s'appelle Sepulveda. L'auditoire est composé d'une quarantaine d'ecclésiastiques.

 

Chapitre 3:

 

*Entrée en grande pompe du légat du Pape que tous respectent, même le comte de Pittaluga, représentant de Charles Quint.

*(retour en arrière) Arrivée de deux observateurs, Ramon et Gustavo, envoyés à Valladolid par l'évêque de Puebla, un adversaire déclaré de Las Casas.

*Le cardinal Salavatore Roncieri, légat du Pape, rappelle le motif de la controverse qu'il faudra trancher par une décision irrévocable. Le légat donne des gages d'impartialité: Las Casas hoche la tête à l'évocation des Indiens maltraités injustement, Sepulveda à celle des rumeurs répandues en Europe.

 

*Plaidoirie de Las Casas:

 

Notons déjà qu'elle a plusieurs destinataires:

*le cardinal Roncieri, légat du Pape, arbitre de la controverse;

*l'assemblée d'ecclésiastiques réunis à Valladolid: parmi elle, Sepulveda évidemment, son adversaire de dispute, mais aussi le comte de Pittaluga, représentant de Charles Quint.

*Les lecteurs, car dans tout roman, si un dialogue s'adresse toujours d'abord aux personnages du roman, il est aussi destiné aux lecteurs.

 

D'emblée Las Casas se place du côté de Jésus Christ ("Je suis la vérité et la vie") en prétendant affirmer la vérité et s'opposer à ceux qui donnent la mort. On sait qu'il s'adresse à une assemblée d'ecclésiastiques. Il cherche à capter l'attention et la bienveillance de son auditoire par ses premiers mots.

 

Il prône une décision rapide car des Indiens meurent exterminés à chaque minute. Sans s'attarder sur le risque de précipitation signalé par le légat ("Mais sans abréger la vérité"), Las Casas rebondit sur le mot "vérité" prononcé par le cardinal:"la vérité, nous sommes en train de la détruire. Un crime est en cours, voilà la vérité" selon Las Casas.

 

Las Casas dénonce la "terrible soif de l'or" dont témoignent les conquérants espagnols comme s'il s'agissait d'un nouveau dieu. C'est au nom de ce mobile sacrilège que les Indiens sont traités "comme des animaux privés de raison" - ce qui est contraire aux recommandations du Pape- comme des esclaves de guerre aux joues marquées.

Après avoir fait circuler dans l'assemblée les premières pièces à conviction (dessins représentant les Indiens), Las Casas explique en quoi consiste le crime:

  • Les Indiens sont envoyés dans des mines qui sont pires que l'enfer;
  • Ils sont massacrés comme des bêtes à l'abattoir;
  • Ils souffrent du fer, du feu, on leur coupe les mains par groupes de 13 pour "honorer le Christ et les 12 apôtres."

Las Casas insiste sur la dimension sacrilège du crime qui est commis avant de décrire l'horreur infligée par les Espagnols dans une énumération insoutenable: crânes fracassés d'enfants, gril, noyade, corps donnés à des chiens affamés...

La sonnette impose le retour au calme dans l'assemblée. Le légat objecte que ce qui est décrit par Las Casas, ce sont les "tristes atrocités de la guerre", idée que réfute aussitôt Las Casas: il ne s'agit pas d'une guerre.

Les interventions du cardinal Roncieri (ne pas abréger la vérité/ horreurs de la guerre) pourraient laisser penser qu'il est hostile à Las Casas. Néanmoins, quand il refuse l'objection de propos blasphématoires, il garantit la liberté d'expression de Las Casas.

 

chapitre 4:

 

Las Casas poursuit sa plaidoirie dénonçant les excès espagnols -l'anthropophagie qui suscite l'indignation et le doute dans l'assemblée.

La sonnette retentit, le légat intervient. Nul besoin d'élever la voix: "Celui qui crie veut étouffer la voix de l'autre". Le légat recadre le débat et clôt le chapitre des abominations pour revenir à la question centrale de la controverse: sont-ils des hommes?

Las Casas défend l'idée qu'ils sont les meilleurs hommes (beaux, pacifiques, doux, généreux, naïfs), qu'ils ont été abusés par Cortès et qu'à présent, ils se laissent aller au désespoir, perdant tout désir de vivre.

"Ils sont notre prochain" selon Las Casas.

 

chapitre 5:

C'est au tour de Sepulveda de parler. Il use de bien des détours avant d'avancer son premier argument:

  1. Il interroge d'abord Las Casas sur sa vie de colon et insiste sur le tort qu'auraient toujours les seuls Espagnols. L'auditoire est espagnol, il s'agit de s'attirer sa sympathie.
  2. Il procède à une attaque ad hominem quand il évoque ses égarements rapportés par des voyageurs. Las Casas s'emporte et le cardinal lui demande de se calmer, précisant: "Personne ici ne vous tient pour fou." L'attaque est vive et personnelle. Il s'agit de déstabiliser l'adversaire et de le montrer sous son mauvais jour.
  3. Sepulveda enfin insiste sur la comparaison récurrente dans la bouche de Las Casas entre la prétendue douceur des Indiens et celle des brebis: "S'ils sont comme des brebis, alors il ne sont pas des hommes."Le propos peut paraître très surprenant mais en réalité il sert à introduire la vision d'un Christ conquérant ("Je ne suis pas venu apporter la paix, mais l'épée"): comme Las Casas, Sepulveda cite Jésus Christ et se place de son côté, rejetant son adversaire dans l'autre camp. Comme Las Casas, Sepulveda a recours à un argument religieux, celui de la "juste guerre, la guerre aimée de Dieu."

L’idolâtrie indienne serait une offense à Dieu et la guerre menée par les Espagnols serait aussi juste contre les Indiens que contre les Maures.

Sepulveda voulant pousser son avantage se rend compte trop tard que l'évocation du jeune Indien transpercé au ventre par un soldat sous les yeux de Las Casas, en amenant la question du salut de l'âme, suggère l'idée -relevée par le cardinal- que les Indiens ont une âme...ce qui n'est pas son propos!

Sepulveda diffère cette question et ramène la discussion sur un terrain plus consensuel au sein de l'auditoire: la nécessaire évangélisation des Indigènes.

Le cardinal donne alors la parole à un témoin, frère Pablo, un moine franciscain.

 

chapitre 6:

Frère Pablo évoque dans son témoignage la prophétie dite du millenium dont la réalisation serait imminente: "dès que les derniers infidèles seront convertis."

Las Casas objecte que pour les Indiens, les conquérants sont des "démons" et persiste après l'intervention du cardinal: "la soif de l'or et de la conquête transforme les nôtres en démons."

Pour Sepulveda qui reprend sa plaidoirie au contraire, "tous les peuples de la terre sont destinés à être chrétiens" et manifestement, s'il n'y a aucune trace du passage des apôtres dans le Nouveau Monde, c'est que les Indiens "ne sont pas des créatures reconnues par Dieu." Il tient pour preuve la rapidité de la conquête espagnole, signe d'une intervention divine, d'une punition divine infligée aux Indiens.

L'intervention du supérieur du couvent rapportant des "fables affreuses" sur les Indiens exaspère Las Casas qui n'arrive pas à se taire et se fait rappeler à l'ordre par le cardinal.

A la fin du chapitre, arrive une charrette sur laquelle se trouve une étrange construction en bois à l'intérieur de laquelle se trouve un homme qu'on fait boire...

 

Chapitre 7:


Après un passage narratif théorique un peu difficile sur le droit humain et le droit divin (Thomas d'Aquin affirme que le droit divin n'abolit pas le droit humain versus la tradition ostiensiste dont se réclame Sepulveda), Sepulveda insiste sur l'horreur que suscitent les sacrifices humains pratiqués par les Indiens. Le cardinal intervient pour revenir à la question: sont-ils des hommes? A quoi Sepulveda répond qu'ils sont ...des esclaves par nature. D'ailleurs ils imitent assez facilement les Espagnols, ce qui est une caractéristique selon lui des esclaves.

"De tout temps les envahisseurs, pour se justifier de leur mainmise, ont déclaré les peuples conquis indolents, dépourvus, mais très capables d'imiter!" s'exclame Las Casas qui insiste sur l'existence de coutumes indiennes. Le cardinal se montre sensible à cette idée.

"Il fait remarquer qu'il s'agit là d'un terrain de discussion des plus délicats où nous risquons d'être constamment ensorcelés par l'habitude, prise depuis l'enfance, que nous avons de nos propres usages, lesquels nous semblent de ce fait très supérieurs aux usages des autres."

 

Sepulveda insiste sur tout ce que les Indiens ignorent: "Ils ignorent l'usage du métal, des armes à feu, et de la roue. Ils portent leurs fardeaux sur le dos, comme des bêtes, pendant de longs parcours. Leur nourriture est détestable, semblable à celle des animaux (...) Ils adorent des idoles affreuses (...) Ils ignorent aussi la nature de l'argent et n'ont aucune idée de la valeur respective des choses. Par exemple, ils échangeaient contre de l'or le verre cassé des barils."

Las Casas retourne l'argument contre Sepulveda:

"Parce qu'ils n'adorent pas l'or et l'argent au point de leur sacrifier corps et âme, est-ce une raison pour les traiter de bêtes? N'est-ce pas plutôt le contraire?"

Sepulveda fait des mœurs espagnoles la norme, quand Las Casas interroge ce qu'on appelle normal de ce côté-ci de l'Atlantique, qui sera jugé anormal de l'autre côté de l'Atlantique.

"Et pourquoi jugez-vous leur nourriture détestable? Y avez-vous goûté? N'est-ce pas plutôt à eux de dire ce qui leur semble bon ou moins bon? Parce qu'une nourriture est différente de la nôtre, doit-on la trouver répugnante?

-Ils mangent des œufs de fourmi, des tripes d'oiseau...

-Nous mangeons des tripes de porc! Et des escargots!

-Ils se sont jetés sur le vin, dit Sepulveda, au point, dans bien des cas, d'y laisser leur peu de raison.

-Et nous avons tout fait pour les y encourager!"

 

Sepulveda en affirmant que les Indiens sont des esclaves, admet qu'ils sont des hommes (même s'il les classe dans une catégorie inférieure); en dénonçant leur ivresse et leur perte de raison, il leur reconnaît...une raison; Las Casas, quand il souligne que les Espagnols encouragent les Indiens à boire, fait remarquer implicitement que les Indiens ont été traités comme des hommes qu'on aurait encouragés à boire.

Las Casas tente d'opposer à Sepulveda tout ce que les Indiens connaissent (culture de fruits et de légumes par exemple) mais le légat du pape l'interrompt pour laisser Sepulveda s'exprimer.

Sepulveda repart sur la méconnaissance des armes à feu, sur l'horreur des sacrifices que font les Indiens à leurs dieux.

Intervention du légat:

"Oui, oui, il s'agit bien d'une horreur démoniaque. Nous sommes tous d'accord. Mais s'ils ne sont pas des êtres humains du même niveau que le nôtre, s'ils sont proches des animaux, peut-on leur reprocher ces sacrifices?(...) On ne peut leur reprocher des sacrifices humains que s'ils sont humains."

Gêné, Sepulveda admet leur condition humaine, en cherchant aussitôt à l'atténuer: "Je dis simplement qu'ils sont à la plus basse place de cette condition."

Le chapitre s'achève sur une nouvelle confrontation autour de l'idée de norme à propos de l'art: pour Sepulveda, "ils n'ont aucune idée de l'art, de la beauté." Pour Las Casas, "ils ont leur idée de l'art."

Las Casas, prenant à témoin le père Pablo, évoque le collège de Mexico ouvert aux fils de princes aztèques qui y reçoivent une éducation espagnole et réussissent aussi bien que les Espagnols...

 

chapitre 8:

Las Casas affirme considérer les Indiens comme des frères et admet bien volontiers être souvent surpris de leurs réactions, comme eux des siennes!

"Nous nous étonnons les uns les autres. Sur ce point aussi, nous sommes semblables."

Las Casas d'évoquer l'architecture indienne, tant admirée par Cortes dans ses lettres au roi d'Espagne. Il poursuit sans s'attarder sur l'objection de Sepulveda ("Le conquérant qui a besoin de renforts ne voit pas de rides à sa conquête") et accumule les ressemblances: le patronyme, le châtiment des traîtres, la joie dans les fêtes, les gros mots ("Oui, les Aztèques blasphèment comme nous quand ils perdent!"). Dans certains domaines, ils sont même en avance sur les Espagnols: la médecine, avec la quinine contre la douleur et les remèdes pris des plantes et des rochers n'est qu'un exemple parmi d'autres. Pour Las Casas "une guerre ne peut pas être juste, même faite au nom du vrai Dieu, quand elle entraîne le massacre et l'esclavage. Cette guerre-là est condamnable (...) En réalité, la guerre des Indiens était la guerre juste, celle qu'ils menaient pour défendre leur vie, leurs usages, leurs biens (...) Ils étaient dans leur droit."

Après ces propos forts de Las Casas, Sepulveda crée la surprise en exhibant à l'assemblée curieuse la tête sculptée d'un serpent à plumes, représentation du dieu Quetzacoatl. Le cardinal la juge laide, interrompt Las Casas qui voudrait poursuivre. Il renvoie au lendemain la reprise de la dispute.

 

 

 

 chapitre 9:

Gustavo et Ramon, surpris et arrêtés, sont invités par le cardinal Roncieri qui prend connaissance de leur lettre de recommandation épiscopale (l'évêque de Puebla est un colonisateur affermi, vif adversaire de Las Casas). Les deux témoins reconnaissent leur inquiétude pour l'avenir de leurs exploitations et de leurs revenus. Ils se plaignent du mauvais travail des Indiens qu'il faut dresser comme des chiens.

"Nous, naturellement, c'est vivants qu'on les préfère. Morts, ils ne servent plus à rien."

Le cardinal invite ses hôtes à assister à la controverse.

Le comte de Pittaluga, représentant du roi Charles Quint, vient présenter ses salutations au légat du pape et lui demander si la controverse s'achèvera le lendemain car il a une chasse organisée.

"A votre place, je ferais patienter le gibier" , répond le cardinal. "En aucun cas, nous ne nous hâterons."

 

chapitre 10:

Durant la nuit, Sepulveda a rédigé et recopié douze objections à Las Casas qu'il distribue.

Le cardinal présente Gustavo et Ramon à l'assemblée avant d'évoquer une "surprise":

"J'ai finalement choisi de faire venir ici, en Espagne, quelques spécimens de cette espèce indienne."

Un homme seul et une famille (homme, femme, un enfant), venus de Mexico, manifestement apeurés. Une autre femme n'a pas survécu à la traversée. Frère Pablo sert d'interprète. Le cardinal, qui a consulté un groupe de médecins, assure à l'assemblée que "leur constitution physique est en tout point semblable à la nôtre." La question de la procréation une fois abordée, il s'agit pour le cardinal de procéder à l'examen de la pensée et du sentiment.

Las Casas fait observer qu'ils ont froid et obtient qu'on leur donne des couvertures.

Questionné sur la religion, un Indien assure rester fidèle aux dieux de ses ancêtres qu'il préfère. Il refuse de croire en la divinité de Jésus Christ. Las Casas assure que certains se sont convertis au christianisme mais surtout ceci:

"Leurs pensées ne sont pas une pensée, ni leurs sentiments un sentiment! Ils ne sont pas un peuple de moutons ou de sauterelles! Ils sont des individus, et leurs réactions varient!"

Pour Sepulveda leur rejet de l’Évangile est la preuve de leur méchanceté.

"Ils ne rejettent pas le Christ. C'est le Christ qui ne veut pas d'eux dans son royaume."

 

Chapitres 11 à 15:

De mémoire, car j'ai égaré mes notes, scène violente où l'on va arracher l'enfant à sa mère pour observer les réactions des Indiens. Scène des bouffons pour voir s'ils rient aussi. Ils ne rient pas...sauf quand le cardinal manque de tomber après les bouffonneries.

Le verdict: Les Indiens sont des hommes, mais pour préserver les intérêts économiques des colons et de l'église ...on importera de la main d’œuvre d'Afrique noire!

 

 

 

  • La Ballade de Lila K, Blandine Le Callet, 2010.

Fiction d'anticipation qui fonctionne à rebours: nous sommes à la fin du 21ème siècle, au début du 22ème. Le roman s'ouvre sur une scène vécue par la narratrice comme une intrusion violente des forces de police pour arrêter sa mère. Lila est alors élevée dans un Centre où tout est vidéo-surveillé et contrôlé. Lila ne supporte pas ce monde qui lui a enlevé sa mère et n'a qu'une idée en tête : la retrouver. Très intelligente, elle sait donner le change pour avancer dans une enquête qui s'avère d'autant plus difficile que sa mère a été déchue de ses droits parentaux: elle n'a donc plus d'existence légale et la retrouver semble mission impossible. L'auteur, spécialiste des monstres dans l'Antiquité, nous plonge dans un univers étrange constitué de chimères et de caméras de contrôle, d'une Zone qui semble le lieu de tous les dangers et de toutes les activités illégales. Les livres ne sont autorisés que sous forme numérique (après censure). Notre protagoniste fait des rencontres qui l'aideront dans sa quête et l'aideront à découvrir au prix d'une enquête semée d'indices en latin l'amer vérité...Livre bien construit, captivant, plaisant à lire.

 

  • L'allumeur de rêves berbères, Mohand Fellag, 2007.

 

J'avais été séduit par le titre de ce livre qui m'a finalement un peu déçu. Il met en scène un écrivain menacé de mort et rejeté par le régime qu'il a servi (la dichotomie est bien mise en évidence au début du chapitre 4: "Depuis longtemps deux écrivains cohabitent difficilement en moi et malmènent ma conscience"), Salim Zakaria, qui observe ses voisins et la vie algéroise au début des années 90 alors que la capitale est en proie à la terreur. L'eau y est rationnée et distribuée drastiquement de trois à six heures du matin.

Le livre est intéressant à plus d'un titre, notamment parce qu'il arrive à faire rire dans un contexte de terreur et violence. Les chapitres sont ponctués de circulaires de la République Algérienne Démocratique et Populaire qui émanent du Ministère de l'hydraulique et des ressources en eau et entrelacés du récit romancé que fait Zakaria dans une fiction autrement typographiée qui met en scène l'histoire de Nasser, destinataire par erreur d'une lettre de menaces de mort....

 

"Le pays ne fonctionne qu'avec des circulaires, c'est pour cela qu'il tourne en rond."

Les bulletins sont d'ailleurs croustillants qui justifient une crise "due à une sécheresse exceptionnellement longue et aux déperditions provoquées par la vétusté de la tuyauterie héritée de la période coloniale."

Quand le répartiteur de l'antenne parabolique tombe en panne, c'est la catastrophe car "on ne peut même pas se rabattre sur la chaîne nationale qui, fidèle aux premières diffusions de l'ORTF, s'arrête d'émettre vers 23 heures en entonnant l'hymne national, pendant très longtemps notre "Bonne nuit les petits." La boîte de résonance du pouvoir qu'est la chaîne nationale est d'ailleurs désignée comme responsable d'avoir vidé de tout contenu l'imaginaire national.

 

L'alcool y figure comme seule alternative à l'exil pour faire face à l'angoisse des lettres de menaces. Nasser en boit beaucoup d'ailleurs au bar de "La Méduse bleue" tenu par Mokrane, bar ouvert aux horaires du couvre-feu et fréquenté aussi bien par Zakaria et Nasser que par des dignitaires du régime, des policiers, des responsables de la Sécurité Militaire...

 

On apprend d'ailleurs de la bouche de l'Emir islamiste à la barbe rousse (dans la fiction de Zakaria) qu'il existe un trafic de lettres de menaces car elles permettent d'obtenir des visas très facilement.

Nasser raconte à Zakaria comment les jeunes "combattants de la foi" bénéficient avant de se faire exploser dans le centre ville d'une anticipation du paradis et d'un simulacre de la mort: dans la grotte où se regroupent les islamistes, les deux kamikazes encore "vierges" (=célibataires) sont mariés à des jeunes filles kidnappées sur les routes ou à des militantes consentantes pour leur "donner un avant-goût du paradis". "Les deux kamikazes ont droit à goûter à ce que l'islam interdit sur terre, mais qu'il rend licite à volonté là-haut. Puisqu'ils sont considérés comme morts, ils ont accès à tout."

 

Entre la fiction qu'écrit Zakaria et ses cauchemars habituels, le lecteur est convaincu de la mort de Nasser quand en réalité, seul son homonyme est mort (un officier des douanes). On comprend alors aussi pourquoi Nasser a reçu par erreur des lettres de menaces.

 

C'est seulement dans les derniers chapitres qu'on comprend le titre du livre, avec la nouvelle invention de l'alchimiste Aziz: la machine Rêves berbères qui fabrique des boissons alcoolisées qui seront capables de "desserrer l'étau du stress qui emprisonne [ses] concitoyens". Il s'agit d'"agir sur les préjugés incrustés dans la génétique culturelle." Aziz teste la machine sur Ahmed, ami d'enfance, analphabète.

"-Connais-tu Shakespeare?

-Chkoun? (= Qui c'est?)

-Shakespeare? William Shakespeare?

-Je suis supposé le connaître.

-Pas spécialement.

-Il habitait le quartier avec nous?

(...) Ahmed avale le breuvage d'un trait, puis déglutit d'une drôle de façon, comme une autruche avale un réveil.

-Maintenant, dis-moi, Ahmed. Connais-tu Shakespeare?

-Il I may trust the flattering truth of sleep,

My dreams presage some joyful news at hand (...)déclame Ahmed."

 

 

passages que j'ai aimés:

 

  • "En appuyant son propos d'un vrillage de mains chargé de signes cabalistiques où se mêlaient fatalité, hauteur et dédain -geste typiquement algérois, il lui dit..."
  • "..notre aire géographique appelée selon les différents colonisateurs: Africa, Numidia, Berbérie, Maghreb, ou Afrique du Nord. Personnellement, je préfère, même s'il est péjoratif le terme Berbérie, parce qu'il est le socle qui englobe la géographie physique et l'unicité linguistique sur lesquelles se sont posées et fondues les différentes cultures venues d'ailleurs."

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  • L'importance d'être Wilde, Philippe Honoré, 2012.



Petit bijou théâtral de Philippe Honoré joué actuellement au Lucernaire qu'il dirige depuis 3 ans. Salle comble. Les spectateurs sont accueillis par des aphorismes de Wilde chuchotés à nos oreilles : "Quand les gens sont d'accord avec moi, j'ai toujours l'impression que je suis dans l'erreur".
Les consignes de sécurité comme l'invitation à éteindre son portable son
t également formulées sous forme d'aphorismes: "Il est bien plus poli d'éteindre son portable que de le laisser en mode vibreur." Les comédiens portent des trèfles à quatre feuilles gigantesques et se disent "merde"  à voix haute sur scène avant le démarrage du spectacle.


Deux hommes, une femme, un décor simple (un grand cadre contenant un pêle-mêle de photos en noir et blanc), une bande sonore bien trouvée pour ponctuer les tableaux qui retracent de manière chronologique le parcours biographique d'Oscar Wilde. Les trois personnages jouent Wilde comme le narrateur ou les interlocuteurs (Constance, la femme de Wilde, Gide, etc). Régulièrement les trois se retrouvent à lire le "Times" pour énoncer une série d'aphorismes.

La présentation est originale, le texte de Philippe Honoré -qui s'inspire évidemment de l'oeuvre et de la vie de Wilde- est bien agencé.

J'ai découvert ainsi des extraits de Salomé, pièce écrite en français ("Il n'y a que deux langues au monde: le grec et le français."), comme une prémonition du destin tragique de l'arroseur arrosé qu'est Wilde l'année où les frères Lumière présentent leur film éponyme: 1895, Wilde crée "L'importance d'être constant" qui connaît un immense succès (la traduction française a conservé non le sens, mais le jeu de mots sur le prénom/nom du titre anglais : The Importance of being Earnest) avant de porter plainte pour diffamation contre le marquis écarlate (le marquis de Queensberry), père de Bosie (lord Alfred Douglas) que fréquente Oscar Wilde....plainte qui se retourne contre l'accusateur aux "mauvaises moeurs", moeurs homosexuelles!

Le procès, les relations avec Bosie comme avec Mrs Wilde, et la fin misérable de celui qui choisit comme pseudonyme Sebastian Melmoth (référence au roman gothique de Maturin) après avoir perdu son nom troqué contre un numéro d'écrou (C.3.3), sa mort à Bagneux (il a depuis été transféré au Père Lachaise), même sa réhabilitation en ...1995, tout cela est évoqué brillamment en 80 minutes seulement pour le plus grand plaisir des spectateurs. De l'importance de voir Wilde...
quelques passages que j'ai particulièrement aimés:

  • "Quand les gens sont d'accord avec moi, j'ai toujours l'impression que je suis dans l'erreur"
  • "Je ne remets jamais à demain ce que je peux faire après-demain."
  • "Un artiste doit apporter des réponses à des questions qui n'ont pas encore été posées."
  • "La plus grande excentricité à notre époque si lassante et si sotte, c'est d'avoir de l'esprit. Pourquoi devrais-je m'en excuser?"
  • "Les livres peuvent être divisés en trois espèces: les livres à lire, les livres à relire, les livres à ne jamais lire. C'est hélas la catégorie la plus fournie!"
  • "Ce n'est pas ma faute si je déteste ma famille. J'imagine que cela vient du fait qu'aucun de nous ne supporte de constater que d'autres personnes ont les mêmes défauts que vous."
  • "On devrait toujours être amoureux, c'est pourquoi on ne devrait jamais se marier."
  • "Toutes les routes aboutissent au même point: la désillusion."
  • Il n'y a qu'un seul péché: la bêtise."
  • "Aucune carte du monde n'est digne d'un regard si le pays de l'utopie n'y figure pas."
  • "Le journalisme, ça consiste à dire que Lord Jones est mort, alors que personne ne savait qu'il était vivant."
  • "Le 2 mai 1895, date de la fin du procès d'Oscar Wilde, les frères Lumière présentaient leur film: L'arroseur arrosé. C'est exactement ce qui arriva à Wilde: de plaignant, il fut reconnu coupable d'outrages aux bonnes moeurs."
  • "Il n'y a que deux langues au monde: le grec et le français."
  • "Je suis capable de résister à tout, sauf à la tentation."
  • "La grande supériorité que possède la France sur l'Angleterre, c'est qu'en France tous les bourgeois veulent être artistes, alors qu'en Angleterre c'est le contraire."
  • "Ceux qui sont infidèles connaissent les plaisirs de l'amour; ceux qui sont fidèles en connaissent les tragédies."
  • "Perdre l'un de ses parents peut être regardé comme un malheur. Perdre les deux ressemble à de la négligence."
  • "Je vis tellement au-dessus de mes revenus, qu'en vérité nous menons, eux et moi, une existence entièrement séparée."
  • "Je ne voyage jamais sans mon journal intime. Il faut toujours avoir quelque chose de sensationnel à lire dans le train."
  • "L'égoïste n'est pas celui qui vit comme il lui plaît, c'est celui qui demande aux autres de vivre comme il lui plaît."
  • "Une cause n'est pas nécessairement bonne parce qu'un homme meurt pour elle."
  • "En Angleterre, rien n'est fait pour les femmes, même pas les hommes."
  • "Chaque homme tue ce qu'il aime."
  • "La réhabilitation d'Oscar Wilde n'intervint que le 14 février 1995 soit 95 ans après sa mort et un siècle jour pour jour après la première de L'importance d'être constant."
  •  A sa femme qui lui reproche de revoir Lord Alfred Douglas, Wilde écrit: "Oui, je le revois malgré son infamie. Je ne peux vivre sans l'atmosphère de l'amour. Et qu'il ait ruiné ma vie, m'incite à l'aimer."
  • A Bosie, alias Lord Alfred Douglas, Wilde écrit: "On peut vivre parfois pendant des années sans vivre du tout, et puis soudain, la vie entière se comprime en l'espace d'une seule heure. Ce fut ce qui m'arriva lorsque je te rencontrai. Ce que j'avais toute ma vie cherché sans imaginer pouvoir le trouver: la perfection de la beauté. Cela apparut lorsque je te vis venir vers moi et me parler."
  • Au même Bosie encore, il écrit aussi: "Je suis triste et bouleversé Bosie, vous devez éviter de me faire des scènes. Elles me tuent, elles saccagent la beauté de la vie. Je ne puis vous voir, vous si grec et gracieux défiguré par la passion. Je ne peux écouter vos lèvres incurvées me tenir des propos atroces. Il faut que je vous voie bientôt et que nous parlions.(..) Sans vous je traîne un coeur de plomb."
  • Au même encore: "La base d'une personnalité c'est la volonté et ma volonté était devenue totalement soumise à la tienne."
  • "Son destin aura été de porter successivement trois noms: Oscar Wilde, C.3.3., Sebastian Melmoth."
  • "Oscar Wilde écrivit, Sebastian Melmoth traîna dans les rues de Paris, mourut, fut enterré."

 

 

  • Rue Darwin, Boualem Sansal, 2011.

Après la mort de sa mère, Yazid Kadri, le narrateur, décide de retourner rue Darwin dans le quartier Belcourt à Alger. "Le temps de déterrer les morts et de les regarder en face" est venu.

Une figure domine cette histoire: celle de Lalla Sadia, dite Djéda, toute-puissante grand-mère installée dans son fief villageois, dont la fortune immense s'est bâtie à partir du florissant bordel jouxtant la maison familiale. C'est là que Yazid a été élevé, avant de partir pour Alger. L'histoire de cette famille hors norme traverse la grande histoire tourmentée de l'Algérie, des années cinquante à aujourd'hui. Le texte est incisif et drôle, parfois complexe voire fastidieux; sa construction, la quête, l'enquête identitaire du narrateur et les révélations finales sont particulièrement stimulantes.

 

 

  • Lointain souvenir de la peau, Russell BANKS, 2012.

 

Livre étonnant aux personnages attachants et troublants alors même que le protagoniste est un délinquant sexuel. Le Kid n'a que 21 ans, bracelet électronique à la cheville, il vit comme un paria avec les autres délinquants sexuels, sous un viaduc en Floride.

Si la couverture montre un iguane, c'est parce qu'Iggy l'iguane (un iguane aurait deux pénis si l'on en croit ce que le Kid raconte de la vie sexuelle de son animal) est l'animal de compagnie du Kid, du moins le premier. Le roman nous plonge donc dans ce lieu de relégation, dans le passé du Kid, avant d'introduire la figure étrange et inquiétante du mystérieux Professeur, sociologue atypique qui semble vouloir prendre le Kid sous son aile. Manipulateur aux identités multiples, le Professeur est l'une des rencontres qui vont faire mûrir le Kid. Au cours de leurs échanges, on apprend du Kid lui-même les raisons de son arrestation.

Il est à noter que tous les dialogues figurent en italique, sans guillemets ni tirets. C'est la première fois que j'observe cette présentation. Elle me semble assez intéressante.

 Le roman est captivant et se lit très bien en dépit de personnages rebutants de prime abord et d'ailleurs placés au rebut - la société du Viaduc est le plus souvent reléguée là car les individus qui la constituent ont été condamnés pour pédophilie.

 

quelques phrases qui ont retenu mon attention:

  • "Le Professeur glousse. C"est une habitude chez lui, son rire par défaut."
  • Le Professeur avait 12 ans, à l'époque, il était déjà en seconde au lycée et travaillait à un compte rendu de lecture dans lequel il tentait de prouver que, loin d'être seulement une histoire d'aventures pour enfants, le roman était en fait un traité philosophique codé qui voulait explorer les implications éthiques et religieuses de l'Origine des espèces de Charles Darwin.