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LES TEXTES DU MOIS (2017-...)

MAJ: 28/12/2017

 

  • décembre 2017

L'éléphant enchaîné.

 

Quand j’étais petit, j’adorais le cirque, et ce que j’aimais par-dessus tout, au cirque, c’étaient les animaux.

L’éléphant en particulier me fascinait ; comme je l’appris par la suite, c’était l’animal préféré de tous les enfants.

Pendant son numéro, l’énorme bête exhibait un poids, une taille et une force extraordinaires…

Mais tout de suite après et jusqu’à la représentation suivante, l’éléphant restait toujours attaché à un petit pieu fiché en terre,

par une chaîne qui retenait une de ses pattes prisonnière.

Mais ce pieu n’était qu’un minuscule morceau de bois à peine enfoncé de quelques centimètres dans le sol.

Et bien que la chaîne fût épaisse et résistante, il me semblait évident qu’un animal capable de déraciner un arbre devrait facilement

pouvoir se libérer et s’en aller. Le mystère reste entier à mes yeux.

« Alors, qu’est ce qui le retient ? Pourquoi ne s’échappe t-il pas ? »

À cinq ou six ans, j’avais encore une confiance absolue dans la science des adultes.

J’interrogeai donc un maître, un père ou un oncle sur le mystère du pachyderme.

L’un d’eux m’expliqua que l’éléphant ne s’échappait pas parce qu’il était dressé. Je posais alors la question qui tombe sous le sens :

« S’il est dressé, pourquoi l’enchaîne-t-on ? »

Je ne me rappelle pas qu’on m’ait fait une réponse cohérente. Le temps passant, j’oubliai le mystère de l’éléphant et de son pieu,

ne m’en souvenant que lorsque je rencontrais d’autres personnes qui un jour, elles aussi, s’étaient posé la même question.

Il y a quelques années, j’eus la chance de tomber sur quelqu’un d’assez savant pour connaître la réponse :

« L’éléphant du cirque ne se détache pas parce que, dès tout petit, il a été attaché à un pieu semblable. »

Je fermai les yeux et j’imaginai l’éléphant nouveau-né sans défense, attaché à ce piquet.

Je suis sûr qu’à ce moment l’éléphanteau a poussé, tiré et transpiré pour essayer de se libérer, mais que, le piquet étant trop solide pour lui,

il n’y est pas arrivé malgré tous ces efforts.

Je l’imaginai qui s’endormait épuisé et, le lendemain, essayait à nouveau, et le surlendemain… et les jours suivants… Jusqu’à ce qu’un jour,

un jour terrible pour son histoire, l’animal finisse par accepter son impuissance et se résigner à son sort.

Cet énorme et puissant pachyderme que nous voyons au cirque ne s’échappe pas, le pauvre, parce qu’il croit en être incapable.

Il garde le souvenir gravé de l’impuissance qui fut la sienne après sa naissance.

Et le pire, c’est que jamais il n’a tenté d’éprouver à nouveau sa force.

C’est ainsi ! Nous sommes tous un peu comme l’éléphant du cirque : nous allons de par le monde attachés à des centaines de pieux

qui nous retirent une partie de notre liberté. Nous vivons avec l'idée que "nous ne pouvons pas faire" des tas de choses, pour la simple et bonne raison qu'une fois, il y a bien longtemps, , quand nous étions petits, nous avons essayé et n’avons pas réussi.

fable extraite d'un livre de contes de l'Argentin Jorge BUCAY,

psychiatre et psychothérapeute.

  • novembre 2017

 

Lois et liberté.

 

« On a beau vouloir confondre l’indépendance et la liberté. Ces deux choses sont si différentes que même elles s’excluent mutuellement. Quand chacun fait ce qu’il lui plaît, on fait souvent ce qui déplaît à d’autres, et cela ne s’appelle pas un État libre. La liberté consiste moins à faire sa volonté qu’à n’être pas soumis à celle d’autrui, elle consiste encore à ne pas soumettre la volonté d’autrui à la nôtre. Quiconque est maître ne peut être libre, et régner c’est obéir.

Il n’y a donc point de liberté sans lois, ni où quelqu’un est au-dessus des lois : dans l’état même de nature l’homme n’est libre qu’à la faveur de la loi naturelle qui commande à tous. Un peuple libre obéit, mais il ne sert pas ; il a des chefs et non pas des maîtres ; il obéit aux lois, mais il n’obéit qu’aux lois et c’est par la force des lois qu’il n’obéit pas aux hommes. Toutes les barrières qu’on donne dans les républiques au pouvoir des magistrats ne sont établies que pour garantir de leurs atteintes l’enceinte sacrée des lois : ils en sont les ministres non les arbitres, ils doivent les garder non les enfreindre. Un peuple est libre, quelque forme qu’ait son gouvernement, quand dans celui qui le gouverne il ne voit point l’homme, mais l’organe de la loi. En un mot, la liberté suit toujours le sort des lois, elle règne ou périt avec elles ; je ne sache rien de plus certain. »

(Rousseau, Lettres écrites de la montagne, 8e lettre)

 

 

 

  • octobre 2017

 

LE VENDEUR ET LE CLIENT:

IMAGINATION, MENSONGE ET CRÉATION.

 

 

KAMEL: "Ne pas décorer la vie, la dénuder...." C'est de toi.

GILLES: A première vue, oui: je viens de l'écrire.

KAMEL: Putain! C'est profond...

GILLES: Assez banal, en fait.

KAMEL: ça signifie quoi exactement?

GILLES: Qu'un auteur se trompe s'il utilise la magie de son style pour noyer le poisson.

KAMEL: S'il ment? C'est pas un défaut de mentir. Je mens tout le temps. Avec ma mère...

GILLES: Je t'ai entendu.

KAMEL: Je l'ai rendue heureuse plus que si j'avais dit la vérité. Son fils mannequin, elle aurait jamais imaginé!

GILLES: Tu lui as raconté tant de salades qu'elle a sans doute perdu ses illusions.

KAMEL: Commence pas à me critiquer alors que je vais me mettre à bosser pour que tu m'engueules pas.

GILLES: Ce n'est pas pour moi, c'est pour toi, pour ton bien.

KAMEL: Pour ton bien...tu l'as trop répété, ça m'énerve.

GILLES: Vendeur dans une boutique de mode, il y a pire comme métier.

KAMEL: Ils m'ont retenu au milieu de cinq candidats: "Vous êtes le plus sympa, le plus motivé."

GILLES: Je suis certain que tu réussiras.

KAMEL: Demain, quand le client number one se pointera vers dix heures du matin...Bonjour, monsieur, je suis à votre entière disposition. Avez-vous besoin d'un conseil ?

Gilles entre aussitôt dans le jeu.

GILLES: Je regarde.

KAMEL: Je vous en prie, monsieur, faites comme chez vous. Le plaisir de l’œil est entièrement gratuit.

GILLES: Cette chemise peut-être...la bleue, non: la noire, non: la blanche.

KAMEL: Très chic. Avec cette cravate en soie...

GILLES: Une cravate...je n'en porte qu'aux enterrements.

KAMEL: Celle-ci, monsieur la portera au théâtre, dans les cocktails. Je la lui noue...elle rajeunit monsieur.

GILLES: Monsieur vous semble vieux ? Mesurez vos paroles, mon enfant !

KAMEL: Monsieur est en pleine force de l'âge. On lui donnerait à peine quarante-deux ans. Qu'il ait la bonté d'essayer ce pantalon, pure merveille made in iItaly.

GILLES: L'entrejambe de cette merveille comprime la virilité de monsieur.

GILLES: Monsieur n'est pas un éléphant.

KAMEL: Monsieur est au contraire d'une rare sveltitude....

GILLES: Sveltesse...

KAMEL: Sveltesse. Et ce costume magnifique à la coupe magnifique conviendra à son corps magnifique.

GILLES: Trop cher.

KAMEL: Que monsieur touche le tissu.

GILLES: Et monsieur peut-il toucher le vendeur ?

KAMEL: Monsieur veut plaisanter.

GILLES: Pour le vendeur, monsieur, est prêt à étudier un prix compétitif.

KAMEL: Monsieur, le vendeur n'est pas à vendre !

GILLES: Je lui achète dix chemises, vingt pulls, trente pantalons...

KAMEL: Le vendeur n'est pas libre...

GILLES: Cinquante paires de chaussettes, cent survêtements, mille cravates...je lui achète la boutique entière avec les succursales....

KAMEL: Le vendeur vit en concubinage....

GILLES: Nom de Dieu ! Avec qui ?

KAMEL: Un modeste écrivain.

GILLES: Modeste ?

KAMEL: Pour le moment. Mais il obtiendra le Nestlé...

GILLES: Le Nobel...

KAMEL: Le Nestlé et le Nobel réunis !

GILLES: Vous avez beaucoup de chance de connaître quelqu'un promis à un si brillant avenir.

KAMEL:  Moi aussi je serai au top comme lui. Je travaillerai dur dur. Le patron me remarquera: "Une perle, ce garçon !" Il finira par me laisser la boutique.

GILLES: Avec les succursales.

KAMEL: A Londres, à New York, à Rio de Janeiro.

GILLES: Ce sera l'empire Karamel.

KAMEL: Alors Karamel épousera une mignonne demoiselle qui lui fera trois bébés.

GILLES: Qu'arrive-t-il au Nestlé-Nobel pendant ce temps ?

KAMEL: Karamel lui paiera un château.

GILLES: Où il se morfondra seul et abandonné ?

KAMEL: Karamel ne l'abandonnera jamais. Dans sa BMW cabriolet, il lui rendra visite tous les dimanches après-midi pour une sieste améliorée.

GILLES: On est dimanche après-midi.

KAMEL: Je sais: je dis rien au hasard.

GILLES: On se réhabitue ?

KAMEL: Choisis : le canapé ou le lit ?

GILLES : Nous deux dans le lit, non ?

KAMEL: Si.

Ils sortent un instant. Gilles revient. Il téléphone.

GILLES: Bonjour, madame. Je voudrais parler à Kamel, votre nouveau vendeur. Comment, il n'est pas là ? Il a été embauché lundi dernier. Vous êtes certaine ? Pas présenté... ni lundi, ni hier, ni aujourd'hui. Et il n'a même pas téléphoné ? Pas d'excuse ? ça, il aurait dû s'excuser...la moindre des choses. Il s'excusera, je vous l'affirme. Trop tard: vous en avez engagé un autre. Je comprends. Je suis désolé comme vous. Au revoir, madame.

A la fin du coup de téléphone, Kamel entre en souriant. Il embrasse Gilles sur les joues.

GILLES: Pas trop épuisé ?

KAMEL: Un peu. Y a eu un monde au magasin! Des gens célèbres: un joueur de foot, un émir.

GILLES: Tu t'es occupé d'eux ?

KAMEL: Pas du joueur de foot, de l'émir.

GILLES: De l'émir ?

KAMEL: Il voulait une veste en daim.

GILLES: L'émir voulait une veste en daim ?

KAMEL: Et une casquette américaine pour son fils.

GILLES: Pour son fils une casquette américaine ?

KAMEL: Curieux, hein ?

GILLES: Très curieux.

KAMEL: La gérante est satisfaite de moi : "Kamel, vous vous débrouillez comme un chef."

GILLES: "Kamel, vous vous débrouillez comme un chef", ce sont les mots de la gérante ?

KAMEL: T'as les oreilles bouchées ou t'es une machine enregistreuse ?

GILLES: Juste un idiot qu'un second idiot mène par le bout du nez.

KAMEL: Merde ! T'as appelé...

 

 

(Karamel, Christian Guidicelli, 2001)

 

 

 

  • août 2017

LES DEUX QUI RÊVÈRENT.

 

[Texte découvert car cité dans Les secrets de vos rêves (Tobie Nathan, 2016), extrait d'un recueil de nouvelles de Borges, "Histoire universelle de l'infamie", in Histoire universelle de l'infamie/Histoire de l'éternité, 1963). Ce récit est d'ailleurs tiré d'un conte des Mille et Une Nuits (l'histoire d'Ali Cogia, marchand de Bagdad : Ali Cogia fait un songe qui lui rappelle son devoir de pèlerinage. Marchand, il se défait de ses affaires pour accomplir ce devoir. Il laisse en dépôt à un marchand un pot contenant des olives (mais aussi son trésor. Au moment de la restitution, on a une sorte de jugement de Salomon, permis par l'observation de jeux d'enfants: après 7 ans, les olives auraient dû pourrir; celles du pot sont bien récentes. C'est bien qu'il y avait de l'or dans ce pot, contrairement à ce que cherche à faire accroire le marchand qui avait reçu le pot en dépôt). L'histoire des deux hommes qui rêvèrent n'est  pas sans rappeler le  L'Alchimiste de Paolo Coelho.]

 

L’historien arabe El Ixaqui relate cet évènement :

« Les hommes dignes de foi racontent (mais seul Allah est omniscient et puissant et miséricordieux et ne dort pas) que vécut au Caire un homme possesseur de grandes richesses, mais si magnanime et si généreux qu’il les perdit toutes à l’exception de la maison de son père, si bien qu’il dut travailler pour gagner sa vie. Il travailla à tel point qu’un beau jour le sommeil s’empara de lui sous un figuier de son jardin. Il vit en songe un homme tout mouillé qui sortit de sa bouche une pièce d’or et lui dit : « Ta fortune est en Perse à Ispahan. Va la chercher. »

Au matin, il se réveilla, entreprit le long voyage, et affronta les périls des déserts, des navires, des pirates, des idolâtres, des fleuves, des bêtes féroces et des hommes. À la fin, il arriva à Ispahan.

La nuit le surprit dans l’enceinte de la ville et il s’étendit pour dormir dans la cour d’une mosquée. Contre la mosquée, il y avait une maison et, par décret du Dieu tout-puissant, une bande de voleurs traversa la mosquée et entra dans la maison. Les gens qui dormaient se réveillèrent à cause du vacarme que firent les voleurs, et appelèrent au secours. Les voisins crièrent aussi, l’officier du guet accourut avec ses hommes et les bandits s’enfuirent par la terrasse. L’officier fit fouiller la mosquée. On trouva l’homme du Caire que l’on rossa si fort à coups de bambou qu’il faillit en mourir.

Deux jours après, il reprit connaissance en prison. L’officier le fit amener et lui dit : « Qui es-tu ? Et quelle est ta patrie ? »

L’autre déclara: « Je suis de l’illustre cité du Caire et mon nom est Mohammed el Magrebi. »

L’officier lui demanda: « Qu’est-ce qui t’a attiré en Perse ? »

L’autre choisit de dire la vérité : « Un homme m’a ordonné en rêve de venir à Ispahan, parce que là était ma fortune. Me voici à Ispahan et la fortune qu’il m’a promise doit être ces coups de bâton que vous m’avez fait donner si généreusement ».

En entendant ces mots, l’officier rit à se découvrir les dents de sagesse et finit par dire :

« Homme insensé et crédule, j’ai rêvé trois fois d’une maison au Caire, au fond de laquelle il y a un jardin, dans le jardin un cadran solaire, derrière le cadran solaire un figuier, après le figuier une source, et sous la source un trésor. Je n’ai pas accordé le moindre crédit à ce mensonge. Mais toi, né de l’accouplement d’une mule avec un démon, tu as erré de ville en ville sur la seule foi de ton rêve. Que je ne te revoie pas à Ispahan ! Prends ces monnaies et va-t’en ! »

L’homme les prit et retourna dans sa patrie. Sous la source de son jardin (qui était celle du rêve de l’officier), il déterra le trésor. Ainsi, Dieu le bénit, le récompensa et l’exalta. Dieu est le Généreux, le Caché. »

 

Jorge Luis BORGES.

 

  • juillet 2017

HÔPITAL DE TUNIS.

 

Nouvelle extraite des Fragments tunisiens de Christian Guidicelli (1998). Texte magnifique de 5 pages. Histoire d'un amour. Wahid rencontre un écrivain et lui demande une histoire d'amour. L'écrivain écoute le quotidien de Wahid, qui ponctue ses répliques de : "C'est normal."

 

Wahid n'est pas un triomphant. Il a grandi à Tunis, dans la rue. Il en connaît les petits métiers et les petits profits: il en vivote. Marchand de bonbons avec son père à l'entrée de la gare, serveur un mois dans une cafétéria, guide un après-midi dans les souks, il s'adapte à une réalité qui flirte avec la misère. Frêle d'aspect, il ne paraît pas trop inquiet sur son avenir. Il pense qu'il épousera une belle femme et qu'il ouvrira un commerce de chaussures. Il redoute une seule chose: les contrôles effectués par des militaires en civil: "Je n'ai pas de carte d'identité, alors ils peuvent m'embarquer dans leur camion et, hop, directement à l'armée!" Un jour, il m'a quitté en courant sans prévenir: "C'étaient eux, m'annoncera-t-il le lendemain à la terrasse du Café de Paris. Je l'ai échappé belle." Comme pour se protéger, il rabat sur le front la visière de sa casquette américaine qu'il n'enlève jamais. Je lui demande s'il dort avec. "Ton seul signe extérieur de richesse, tu l'abandonnerais, toi?" interroge-t-il à son tour. Même quand il se montre drôle, son sourire reste étroit. Le visage lisse, d'un charme enfantin, est rendu mélancolique par sa pâleur et des yeux souvent fixes que soulignent des cernes qui ne sont pas de son âge. A son âge justement, j'en savais cent fois moins que lui sur la vie. J'avais cent fois plus lu: manière douce d'appréhender le monde et, en partie, de le fuir.

Wahid arpente son territoire au pas de charge. Moi qui adore flâner plutôt que me dépêcher, j'ai peine à le suivre. On croirait qu'il ne tolérerait pas que sa ville se dérobe. Il me mène dans son quartier, Bab Souika, qui me séduit en raison de la foule des femmes en train de faire leur marché près de la place Halfaouine: elles se penchent gravement vers les artichauts, les épices -ces poussières de couleur-débordant des sacs, les poissons gisant au fond de baquets sur un lit de glace pilée. Wahid salue les vendeurs, échange des plaisanteries mais ne s'arrête pas. Toujours en mouvement, toujours en quête... de quoi?

Grâce à lui, j'ai découvert Chez Khaled, coiffeur rue de Marseille. On vous y masse le cuir chevelu, on vous le chatouille, on vous le tapote, bref on s'en occupe comme d'un objet d'art. Une nuit, il m'entraîne vers des lieux moins innocents: un cinéma sordide où personne ne s'intéresse au film et une maison délabrée où des couples s'étreignent furtivement parmi les gravats. "C'est normal", dit-il pour tout commentaire. Lorsqu'il m'a confié que son frère aîné inhalait une saloperie de drogue et que j'essayai de lui en représenter les dangers: "Qu'est-ce que tu veux que j'y fasse? répond-il. C'est mon frère aîné, c'est normal." Pour Wahid, sans doute en raison de la précocité de son expérience, ce qui existe est normal puisque ça existe. Il faut l'accepter, on s'épuiserait à le combattre.

-Tu es écrivain?

-Un peu.

-Invente-moi une histoire d'amour.

-Rien de plus difficile.

-Tu ne sais pas?

-Non.

Nous sommes assis sur la pelouse du parc Thameur où nous nous donnons parfois rendez-vous à dix heures du matin. Je regrette de ne pas exaucer son souhait: incapable d'inventer une histoire d'amour, un écrivain ne mérite pas de s'appeler écrivain. Wahid ne m'en tient pas rigueur, change de sujet:

-Tu m'accompagnes voir ma mère?

-Tu ne m'en as jamais parlé de ta mère. Quel âge a-t-elle?

-Trente-neuf ans. On la soigne à l'hôpital. Elle sera contente si tu m'accompagnes. Elle dira: mon Wahid arrive avec un ami, c'est normal.

Bien que curieux de nature, je ne suis guère chaud pour l'expédition.

-De quoi souffre ta maman?

-De sinusite.

-Ce n'est pas trop grave.

-Elle a eu de la sinusite. Maintenant elle n'en a plus, elle a des crises. Elle est à l'hôpital des fous.

Me revient en mémoire un récit de Maupassant qui visita ici même l'hôpital psychiatrique. Il y rencontre une malade qui lui cria: "Fous, fous, nous sommes tous fous, moi, toi, le médecin, le gardien, le bey, tous, tous, fous!" Une opinion que j'aurais la faiblesse de partager. Pourtant je n'ai nulle envie qu'on m'en administre une nouvelle preuve:

-Ta maman profitera mieux de toi si tu y vas seul.

Quand nous nous retrouvons le matin suivant au parc Thameur, je me renseigne:

-Comment se porte ta mère?

-Pas très bien. Je l'ai emmenée dans le jardin de l'hôpital...elle a passé son temps à arracher des touffes d'herbe.

-Qu'est-ce que tu as fait?

-Je me suis baissé pour arracher les touffes d'herbe avec elle.

Il n'a pas besoin que je lui invente une histoire d'amour.

 

Christian Guidicelli, Fragments tunisiens.

 

 

  • janvier 2017.

LE COCHON, LA CHÈVRE ET LE MOUTON

Une Chèvre, un Mouton, avec un Cochon gras,
Montés sur même char s’en allaient à la foire :
Leur divertissement ne les y portait pas ;
On s’en allait les vendre, à ce que dit l’histoire : 
Le Charton (1) n’avait pas dessein
De les mener voir Tabarin.(2)
Dom Pourceau criait en chemin
Comme s’il avait eu cent Bouchers à ses trousses.
C’était une clameur à rendre les gens sourds
Les autres animaux, créatures plus douces,
Bonnes gens, s’étonnaient qu’il criât au secours ; 
Ils ne voyaient nul mal à craindre.
Le Charton dit au Porc : Qu’as-tu tant à te plaindre ?
Tu nous étourdis tous, que ne te tiens-tu coi ?
Ces deux personnes-ci plus honnêtes que toi,
Devraient t’apprendre à vivre, ou du moins à te taire.
Regarde ce Mouton ; a-t-il dit un seul mot ?
Il est sage. Il est un sot,
Repartit le Cochon : s’il savait son affaire,
Il crierait comme moi, du haut de son gosier, 
Et cette autre personne honnête (3)
Crierait tout du haut de sa tête.
Ils pensent qu’on les veut seulement décharger,
La Chèvre de son lait, le Mouton de sa laine.
Je ne sais pas s’ils ont raison ;
Mais quant à moi qui ne suis bon
Qu’à manger, ma mort est certaine.
Adieu mon toit (4) et ma maison.
Dom Pourceau raisonnait en subtil personnage :
Mais que lui servait-il ? Quand le mal est certain,
La plainte ni la peur ne changent le destin ;
Et le moins prévoyant est toujours le plus sage.

La Fontaine. Fables, VIII, 12.

 

Sources : Esope : Le cochon et le renard, le cochon et les moutons dont la version diffère un peu.

 

 

 

(1) Vieux mot qui signifiait autrefois un cocher ou celui qui menait un char ou une charrette (Furetière)
(2) Antoine Girard, dit Tabarin : Bateleur, comédien qui fut identifié au personnage qu'il inventa dans ses farces.
(3) qui a pris l'air du monde, qui sait vivre (Furetière)
(4) mon étable à cochons.