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DICTIONNAIRE DES MOTS ADOPTES

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Coin cinéma n°1

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GRAMMAIRE FRANCAISE

LES NOTIONS DE BASE

LE NOM

homonymes, paronymes

LE VERBE

le verbe et ses assistants

les différentes formes du verbe

Valeurs temporelles, aspectuelles et modales des temps de l'indicatif

le subjonctif et l'impératif

PRINCIPAUX ACCORDS

accord des noms

accord des adjectifs et des déterminants numéraux

accord des participes passés.

LA PHRASE

mémento grammatical

mémoire musicale

Oscar Wilde

carnet d'écriture n°4 (2014-2016)

 

Questionnaire de Proust.

  1. Ma vertu préférée? Le courage.
  2. Qualité chez un homme? Gentillesse.
  3. Qualité chez une femme? Humour.
  4. Ce que j'apprécie le plus chez mes amis? Qualité d'écoute.
  5. Mon principal défaut? Manquer de franchise dans certaines circonstances.
  6. Mon occupation préférée? Lire et faire du sport.
  7. Mon rêve de bonheur? Que chacun soit aimé.
  8. Quel serait mon plus grand bonheur? Aimer et être aimé.
  9. Mon plus grand malheur? Perdre l'être aimé.
  10. Ce que je voudrais être? Aimé.
  11. Pays où je désirerais vivre? France.
  12. Couleur préférée? Rouge.
  13. Fleur? Rose.
  14. Oiseau? Colombe.
  15. Auteurs favoris? Tournier et Khadra...
  16. Poète favori? La Fontaine....
  17. Héros de fiction? Aladdin...
  18. Compositeurs préférés? Vivaldi, Beethoven, Brel, Trenet...
  19. Peintres favoris? Monet et Gauguin (?)
  20. Héros dans la vie réelle? Jean Moulin, Gandhi, Martin Luther King.
  21. Héroïnes dans l'Histoire? Germaine Tillion, Simone Veil.
  22. Mes noms favoris? Cliquetis, brouhaha, déambulation.
  23. Ce que je déteste par dessus-tout? Hypocrisie.
  24. Personnages historiques que je méprise de le plus? Hitler et Staline.
  25. Le don de la nature que j'aimerais avoir? Voir la nuit?
  26. Comment j'aimerais mourir? Dans mon sommeil.
  27. État d'esprit actuel? Zen.
  28. Fautes qui m'inspirent le plus d'indulgence? Celles que je comprends.
  29. Ma devise? Ensemble, dans la joie.

(Septembre 2016)

JANUS.

 

Jean-Baptiste Janus, modeste employé d’une banque à Arras, sortit de l’agence Robespierre ce mercredi 10 décembre 2014  avec une demi-heure de retard : le directeur, M. Poissard,  l’avait convoqué pour un rappel à l’ordre qui le conduirait au blâme voire au licenciement s’il récidivait. Monsieur Janus était très gentil et apprécié de la clientèle mais il était aussi tête en l’air et commettait des erreurs, minimes quand elles étaient en faveur de la banque, mais gravissimes lorsqu’elles bénéficiaient à la clientèle. Monsieur Janus était un honnête homme, peu intéressé par son métier. Il ne l’exerçait que pour s’adonner librement à la peinture. L’agence lui permettait de rencontrer des gens, de sortir un peu de son atelier et favorisait son imagination. S’il était pressé de rentrer chez lui d’ailleurs, c’était pour continuer son tableau du moment. Il s’était mis en tête de peindre Antoinette, une cliente de l’agence qu’il fréquentait de plus en plus régulièrement et qu’il désirait ardemment. Ce tableau serait son cadeau, une manifestation de son attention pour elle. Monsieur Janus était un homme aussi délicat que distrait. D’ailleurs, plongé dans ses pensées, il manqua de se faire renverser. Monsieur Poissard avait raison : il devait faire davantage attention. Il pleuvait, il faisait froid, les passants semblaient tristes en cette période de fêtes. Monsieur Janus avait bien eu peur quand le directeur avait prononcé le mot de « licenciement » pour fautes répétées. Il n’en était pas là pourtant et tâcherait de faire plus attention. Il éprouva même un regain d’énergie à l’idée d’achever son portrait d’Antoinette et regagna la rue Molière où il habitait seul.

 

  Il était à peine plus de 16 h30 quand il repoussa la porte de sa maison. Il faisait bon chez lui. Il se déchaussa dans le vestibule, quitta son costume, enfila sa blouse bariolée où le rouge dominait et prit son courrier. Quand il entra dans son atelier, elle était là, l’œil sévère, apparemment en colère. « Je vous prie de m’excuser, Antoinette,  ma reine. Monsieur le directeur voulait me voir ! », dit avec une déférence exagérée notre Pygmalion à sa corpulente et tant aimée Galatée. « Le rouge vous va à merveille ! ». Monsieur Janus était troublé et se mit à douter. Son tableau lui plaisait car il reflétait bien l’image qu’il se faisait d’Antoinette Salomé. Il lui semblait plus réussi que la photographie dont il s’était inspiré pour travailler. Apprécierait-elle ce reflet qu’il lui offrirait pour la nouvelle année ? Ces questions le taraudaient davantage que le désordre ambiant qui régnait dans son atelier. Il s’assit pour réfléchir, se prenant la tête de ses deux mains, le regard dans le vide, ou plutôt par terre. Une photo attira son attention. Elle avait été prise à Boulogne, par Madame Salomé en personne (ils s’appelaient alors encore par leur nom !) : c’était un portrait de lui, la photographie datait de leur première sortie. Le plus étrange était que sa tête lui semblait totalement dissociée de son corps ! Monsieur Janus, croyant rêver, se frotta les yeux et se pencha pour attraper la photographie, la voir de plus près. Alors qu’il opérait ce geste de la main droite, il sentit sa tête vaciller, prête à tomber par terre. Heureusement pour lui,  sa main gauche la retint. Il entendit alors son corps lui dire :

« Fais donc attention, Janus ! T’étais à deux doigts de perdre la boule.

La tête, tout étonnée de se voir séparée de son corps qu’elle entendait, commença alors avec lui un étrange dialogue :

-Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? Je n’y comprends rien.

- Moi, non plus : je n’ai plus toute ma tête, mais ne te prends pas la tête, va ! D’ailleurs tu ne peux plus… et ça me va bien ! Je t’explique ce que je comprends à la situation : avant, nous étions associés. A présent, nous sommes dissociés.  T’es viré. Chacun sa vie. Je suis grand maintenant et tu ne vas plus me casser les pieds. C’est une espèce de licenciement.

-Qu’est-ce que tu racontes encore ? T’as perdu la tête. Ah, oui, c’est vrai, en plus. Sans moi, t’es perdu. Tu ne racontes que des âneries. Bon, comment fait-on ?

-Ca y est : tu recommences à te poser mille questions ! Sans moi, tu ne sais plus quoi faire. Ah, ah, ah ! 

Pour la première fois de sa vie manifestement, le corps et la tête de monsieur Janus se parlaient et avaient beaucoup à se dire. La tête, qui avait longtemps été sur les épaules, n’avait qu’une idée en elle : comprendre ce qui se passait. Voilà pourquoi elle demanda au corps :

-Passe-moi la photographie, je te prie, que je vérifie si j’ai bien vu.

-Tiens, regarde et dis-moi ce que tu vois, répondit le corps en tendant la photo. Bon, ce qui est sûr, c’est que demain, je ne vais pas travailler. Je dirai que j’ai mal à la tête ! 

- T’as de l’humour, tu sais !

-T’as de beaux yeux, tu sais ? Ah, ah, ah…Oui, va savoir pourquoi, l’humour est en bas. Le bas, c’est ce qu’il y a de mieux ! Je l’ai toujours pensé. Oui, Madame  Je-fais-ma-drôle-de-tête- parce-que-je-ne-comprends-rien-à-ce-qui-se-passe, moi aussi je pense, donc je suis. Tiens ! »

La main droite tendit la photographie à la tête qui n’en croyait pas ses yeux. Il s’agissait bien du portrait pris à Boulogne par Antoinette, le jour de leur première rencontre privée, mais tête et corps apparaissaient dissociés. Autant le corps se réjouissait de cette nouvelle donne et se moquait de comprendre les raisons de ce phénomène extraordinaire, autant la tête restait perplexe et cherchait déjà des solutions pour reprendre la main, enfin le contrôle sur le reste du corps. La tête cogitait intensément quand tintinnabulèrent les clochettes que monsieur Janus avait installées à l’entrée de sa maison pour être informé d’éventuelles visites. Monsieur Janus oubliait régulièrement de fermer sa porte à clé. « Jean-Baptiste ?  Ohé ! Jean-Baptiste ? » Tête et corps furent traversés d’un même frisson. C’était la voix d’Antoinette. Il était impossible qu’elle entre dans l’atelier et voie son portrait inachevé. Il était capital qu’elle trouve Jean-Baptiste entier. Tête et corps conclurent alors un accord provisoire : la tête resterait sur les épaules où les mains la replacèrent en échange de quoi le corps se tairait complètement. Monsieur Janus recouvrit d’un voile son œuvre, sortit de l’atelier et alla à pas lents à la rencontre d’Antoinette. Il s’éclaircit la voix pour répondre : « Oui, oui. Je suis ici. J’arrive ma Toinette. » Toinette était une femme fort belle dans son genre, forte oui elle l’était, c’était même l’un de ses charmes aux yeux de Jean-Baptiste. Elle était en rouge et noir. L’inquiétude remplaça rapidement dans sa voix la joie de venir par surprise rendre visite à son ami:

« Je te dérange ? Tu as l’air drôle et tout raide ; ça ne va pas ?

-Désolé ma reine, j’ai un torticolis. Je ne vais pouvoir te recevoir. Je ne vais pas très bien aujourd’hui.

Jean-Baptiste Janus avait prononcé cette phrase en se tenant le cou. La détresse se lisait dans son regard. Il se colla si près d’Antoinette qu’elle voulut l’embrasser.

-Cette raideur m’a l’air généralisée mon cher monsieur Janus, lui dit-elle avant de chercher à l’embrasser sur la bouche.

Janus marcha alors sur le pied d’Antoinette, l’obligeant à reculer un peu et  l’embrassa à son tour, mais de ses bras, rapprochant fort leurs deux corps. Il ne faisait pas le poids et vit qu’elle risquait de lui faire perdre la tête.

-C’est que….je  préférerais que nous allions dans ma chambre et que nous fassions ça au lit. Depuis longtemps j’en ai envie. Tu sais ce qui me plairait ? C’est de te bander les yeux.

-Je reconnais en toi l’artiste, Jean-Baptiste. J’adore ton idée et je sais que, quand tu as une idée en tête, il est difficile de t’en faire changer ! »

 

Excités, ça oui, ils l’étaient. Leurs deux corps disaient vrai. Mais la tête, qui avait été privée d’un baiser, bouillait à l’idée de se faire mener et de devoir s’adapter aux exigences du bas. La lutte était inégale car la tête se souciait plus de la cohérence et de la vraisemblance d’ensemble que le corps, qui s’en riait. Antoinette et Jean-Baptiste allèrent donc dans la chambre qui jouxtait l’atelier ; Antoinette était tellement excitée par l’originalité de son ami qu’elle mit elle-même le bandeau sur ses yeux et l’attacha. « J’aimerais que tu aies plus souvent des torticolis ! » Une fois la lumière éteinte, les mains auraient bien posé la tête sur le chevet mais c’était trop risqué. Il aurait fallu menotter Antoinette et l’empêcher de s’apercevoir de ce qui se passait. Quel drôle de spectacle elle aurait vu pourtant si elle avait pu : Janus avait la main gauche posée sur la tête pour permettre un maintien permanent et éviter l’accident. La droite, pour compenser et éviter que la tête ne contrôle la situation, était posée fermement sur la bouche, interdisant à Janus de dire quoi que ce soit. Le reste du corps s’en donna pour ainsi dire « à corps joie » ce qui plut énormément à Antoinette, elle-même libérée du regard de son ami, complètement folle dans le noir. C’était à se demander qui des deux avait encore sa tête !

 

Au petit matin, la tête avait roulé dans le lit et Janus n’était pas encore bien réveillé. Il avait encore la tête dans le cul. Antoinette avait disparu. Comme la tête ne disait rien, une dispute éclata au lit dès le matin. Le corps ouvrit les hostilités :

« Pourquoi tu fais la tête?

-Tout ça, c’est de ta faute. Tu as voulu tout contrôler mais tu ne sais pas y faire. Je ne sais plus trop bien comment tout ça s’est terminé mais une chose est sûre. Elle est partie ! Elle a dû nous voir complètement dissociés, elle a pris peur. Elle ne reviendra plus.

-Tu te casses la tête pour rien. Moi, je me souviens très bien. J’ai pris mon pied toute la nuit ! Toi tu t’es endormie. Alors je t’ai posée sur le chevet et on a continué. Ah c’est qu’elle aime ça la Toinette…au moins autant que moi ! Bon d’accord, j’ai pris quelques libertés avec notre accord ce matin. Quand elle s’est réveillée pour aller bosser, je lui ai parlé. Je lui ai juste demandé de sortir sans faire de bruit et de ne pas allumer la lumière, de n’enlever son bandeau qu’une fois sortie de la maison. Pour prolonger jusque dans l’éternité le souvenir de cette nuit de folie. Elle a accepté. Elle est partie. Remarque que si je m’étais tu, tout était foutu. Ah, ah, ah ! Jamais t’aurais imaginé qu’il y avait de l’idée en bas !

-Tu prends trop de libertés. Il se passe quelque chose qui ne me va pas. Je crois que je vais aller consulter. Aujourd’hui, je ne vais pas travailler.

-Tu sais que tu as d’excellentes idées parfois. De mon côté, j’ai envie de profiter de ma journée. Alors séparons-nous et retrouvons-nous ce soir pour le dîner. »

*

Le corps passa une journée faite de joies, de rires, de rencontres. Tout lui sourit et il s’éclata. Dans la matinée, les passants, admiratifs et étonnés du tour qu’il leur jouait, lui donnèrent de l’argent. Il goûta au plaisir de se donner en spectacle, fit un bon repas et se paya une séance de musculation, un bain et un massage…des pieds aux épaules ! Voilà en tout cas ce qu’il raconta à la tête le soir, au dîner.

*

La tête quant à elle, était en effet allée consulter. Un analyste aveugle réputé pour sa qualité d’écoute lui avait ouvert sa porte et ses oreilles. La tête évoqua pêle-mêle son métier, la naissance de sa vocation d’artiste, la mort d’Alice quand il était jeune, sa reine Antoinette, le risque de licenciement, son goût pour le rouge, la peur de perdre le contrôle, tout ce qui lui passait. Tout ? Non, pas la photo, ni ce qui avait suivi et l’avait conduite ici. Comme elle sentait bien que c’était compliqué, elle se tut. L’analyste aveugle prit alors la parole :

« Ce qui certain, c’est que vous êtes une tête. Votre travail n’est pas fait pour vous. Vous l’avez choisi pour garder le contrôle et vous interdire de vivre pleinement votre vocation artistique que vous brimez de mille façons. Parlez-moi un peu de ce portrait que vous n’arrivez pas à achever…De cette reine rouge….

-Il s’agit d’un portait de la femme que j’aime. Antoinette, je vous l’ai déjà dit je crois. La reine rouge…Alice au pays des merveilles !  « Qu’on lui coupe la tête ! » Je n’y avais pas pensé. Mais Alice, c’est le prénom de ma sœur ! Elle n’a pas été décapitée pourtant. Oh ! Je n’y comprends rien. Je vois bien qu’il y a quelque mystère dans ce tableau. Je m’appelle Jean-Baptiste, Antoinette s’appelle Salomé. Non, c’est n’importe quoi ! Elle m’aime, elle ne veut pas me couper la tête. C’est impossible.

-C’est un possible en effet. Et je ne saurais que trop vous conseiller de l’explorer en laissant vos mains d’artiste terminer ce portrait qui pourrait bien sinon vous faire perdre la tête complètement.

-Si vous saviez…Enfin, pour le moment, j’ai encore toute ma tête. J’y réfléchirai. Je vous remercie.

*

Le soir venu, tête et corps se retrouvèrent pour dîner, comme convenu. Le corps adorait sa nouvelle vie et prônait la séparation conventionnelle définitive. Il regrettait seulement d’être privé de la vue, de l’ouïe, de l’odorat et en grande partie des ruses langagières que maîtrisait parfaitement la tête. Pour la tête en effet, il était grand temps de ruser afin de préserver l’unité, garder son corps qui lui manquait cruellement. Elle avait pris conscience au cours de la journée que tous se payaient bien sa tête quand elle sortait dépourvue de corps. L’aveugle avait vu clair en elle et l’avait persuadée de terminer son tableau. La tête, à dessein, rusa:

« J’entends parfaitement la tyrannie que je t’ai imposée pendant des années. Je n’ai pas pris soin de toi, t’ai délaissé et me suis trompée. Je respecte ton désir de séparation et suis même prête à l’accepter.

-Quelle est ta condition ?

-J’aurais besoin …d’un coup de main, pour terminer le tableau dans l’atelier. Je te donne même entière liberté pour l’achever. Après quoi, nous pourrons nous séparer, toi et moi.

-Jure que tu ne seras plus tyrannique. Sur ta tête, jure !

-Je le jure…sur ma tête. »

 

Une fois le dîner fini, le corps prit la tête sous son bras et ils allèrent ensemble dans l’atelier. Le corps dévoila le tableau, installa la tête sur un plateau à ses côtés : un miroir leur faisait face. Amusées de la situation, les mains se mirent en mouvement avec énergie et inspiration. Antoinette avait l’air ravi et tenait dans ses propres mains un plateau sur lequel était posée la tête de Jean-Baptiste. Le corps intitula son œuvre « Autoportrait amoureux : Salomé et moi. » Tête et corps rirent aux éclats devant le résultat.

 

Pour leur dernière nuit, la tête et le corps ne trouvèrent pas le sommeil tant ils voulaient échanger encore sur leur journée. La tête était posée sur l’oreiller, le corps allongé sur le ventre. Il éprouvait une irrésistible envie de s’exprimer :

« Tu vois, quand tu me laisses faire un peu plus, nous arrivons à un beau résultat. Même toi, tu as ri. Jamais tu n’aurais accepté de peindre cet autoportrait si tu avais gardé le contrôle.

-Tiens, tu dis nous maintenant ?

-Oui je dis nous, mais t’es assez mal placée pour me le faire observer, figure-toi. Madame tour- de-contrôle. Tu sais, ma tête, je ne t’ai pas tout dit sur ma journée d’aujourd’hui.

-J’ai bien remarqué que tu avais de nouveaux habits et je te croirais volontiers si tu me disais que tu avais vu d’autres femmes.

-Vu, c’est un bien grand mot. Je dirais plutôt que je les ai approchées. Mais je ne les ai pas senties  et nous ne nous sommes pas bien entendus ! Tu m’as manqué, tu sais ?

-Je suis contente de t’entendre me dire que tu goûtes la compagnie d’une tête que tu ne pouvais plus sentir, juste toucher pour lui fermer la bouche et faire en sorte qu’elle reste à sa place…

-Ah, ah, ah…Tu m’en veux encore, mon amour ? Tiens, c’est pour toi. Quand je t’ai dit que je ne t’avais pas tout dit…

-Qu’est-ce que c’est ?

-La photo. Maintenant que tu as juré sur ta tête, Janus, je peux bien te le dire. Oui, tu m’as manqué. Sans toi j’étais incomplet. Je suis allé voir un photographe pour arranger notre affaire. Je n’ai pas pu voir le résultat. Il me manquait tes yeux. Alors, je t’ouvre l’enveloppe et tu me dis ce que tu vois. 

Le corps tendit la main droite jusqu’au chevet, chercha l’enveloppe qu’il ouvrit et présenta la photo retouchée aux yeux de Janus.

-Mais qu’as-tu fait ? Il nous a remontés étrangement ! »

En effet, à cet instant même,  tête et corps se ressoudèrent à l’envers : les yeux, la bouche, les oreilles et le nez dirigés vers le plafond, le front du même côté que les talons !

 

 (Version modifiée du 26 juin 2016 d'un texte écrit en décembre 2014)

 

 

Prosopopée du torchon mouillé.

 

 

 

Le torchon aux carreaux blancs et rouges posé sur la chaise me regarde. C’est la nuit. Il ne travaille plus. Il est au bord de me dire quelque chose. Il a l’air froissé : « Je suis trempé. Je ne peux plus rien absorber. J’ai trop bu ce soir. Si je dis des conneries, faudra pas m’écouter. Je suis tendu ce soir. J’ai mal partout. Tu sais, quand on a de l’arthrose, c’est pas bon de bosser dans l’humidité. J’ai envie de pisser, j’ai envie de chialer. Tu sais quoi ? J’aimerais prendre un RTT : pouvoir me décrasser, rouler dans le tambour à 1200 tours, me faire masser et sécher, me plier en quatre et aller pioncer dans l’armoire.

 

(Atelier des Plumes, 5 juin 2016. Il s’agissait de s’inspirer des quatre premières phrases de Christian Bobin (Noireclaire) pour écrire un texte)

 

 

 

Aïcha.

 

 

Le soleil inondait la maison de ses rais lumineux et profitait de l’ouverture matutinale des fenêtres pour investir la maison d’Aïcha qui remarqua aussitôt une note rose sur le linge blanc entreposé sur le sol de la buanderie. S’il aimait les couleurs comme sa mère, Magyd n’avait toujours pas retenu qu’il fallait séparer le blanc des couleurs ou il comptait  pour cela sur la maîtresse de maison, comme ses frères et leur père. Aïcha ferma la fenêtre qui donnait sur la terrasse et son étendoir: les quatre fils  n’attendaient que le linge pour s’habiller. La voisine, Kadija, avait déjà étendu le sien : une djellaba d’enfant, blanche et or, se détachait clairement devant le reste du linge. Tout se passait donc bien pour les voisins. Aïcha était radieuse.

 

 

 

Depuis le lever du soleil, Mohcine était au marché: il serait de retour à la maison pour le déjeuner.  Son épouse était  tranquille car le plat était déjà en train de mijoter.

 

 

 

Les garçons dormaient encore là-haut.

 

Magyd, rentré tard, avait bravé l’interdit paternel mais  Mohcine s’était endormi trop tôt pour s’en apercevoir. Aïcha ne dénoncerait pas son aîné car elle avait  horreur des éclats de voix qui troublaient le silence ordinaire. Mohcine parlait  peu en général, mais il s’emportait facilement surtout quand il considérait qu’on ne lui obéissait pas.

 

Nabil était blessé depuis son accident de moto: il restait le plus souvent alité. Une opération pourrait lui permettre de marcher de nouveau mais elle coûtait cher et ses parents n’avaient pas l’argent nécessaire. Le destin semblait avoir parlé très tôt pour Nabil.

 

Abdelwahed, le petit dernier, n’allait plus tarder à faire savoir qu’il était réveillé.

 

 

 

Aïcha était de bonne humeur. Elle chantonnait dans sa tête un air familier. Elle se rendit dans sa chambre, ouvrit l’armoire, le tiroir à double fond qu’elle seule connaissait ; elle se saisit de sa boîte à rêves, adressa une brève prière à Allah pour qu’il continue de protéger  ses espoirs du mauvais œil et ouvrit le coffret. Ses rêves ne devaient pas être trop grands car le coffret hérité de sa grand-mère était minuscule. La boîte contenait la photo d’une voisine un peu plus jeune que Magyd : Nassima était fort belle et Aïcha aurait bien vu son aîné l’épouser; une photo du docteur Slimane, un chirurgien réputé de Casablanca selon l’article qu’illustrait la photographie : ce médecin était bel homme, il devait bien opérer et pourrait rendre ses jambes à Nabil ; un foulard vert enfin qui exhalait une odeur d’Europe, très à la mode à Paris selon Kadija. Ce foulard vert, Aïcha y fourra son nez, elle s’emplit les narines de l’odeur qu’avaient ses rêves. Elle le mit autour de son cou un instant pour s’évader. Que Kadija était bonne de lui avoir offert cette étoffe si délicieusement colorée, parfumée et …interdite ! Déjà Abdelwahed descendait l’escalier et appelait « Mama » pour que sa mère s’occupe de lui et lui donne  à manger. Aïcha rangea rapidement le foulard dans sa boîte, la boîte dans le tiroir à double fond de l’armoire, dont elle referma les grandes portes avant de  sortir de la chambre. La journée ne faisait que commencer. Abdelwahed avait tôt fait de prendre son petit-déjeuner. Il avait hâte de ne pas rester seul.

 

 

 

- Wahed ! Va réveiller tes frères. Il est l’heure de se lever maintenant. Va dire à Nabil que je lui apporte son plateau. 

 

-Oui, Mama !  répondit le garçon malicieux, véritable Sheitan[1] selon ses frères.

 

 

 

Sisyphe des temps modernes, Aïcha n’avait  de cesse de laver, d’étendre, de repasser et de ranger le linge. Ses enfants changeaient tous les jours d’habits. Magyd attachait une grande importance à ce que les couleurs soient assorties. S’il tenait de sa mère ce goût des couleurs, Magyd en revanche était avec son père ce que la nuit est au jour.

 

 

 

Aïcha était une femme d’intérieur. Elle ne sortait qu’une fois par semaine de la maison, pour descendre au puits où elle avait rendez-vous avec Kadija. La terrasse où elle étendait le linge était une zone intermédiaire dans sa géographie: située chez elle, elle donnait sur l’extérieur, sur la maison de Kadija notamment avec qui elle communiquait grâce au linge que les deux femmes étendaient sur le fil. Elles seules connaissaient ce langage auquel les hommes n’entendaient rien. Kadija et Aïcha partageaient ainsi des émotions et des sentiments qu’il ne convenait pas d’exhiber : cela aurait perturbé la sérénité intérieure que  l’une et l’autre protégeaient.

 

 

 

Aïcha étendit son linge blanc sur la terrasse. Le maillot de Magyd et les chaussettes vertes assorties étaient eux aussi étendus sur le fil de la terrasse, du côté de chez Kadija, de manière à être visibles de la voisine qui comprendrait le message : Aïcha  avait pu rêver un peu ce matin grâce au foulard vert.

 

 

 

Nabil devait s’impatienter déjà. Aïcha se pressa de lui monter son plateau avant de s’assurer que Magyd avait assez mangé. Elle débarrassa les plateaux, ramassa le linge qui traînait, défit les lits, changea les draps  et refit les lits à l’identique ; elle tria les couleurs et s’en retourna en bas  surveiller le déjeuner qui mijotait.

 

 

 

Des cris, des pleurs, la voix de Magyd. Abdelwahed ne changerait donc pas. Renvoyé fermement par son aîné qu’il avait réveillé brusquement, Wahed descendit sécher ses larmes dans les plis de la djellaba maternelle. Magyd avait rétabli l’ordre silencieux. Wahed passerait la matinée à jouer seul.

 

 

 

Wahed ne comprenait pas. Quand il se levait le matin, il se réjouissait de voir sa mère et de prendre son petit-déjeuner avant d’aller retrouver ses frères. Il aurait aimé jouer avec eux. Nabil comptait moins depuis qu’il était blessé. Pourquoi son frère Magyd le chassait-il ainsi tous les matins ? N’était-il pas aussi content que Wahed de voir son frère arriver ? Apparemment non. Il se prenait pour leur père, hurlait comme leur père, donnait des ordres comme leur père. Bien sûr, Wahed l’écoutait  car Magyd était l’aîné, il était le plus ancien et Wahed devait respect à ses frères. Comment se comporterait-il, lui, quand il aurait un petit frère à son tour ? Jouirait-t-il de son privilège ou se souviendrait-il de son désir de partager des moments fraternels ?  Wahed jouait dans le salon : il jouait avec ses moutons, son berger et sa voiture. Wahed se racontait une histoire, toujours à peu près la même : un berger menait ses moutons et en perdait un. Que fallait-il faire ? Courir après le mouton égaré ou laisser aller le reste du troupeau sans guide ? Si le berger  venait à perdre son troupeau, y aurait-il encore assez de moutons pour la fête de l’aïd ? Il préférait toujours sacrifier la bête égarée. Après tout, c’était peut-être son mektoub, sa destinée. Quelque part là-haut, ce devait être écrit.

 

 

 

 

 

Depuis que Nabil était blessé, il était devenu comme un étranger dans la maison. Ses copains venaient moins le voir. Il avait appris à s’occuper seul, dans sa chambre, à lire et à relire les rares livres qu’il possédait ; à observer les siens aussi. Il avait pris conscience de tout ce que faisait sa mère et se réjouissait à chaque fois de tout ce qu’elle parvenait à faire pour lui alors qu’elle devait s’occuper de quatre hommes à la maison. Après son accident de moto, il avait connu l’ennui d’abord; il avait pris du poids mais son esprit lui semblait plus léger. Nabil aimait à rêver et à écrire ses rêves : il tenait un journal quotidien, qu’il cachait dans un endroit inaccessible au Sheitan –c’est ainsi qu’il surnommait  Wahed. Plus encore que sa blessure au genou, Nabil souffrait du regard de son petit frère.

 

 

 

 

 

 

 

Magyd ne supportait pas son père. Aïcha méritait mieux que cet homme morne, taiseux et colérique pour qui la ville comme l’extérieur étaient le mal. Pourquoi y était-il constamment alors si c’était si mal que ça ? Pourquoi Magyd n’aurait-il pas dû traîner dehors alors qu’une partie de sa vie s’y trouvait ?  Bien sûr, la maison restait le lieu de la famille, un refuge nourricier dans lequel il faisait bon vivre. Si son père avait été meilleur époux et père, Magyd aurait volontiers écouté  les recommandations paternelles. Il aurait d’ailleurs aimé obéir à Mohcine,  être un bon fils, respectueux de ses parents, mais il n’y arrivait pas car il estimait que son père n’était pas à la hauteur du rôle qu’il devait jouer. Magyd n’aimait pas la colère. Il savait que les éclats de voix dans la maison étaient vécus par sa mère comme un échec. Lui-même élevait la voix souvent le matin pour se faire obéir de Wahed mais il cessait rapidement : il n’aimait pas ressembler à son père. Parfois aussi, il ne parvenait pas à s’empêcher de provoquer Mohcine.

 

 

 

 

 

 

 

Kadija resplendissait de bonheur : son mari Nafa venait de rentrer d’Algérie où il avait pu trouver de quoi assurer la prospérité du ménage pour plusieurs semaines. Comme à son habitude Nafa avait couvert son épouse de cadeaux. Il savait qu’elle aimait les couleurs vives : ces djellabas colorées qu’il avait trouvées en Algérie feraient le charme de Kadija. Il savait aussi que tout ce qui touchait à l’Europe plaisait à sa femme et qu’elle désirait vivement  un enfant. Il le lui avait promis au retour de ce voyage périlleux. Il revenait avec deux belles promesses : fécondité et prospérité. Très tôt ce matin, Kadija avait étendu son plus beau linge blanc du côté de chez Aïcha, mettant au milieu du premier fil un vêtement doré et une djellaba d’enfant. Demain, elle verrait sa voisine au puits et les deux femmes pourraient partager leurs émotions et leurs rêves. Kadija chantait sa joie à tue-tête.

 

Nafa était heureux de voir sa femme si belle et si joyeuse. Dans moins d’un an, ils auraient un enfant.  Ce serait un fils inchallah. Nafa avait invité les voisins à venir fêter son retour.

 

 

 

Mohcine n’avait pas daigné répondre à l’invitation de ses voisins dont il condamnait la vie. Nafa était un contrebandier sans scrupules ; il était toujours à l’étranger, loin de son foyer et de ses devoirs conjugaux. Il n’avait toujours pas d’enfants. Mohcine, lui, avait déjà trois beaux garçons. Allah punissait Nafa comme il punissait Essaouira, la cité aux merveilleux remparts qui se donnait aux étrangers. Les affaires n’avaient pas bien marché pour Mohcine ce matin encore. Nafa lui avait déjà conseillé de se convertir au marché d’huile d’Argan plutôt que de s’obstiner à tenter de vendre une sardine qui avait trouvé sa concurrente. Mohcine s’y refusait et se méfiait des conseils de son voisin.

 

 

 

Aïcha était encore heureuse quand son mari rentra déjeuner à la maison. Mohcine avait l’air maussade. Aujourd’hui encore, il avait dû avoir du mal à vendre ses sardines. Elle aurait voulu lui faire oublier sa matinée et lui donner un peu de sa joie, prendre un peu sa peine. Mohcine savait ce qui pourrait lui faire plaisir.

 

 

 

- Aïcha, je veux  un quatrième enfant. Là, maintenant. Tu vas me donner une  fille, cette fois. 

 

Aïcha n’était pas prête. Elle n’avait pas envie. Mohcine, toujours économe de ses mots, se contenta de répéter le prénom de sa femme plus fort et d’entraîner Aïcha dans le lit conjugal.

 

 

 

Mohcine était aussi rapide que taiseux. Il était le premier à table. Il avait l’air réjoui. Ses garçons le rejoignirent.

 

 

 

Aïcha avait séché ses larmes pour que ses enfants ne lui posent pas de questions. Elle s’occupait du service. Ses pensées se bousculaient. Magyd ouvrit les hostilités :

 

-  Nafa est rentré d’Algérie couvert d’or. Tout le quartier déjeune chez lui…

 

- Des pique-assiettes ! Notre famille n’a pas sa place à sa table. Nos voisins vivent dans le pêché permanent. D’ailleurs, ils n’arrivent pas à avoir d’enfants. A quelle heure est rentré Magyd hier soir, Aïcha ? 

 

Magyd savait qu’il pouvait compter sur sa mère comme sur l’ignorance de Wahed qui se couchait très tôt.

 

- A 22 heures comme prévu. Si Allah accorde la richesse à nos voisins, ils auront peut-être un enfant prochainement….

 

- Tes prédictions ne valent rien ! coupa Mohcine. Nul ne connaît les projets du Tout-Puissant. Occupe-toi de notre maison, Aïcha : c’est tout.

 

 

 

 

 

     Pendant que les hommes siestaient, Aïcha continuait à s’affairer. Après avoir fait la vaisselle et lessivé les draps, elle avait hâte d’aller changer le linge sur le fil. Elle savait précisément ce qu’elle voulait dire à Kadija et les draps colorés de ses enfants allaient lui permettre d’exprimer son désarroi. Elle sortit  sur la terrasse étendre sa lessive, plaçant sur le fil situé du côté de chez Kadija le grand drap rouge vif de Magyd qui remplaça ses vêtements verts du matin.

 

Elle entendit que plus bas, chez Nafa et Kadija, les conversations allaient bon train, les rires étaient bruyants. Kadija était heureuse aussi assurément. Elle aurait l’enfant qu’elle désirait depuis si longtemps. Aïcha se mit à pleurer, pensant à ce quatrième enfant dont elle ne voulait pas et qu’elle portait déjà peut-être en elle. Elle profita d’être seule pour s’adresser à Allah. Dans sa prière, elle demandait au Tout-Puissant de pardonner sa violence à Mohcine. Elle savait qu’il l’aimait, l’homme qu’elle aimait parce qu’il lui avait été donné pour mari, le père de ses enfants. Murmurer sa prière et étendre ce drap rouge lui faisaient du bien. Alors qu’elle s’apprêtait à rentrer, elle entendit une voix :

 

-  Si tu es Aïcha, comment se fait-il que tu sois aussi triste ? Si tu n’es pas Aïcha, comment fais-tu pour être aussi belle et semblable à celle que Kadija ta voisine vient de me décrire ?

 

Aïcha n’avait pas l’habitude de parler. Encore moins de dialoguer avec un homme. L’inconnu qui lui parlait était il un envoyé d’Allah ou de Kadija comme il l’affirmait ? Elle découvrit derrière le muret de la terrasse un homme fort beau au visage doux – il ressemblait à Hakim, un amour de jeunesse qui ne lui était pas destiné : ses traits et ses mots lui inspirèrent aussitôt confiance et espoir. Elle se hasarda à répondre à l’inconnu à la voix si douce.

 

- Je m’appelle Aïcha. Je ne sais pas qui tu es mais si Kadija t’a parlé de moi, sache qu’elle ne t’a pas menti : j’étais très joyeuse ce matin et me réjouis de son bonheur. Seulement voilà : l’un de mes draps est taché. L’eau n’est pas venue à bout de cette tache qui semble indélébile. Le ciel en voudra-t-il ?

 

 - Tu peux faire confiance au soleil Aïcha. Je m’appelle Ismaël. Je chemine à travers le royaume,  de ville en ville,  et je vends mes étoffes ; je n’ai ni famille ni foyer. Tes voisins, m’ont offert le repas et voulaient me retenir car ils fêtaient le retour de Nafa et la naissance à venir de leur premier enfant. Kadija m’a dit grand bien de toi et elle m’a pris une étoffe verte pour te l’offrir. 

 

 

 

Aïcha n’était pas habituée à entendre autant de mots si agréables à son oreille. Ismaël était-il la réponse qu’Allah faisait à sa prière ? Non, il lui fallait faire le tri dans les pensées qui l’assaillaient à présent car son imagination s’emportait un peu plus loin que de raison.

 

- Où vas-tu à présent Ismaël ?

 

- Je vais rester cette nuit encore dans la ville et partirai demain pour Agadir. Je ne saurais rester trop longtemps au même endroit. J’aime me déplacer et ne puis rester longtemps au même endroit. Cela doit te sembler bien étrange car j’imagine que tu ne quittes que rarement ta ville.

 

- Je ne quitte ma maison qu’une fois par semaine, pour aller au puits que tu aperçois en bas. Je n’ai jamais quitté cette maison. Je dois te laisser étranger, finit Aïcha quand elle aperçut Wahed à la fenêtre.

 

- Sois heureuse Aïcha ; que ta maison le soit aussi ! rétorqua Ismaël en s’éloignant.

 

 

 

Aïcha rentra toute troublée dans une maison qui n’était que silence. Confusion et cacophonie régnaient en revanche dans sa tête. Elle revoyait son mari l’agresser et la forcer à se plier à des désirs qu’elle n’avait pas partagés. Elle s’en voulait à présent d’avoir provoqué la colère de Mohcine qui avait envie d’elle après une mauvaise matinée sur le marché. Il lui avait déjà donné trois beaux fils. Quelle serait la destinée de son quatrième enfant s’il devait voir le jour? Aïcha avait l’impression que le  Sheitan veillait sur sa maison à présent : le mauvais œil pouvait à tout moment menacer la maison tout entière. Des larmes coulèrent sur le visage d’Aïcha. Elle s’en voulait aussi de penser à nouveau à Ismaël qu’elle avait trouvé beau et bon. Penser à lui était doux pour Aïcha, mais pouvait-elle penser à un autre homme qu’à son mari, le père de ses enfants, à un étranger itinérant qui vivait sans épouse ni foyer ?

 

 

 

 

 

 

 

Quand les derniers voisins eurent quitté la maison, Kadija voulait encore partager sa joie. Son regard se posa sur l’étoffe verte qu’elle avait achetée au vendeur itinérant pour l’offrir à Aïcha qu’elle verrait au puits le lendemain. Sans attendre davantage, elle alla l’étendre sur le fil qui donnait chez son amie, pour lui dire combien elles étaient à l’unisson. Au vert de l’étoffe répondrait le vert des vêtements exhibés par Aïcha. En sortant dans le jardin, elle croisa son mari qui avait l’air aussi heureux que sa femme.  A présent, ils étaient seuls et pouvaient penser à leurs projets. Nafa embrassa tendrement sa femme. Kadija lui dit alors d’un air coquin :

 

- Si tu ne tardes pas trop, je te donnerai ton premier enfant avant le prochain ramadan !

 

- J’avais fait le même calcul et n’attendais que le départ de nos derniers visiteurs pour te combler de bonheur ! Pose donc ton étoffe et suis-moi!

 

- Je l’étale et te rejoins aussitôt.

 

 

 

 

 

Il faisait encore très chaud. Kadija se dirigea au fond du jardin ; elle étendit l’étoffe verte qu’elle donnerait à son amie et riait en pensant à ce langage secret qu’elle partageait avec sa voisine. Elle jeta un coup d’œil chez Aïcha pour comparer les deux verts et s’aperçut alors seulement du changement de couleurs.  Un grand drap rouge vif avait remplacé les vêtements verts du matin. Obturation inédite, qui cachait quelque mystère. Aïcha allait-elle encore une fois être mère ? Kadija, impatiente, s’en alla rejoindre Nafa…

 

 

 



[1] Diable.

 

 

Version modifiée de mai 2016, après retours d'un comité de lecture qui a retenu cette nouvelle version d'un texte écrit en 2011. Le 14 juin 2016, publication illustrée par Corinne Sylvia Congiu sur le site : http://www.nouvelle-donne.net/nouvelles-a-lire/article/une-femme-d-essaouira

 

 

 

Un baiser.

 

 

 

Toujours. Étrangère. La tête emplie de secrets. Silence et patience. Ses yeux vont parler. Silence et patience. Beauté,  reflet de son intimité.  J’ai envie de l’embrasser. Silence et patience, ô rumeur de mon cœur ! Je la contemplerai encore et encore, n’osant l’aborder.

 

Inaccessible le plus souvent, elle est là, régulièrement. J’ai peur de l’effrayer. Je prends mon temps. Un sourire me fait plonger. Abîmes implacables de l’ambiguïté. Elle m’a remarqué. Je ne suis plus tout à fait un étranger.

 

 

 

 

 

Toujours étrangère pourtant. Nous nous sommes parlé mais je me suis tu. Jamais je n’oserai commencer. Elle est charmante, belle et souriante. J’aimerais l’enlacer, lui confier un baiser en toute simplicité. Je feins de l’ignorer pour ne pas être démasqué. Mes yeux me trahiraient à force de la regarder. Mes yeux la brusqueraient si je ne les détournais. Alors je l’imagine. Abîmes implacables de l’imagination qui tout permet en pensées, mais rien, en réalité.

 

 

 

 

 

Toujours étranger. Je suis un étranger. La tête emplie de secrets. Elle semble apprécier mon air de mystère. Elle apprécie ma compagnie. Nous nous parlons, nous nous voyons, allons-nous nous embrasser ? Je suis un étranger. En pensées, nous allons le faire, mais en réalité ? Je risque de me sentir humilié. Je ne vais pas l’embrasser, je ne vais pas l’enlacer.  J’aimerais me réconcilier avec mon étrangeté.

 

 

 

Toujours. Étrangers. Nos yeux se sont parlé. Nos corps se sont parlé et nos bouches se sont embrasées. 

 

 

 

(27 mars 2016. Incipit "Toujours.Étrangère." Participation à un concours)

 

 

 

 

 

 

 

Monotonie, polychromie.

 

Monotonie
Vie
Polychromie
Envie
Apparition
Embellie
Illusion
Négation
Poésie.

(26 mars 2016, participation au grand prix de la poésie RATP)

 

 

 

 

 

Curiosités.

 

Profiteroles de porcelaine dans un magasin de chocolat.

 

Stéphanie de Paris se marie à Notre-Dame de Monaco.

 Fraise à l'orange et canard des bois.

 

(Plumes, 20 mars 2016, écrire à la manière de Prévert dans "Cortège" in Paroles quelques phrases où l'on casse des expressions figées pour les associer à une autre dans un mélange créateur)

 

 

 

 

 

Le désert, « grenier à rêves ».

 

Eblouissement brûlant, lumière du désert.

Du sable à perte d’odorat, d’ouïe et de vue.

Si seulement sous le sable, il y avait…les pavés !

Je vais mourir ici, seul, assoiffé, ensablé.

Effondrement brûlant, enfer du désert.

A quatre pattes, l’esprit ensablé, j’avance vers ma fin, quand soudain…

Un éclat de métal, une lampe merveilleuse.

Je m’empresse de la frotter, avec l’énergie et le génie de l’espoir.

Ebahissement chaleureux, génie du désert.

Trois vœux. Pas de quoi remplir un grenier, mais de quoi égayer mon désert.

Réflexion. Ne pas dire n’importe quoi. Ne pas se précipiter. Trois, seulement trois.

Revue : de l’eau, de quoi manger, un compagnon.

Est-il bien indispensable ? Plutôt un moyen de m’échapper du désert : un avion, un hélicoptère, un dromadaire ? Autant de mots que de moyens.

Peut-on échapper au désert ? Plutôt qu’un moyen de le quitter, des mots pour le supporter.

J’opterai donc pour de l’eau, de quoi manger et des mots.

(Atelier des Plumes, 28 février 2016. Que trouve-t-on dans votre désert, "grenier à rêves" selon Michel Tournier?)

 

Départ pour Kinshasa.

 

Comme tous les matins, après avoir bu mon café et enfilé mon caleçon kaki, mon costume et ma cravate-kaléidoscope, je descendis au kiosque. J’en avais assez et avais besoin de nouveautés. Quelle ne fut pas ma surprise de voir mon kiosquier accompagné d’un koala, tous deux vêtus d’un kimono en kapok. Tous les journaux annonçaient l’imminence d’une catastrophe. Certains prédisaient un déluge –ce qui expliquait sans doute la présence d’un kayak dans le kiosque-, d’autres pensaient d’une attaque kamikaze. La kermesse avait été annulée et des troupes de kangourous en képi veillaient à la fluidité de la circulation. Nombre de mes concitoyens avaient retrouvé le chemin de la chapelle d’où sortait un kyrie eleison désespéré. Tant de gravité aurait pu me laisser K.-O. Pourtant, je me saisis de ces curiosités pour donner un tour nouveau à ma vie. Je m’envolai pour Kinshasa avec la ferme volonté d’apprendre…le karaté.

(Atelier des Plumes, 28 février 2016. Écrire un texte contenant un maximum de mots en k-)

 

 

Logique et conviction.

 

La mort est plus forte que la vie. Les semeurs de mort, forts de cette logique, se croient puissants. Ils sèment la terreur dans les esprits persuadés que la mort l'emporte sur la vie parce qu'elle lui succède inéluctablement. Dans cette logique, la victoire n'est pas militaire mais mentale: instiller la peur. Peur de la mort. Peur de la vie elle-même. Nous deviendrions des morts-vivants, pardon des vivants déjà morts, déjà habités par la mort et par la peur. Logique. Intelligence stratégique. Effroi.

 

Pourtant, après la sidération, me reviennent en boucle des mots qui contredisent et contrecarrent cette logique. Ces mots étaient le leitmotiv d'une grande dame qui a passé une grande partie de sa vie dans les bidonvilles du Caire. Cette grande dame avait une conviction qu'elle répétait sans cesse en l'expliquant. J'ai eu la chance un jour de la rencontrer, de l'écouter et de l'entendre lors d'une réunion publique à Paris. "L'amour est plus fort que la mort." C'est ma conviction aussi. Ces fous sèment la mort et la terreur. Ils pourraient bien récolter la vie et l'amour. La vie, parce que, après l'effroi, après la colère, après le deuil, nous trouverons plus de saveur encore à une vie que nous savons éphémère, quelle qu'en soit l'issue. L'amour parce qu'au-delà même de la mort et de la vie, subsistent les liens de l'amour, de l'amitié, de la fraternité, demeurent le souvenir de la vie, le souvenir de l'amour. "L'amour est plus fort que la mort", répétait sœur Emmanuelle. Aujourd'hui, plus encore qu'hier, c'est ma conviction. Vous pourrez toujours assassiner nos corps, vous n'aurez pas nos esprits, ni ceux de nos frères humains.

(15 novembre 2015)

 

 

 

 Dis-moi dix mots de la francophonie.

Seules une lumerotte et la poudrerie incessante du grand écran éclairent la boutique d'ordinaire si lumineuse et chaleureuse. Image insolite d'un champagné en chapeau un jour de drache chez le dépanneur assassiné. Tap-tap abandonné. Périmètre de sécurité. Policiers un peu fadas. Mines chafouines, verbe vigousse. Autour d'une ristrette, ça parle de Mattéo, de météo et de brako. (Concours, dis-moi dix mots en langue(s) française(s), 18 octobre 2015)

 

 

Rue Maximilien Robespierre.

 

 

 

LE MAIRE.

 

 

 

Nous allons à présent devoir nous prononcer sur le vœu soumis par le groupe « Rouge et vert  unis pour Paris ». Comme chaque année, votre groupe propose sans se lasser, qu’on donne à l’une de nos rues le nom de (en insistant sur le prénom) Maximilien Robespierre. Un peu désuet, comme nom et surtout très controversé…. Madame le Président du groupe, nous vous écoutons.

 

 

 

LA PRESIDENTE DU GROUPE « ROUGE ET VERT UNIS POUR PARIS »

 

 

 

Madame, la Présidente, ne vous en déplaise Monsieur le Maire. Je vous remercie. Comme chaque année en effet, nous nous étonnons de voir que le conseil de Paris s’obstine à refuser d’honorer la mémoire d’un révolutionnaire illustre et visionnaire qui employa le premier, en 1790, les mots de « Liberté, Egalité,  Fraternité » ; qui défendit le suffrage universel et la souveraineté populaire ; qui prôna l’abolition de l’esclavage et  la fin des colonies –quand on sait que Jules Ferry (qui a des rues et des écoles à son nom, lui !) un siècle plus tard, défendait le principe de la colonisation comme un débouché légitime pour ce qu’il appelait les « races supérieures » ! (protestations des élus de la majorité municipale). A la Libération d’ailleurs, les Parisiennes et les Parisiens ne s’étaient pas trompés : après avoir vaincu l’occupant nazi, ils baptisèrent l’actuelle place du marché Saint-Honoré, place Maximilien Robespierre.

 

 

 

LE MAIRE

 

Vous savez bien que cette place a été débaptisée en 1950 ! Merci pour votre brillante intervention, Madame la Présidente.  Vous connaissez mon désir de consensus et je crois bien que votre proposition est loin de faire l’unanimité. Ouvrons le débat. (Un conseiller d’opposition demande la parole).

 

 

 

UN CONSEILLER MUNICIPAL D’OPPOSITION.

 

Vous avez omis de nous rappeler cette année, Madame le Président que Robespierre était favorable à l’abolition de la peine de mort…et qu’il n’en fit rien, bien au contraire, lui qui fit régner la Terreur. Pouvez-vous nous expliquer d’ailleurs comment vous justifiez votre soutien à de telles atrocités. J’avais cru comprendre que vous étiez contre la peine capitale…

 

 

 

LA PRÉSIDENTE

 

Vous avez entièrement raison, cher Monsieur. Robespierre était favorable à l’abolition de la peine de mort, ce qui était complètement novateur à l’époque. Une époque trouble, faut-il vous le rappeler ? Notre pays devait faire face à une guerre civile et à l’invasion d’armées étrangères…

 

 

 

LE CONSEILLER MUNICIPAL D’OPPOSITION

 

Vous justifiez donc l’usage de la guillotine ?

 

 

 

UN CONSEILLER MUNICIPAL DE LA MAJORITÉ

 

Je crois que nous perdons notre temps et que les Parisiennes et les Parisiens attendent mieux de nous que des débats historiques complètement stériles !

 

 

 

LA PRÉSIDENTE.

 

Savoir d’où l’on vient peut servir à savoir où l’on va pour ne pas répéter les erreurs du passé. Je déplore les deux mois de Terreur et son millier de morts. Ma réponse était une explication, non une justification. Robespierre a été un acteur de la Terreur, il est vrai. (Huées dans l’assemblée). Vous pouvez vociférer (un temps).  Votre indignation pourtant est à géométrie variable. Que ne réclamez-vous la suppression de la rue Thiers, lui qui réprima la Commune de Paris : 23 000 Parisiens exécutés au cours de la seule semaine sanglante ! (Silence dans l’assistance. Un temps). Monsieur le Maire, mesdames et messieurs les conseillers de la majorité,  Robespierre défendait une République sociale, qui garantirait à tous les membres de la société les moyens d’exister. La question n’est pas historique, elle est éminemment actuelle.

 

 

 

LE MAIRE.

 

Merci. Nous allons à présent procéder au vote. Qui est pour ce vœu ? (Les élus « Rouge et Vert unis pour Paris » lèvent la main). Qui s’abstient ? (Trois élus lèvent la main) Qui est contre ? (une majorité de mains se lève).  Le vœu est rejeté.

 

 

 

 (Texte de commande écrit pour l'atelier théâtre amateurs du Collectif 12, 23 mai 2015).

 

 

 

 

 

 

 

 

Mosaïque sur la tête.

 

 

Mosaïque sur la tête.

 

La forêt verte et Claire,

 

Sempiternelles épines autour d’un roseau.

 

Sous l’autoroute, une terre rajeunie

 

A la lune une jachère de ciel.

 

Le vert de gris des toitures lointaines

 

Dans l’ombre semble mourir.

 

 

 

(Complément  à l'atelier des Plumes. 4 mai 2015. Il s’agissait d’écrire un poème contraire. Le texte initial était un poème de Paul de Roux, publié dans le recueil Entrevoir, paru en 2014 :

 

Bris de vitre sous le pas.

 

Les bois roux, bruns

 

Des paillettes de feuilles mortes dans les chênes.

 

Sur le chemin une herbe rabougrie

 

Au soleil un labour de miel.

 

Le gris-vert des proches écorces

 

Dans la lumière semble sourire.)

 

 

 

Ma couleur fondamentale.

 

Je vais naître, c’est sûr. L’eau est mon oxygène. Enfance aride, l’enfant a ri quand l’eau a coulé. Elle est partout. Elle n’est plus. Rêve d’eau, rêve de vie. : vie de rêve, eau de vie. Torpeur, chaleur, malheurs, sécheresse de cœur, langueur. J’ai soif. Je me souviens et je tiens. Je nage et je suis bien. Dans l’eau, il n’y a personne pour voir le poisson pleurer. Depuis j’ai grandi et je ris. Entre deux eaux, je suis devenu.

Je vais naître, c’est sûr, mais en ai-je envie ? Je suis bien ici. Au chaud. Tout baigne, je baigne, je suis nourri, mais soudain j’étouffe. Il faut sortir. Je me précipite et je plonge. Flot de lumière, chaleur aride. Bienvenue ailleurs. Elle me tire, mes bras se cassent, le droit, le gauche. Elle tire, elle tire, elle tire…Il faut faire vite. Comme de la chair à saucisse, en guise de collier. J’étouffe, je suis violet. La saucisse est coupée, je respire, je suis né. J’ai soif. De vie.

 

(Atelier des Plumes du 3 mai 2015. En s’inspirant d’un texte de Gaston Bachelard, il fallait répondre à la question « quelle est notre couleur fondamentale ? Voici les quelques lignes extraites de L’eau et les rêves : « Mais le pays natal est moins une étendue qu’une matière ; c’est un granit ou une terre, un vent ou une sécheresse, une eau ou une lumière. C’est en lui que nous matérialisons nos rêveries ; c’est par lui que notre rêve prend sa substance ; c’est à lui que nous demandons notre couleur fondamentale. En rêvant près de la rivière, j’ai voué mon imagination à l’eau, à l’eau verte et claire, à l’eau qui verdit les prés. Je ne puis m’asseoir près d’un ruisseau sans tomber dans une rêverie profonde, sans revoir mon bonheur…Il n’est pas nécessaire que ce soit le ruisseau de chez nous, l’eau de chez nous. Le même souvenir sort de toutes les fontaines. » »)

 

 

 

Invisible.

 

 

Je ne suis rien. Rien qu’une silhouette claire, ce soir-là, à la terrasse d’un café. Pas le serveur que tous appellent, recherchent et finissent par trouver. Pas ces amoureux de la table voisine qui s’isolent, se cherchent, se regardent, se touchent et s’embrassent. Pas ce bébé qui toujours crie et  à qui tous sourient. Pas ce chien qu’on caresse, qu’on tient en laisse et qu’on nourrit. Pas ces verres qu’on porte à la bouche,  qu’on vide et qu’on remplit. Pas ces fourchettes qu’on toujours lèche avec envie et appétit. Pas cette tasse qui tombe à terre, qui se casse et qu’on ramasse.

 

 

 

Je ne suis rien. Rien que l’agent d’entretien d’un cabinet d’avocats. Eux et moi allons chaque jour au cabinet. Pourtant ils sont les maîtres et brillent de mille éclats, comme la cuvette de leurs cabinets. On ne voit qu’eux, on les désire, on les recherche, on les paie fort cher. Peuchère !

 

 

 

Je ne suis rien. Rien que la caissière qui tout encaisse : le liquide, les sourires, les chèques, les colères, les cartes bleues,  l’impatience, les titres Chèque-déjeuner,  le mépris, les cartes qui ne passent pas. Des flots de flux passent dans mes mains qui restent sèches. Je vois tout et peu me voient : ce qu’ils achètent, ce qu’elles me laissent, les mois de 17 jours, la honte, la joie et l’émoi.

 

 

 

Je ne suis rien. Rien que le boulanger. Je suis debout quand ils sont couchés. Je pétris, je bassine, je beurre, je boule, je braise, je bride, brûle et broie, je chiquète, je contre-frase, je corse, je couche, j’enfourne et  j’ensemence ! Éternellement je recommence.

 

 

 

Je ne suis rien. Rien qu’un machin qui pue et tend la main, un obstacle sur ton chemin, un clodo qui sert à rien et boira le sou que tu lui donneras.

 

 

 

Je ne suis rien. Juste un écrivain.

 

(29 mars 2015. Seule contrainte. Commencer par "Je ne suis rien. Rien qu’une silhouette claire, ce soir-là, à la terrasse d’un café", Modiano, Rue des boutiques obscures)

 

 

 

 

Révolutions.

 

 

 

MAX

Ça me dégoûte !

CHARLOTTE

Moi aussi !

MOHAMED

Je suis d’accord avec vous, mais bon, quand même, faut peut-être qu’on en passe par là pour que les gens réagissent et s’éveillent.

YASMINE

Non mais comment tu peux dire ça Mohamed ! Tu crois vraiment que c’est quand on foutra les gens dans la Seine ou dans des charters qu’il y aura des réactions. On peut pas rester comme ça, les bras croisés, sans rien faire, sans rien dire. C’est maintenant qu’il faut réagir !

CHARLOTTE, éclatant de rire.

Je voudrais pas dire Yasmine, mais bon, la réaction, si elle pouvait parler, elle dirait : « Je suis partout. ». Putain de réactionnaires !

MAX

Non mais Charlotte, arrête un peu ! Tu joues avec les mots-là. C’est pas ce que Yasmine voulait dire. Elle parlait d’une réaction saine, d’un sursaut populaire, salutaire et…

MOHAMED

…révolutionnaire ! Vous me faites marrer ; c’est toujours la même chose avec vous. On va tout changer, faisons la révolution. Mais vous croyez vraiment que les gens ils ont envie de faire la révolution ? La révolution, ça fout la trouille. Révolution ça rime avec décapitation.

CHARLOTTE, avec un geste autoritaire.

Qu’on lui cou…….pe la tête ! Qu’est-ce que jkifferais être la Reine rouge ! ça doit être dare de pouvoir zigouiller les cons ! Avec délectation, un air rêveur. Séparer la tête du corps….

 

MAX

T’as pété un câble Charlotte. C’est la Terreur qui t’excite comme ça ? Mais putain, on sait que la Terreur, Robespierre tout ça, c’est une dérive de la Révolution.

YASMINE

Non mais comment tu peux dire ça, Max ? Une  révolution, ça remue forcément. D’accord faut pas confondre la fin et les moyens. Le but c’est pas de zigouiller les tenants de l’ordre ancien, juste de les remettre à leur juste place,  mais bon, quand tu remets en cause l’ordre établi, y a un moment où forcément, ça fout le bordel. C’est juste une question de point de vue…

MOHAMED

Wallah tu me déçois Yasmine. Zerma il peut pas y avoir des révolutions tranquilles. La révolution des œillets, la révolution du jasmin, putain Yasmine, quand même, ça existe aussi, non ?

CHARLOTTE

Sidi Bouzid, 17 décembre 2010. Mohamed Bouazizi s’immole par le feu…en toute tranquillité ! Mohamed, tu racontes des conneries, une révolution ça se fait pas avec des fleurs. Y a toujours un moment où la violence surgit.

YASMINE

Y a un truc qui me gêne quand même. On est là, on se remet à parler de révolution, et, comme c’est bizarre, alors qu’on devrait être d’accord, on se déchire sur tout ce que ça peut engendrer de négatif. Mais enfin putain, y a quand même d’abord beaucoup de positif dans une révolution.

CHARLOTTE

Moi ce que j’aime le plus dans la Révolution française, c’est la nuit du 4 août 1789. L’abolition des privilèges ! Putain ça claque quand même. Du jour au lendemain, le Clergé, la Noblesse, le Tiers-état, tout ça disparaît et tous les citoyens sont égaux en droit. C’est quand même énorme !

MOHAMED

Je suis d’accord avec toi. Ils ont fait fort.

 

 

(29 mars 2015, Texte écrit pour l'atelier théâtre amateur du Collectif 12, la commande étant d'écrire une scène à la manière de Jean-Charles Masséra, sans trop lisser les antagonismes...).

 

 

 

 

Une idée vague.

 

 

 

Le personnage 1 est sur scène, seul, dans la lumière. Il porte un tee-shirt sur lequel on voit de gauche à droite un œuf, puis un poussin qui sort de sa coquille, puis une poule, puis un poulet rôti. En dessous, l’inscription OVOLUTION. Le personnage 2 entre, le regarde et rigole.

 

 

 

PERSONNAGE 1

 

Qu’est-ce qui te fait rire comme ça ?

 

 

 

PERSONNAGE 2

 

Ben ton tee-shirt ! Il est marrant et carrément vrai !

 

 

 

PERSONNAGE 1

 

Ah oui, j’avais oublié. C’est pour ça que je l’ai acheté.

 

 

 

PERSONNAGE 2

 

Mais y a pas une erreur ? Ovolution ils ont écrit. C’est con quand même.

 

 

 

PERSONNAGE 1

 

Mais non. C’est un jeu de mots : ça veut dire évolution, mais comme c’est un œuf, ils ont écrit ovolution.

 

 

 

PERSONNAGE 2

 

Ah ok, c’est marrant ! Moi ça me fait penser à révolution.

 

 

 

PERSONNAGE 1

 

Oui mais laquelle ?

 

 

 

PERSONNAGE 2

 

Comment ça laquelle ? Ben LA Révolution, t’es con ou quoi ? La Bastille, 1789, les décapitations, Louis XVI, tout ça.

 

 

 

PERSONNAGE 1

 

Je suis d’accord avec toi, mais bon t’as vu où ça nous mène ? A la fin, ils nous mangent comme si on était des poulets rôtis.

 

 

 

PERSONNAGE 2

 

Ah oui, en plus c’est bon le poulet. Moi j’adore ça. Mais pourquoi ça se passe toujours comme ça à ton avis ?

 

PERSONNAGE 1

 

                               Parce qu’un poulet, il ne sait pas ce qui l’attend. Sinon, il se révolterait.

 

PERSONNAGE 2

 

Attends, je te suis plus là. Tu dis que le poulet il sait pas, je suis d’accord avec toi. Mais enfin, nous, on est pas des des poulets quand même ! J’veux dire, nous on sait qu’à la fin ils finissent toujours par nous baiser, par nous bouffer, par s’engraisser comme des porcs qui boufferaient du poulet.

 

PERSONNAGE 1

 

Nan, je partage pas ton optimisme. D’accord on a une idée vague de l’histoire du poulet. On n’est pas des poulets, c’est vrai. Mais ils font avec. Ils utilisent cette idée vague pour nous faire peur. Comme on sait qu’on peut finir comme des poulets rôtis, ben on se tient bien ; on est des gentils poussins.

 

PERSONNAGE 2

 

Oui ou des poules mouillées. M’enfin, sur le maillot de l’équipe de France c’est un coq bien fier. On n’est pas des poules mouillées, je peux pas te suivre là.

 

 

 

PERSONNAGE 1

 

Déjà les Romains nous appelaient des Gaulois, ça voulait dire des coqs, des poules, des gallinacés. Après, parfois on est des poules mouillées qui finissons comme des poulets rôtis, parfois on est des coqs. C’est vrai. Enfin, le plus souvent, on est des poules mouillées et résignées.

 

 

 

PERSONNAGE 2

 

Bon d’accord. Je veux bien ton idée, mais enfin putain comment ça se fait bordel de merde. Quand on sait ça, si on a un peu de fierté, on choisit d’être un coq, pas un poulet ou un chapon !

 

 

 

PERSONNAGE 1

 

 

 

Il est là le problème. C’est l’idée vague. Tant qu’on a une idée vague, ils peuvent nous manipuler et nous faire peur : attention petits poussins, si vous n’êtes pas gentils, vous finirez à la rôtisserie. Mais si on connaissait notre histoire et si on se connaissait, ben je pense qu’on se rebellerait et que ça se passerait autrement.

 

 

 

PERSONNAGE 2

 

Tu veux dire que c’est eux qui finiraient à la rôtissoire ?

 

PERSONNAGE 1

 

Ben peut-être pas quand même, j’veux juste dire que ça se passerait autrement.

 

 

 

PERSONNAGE 2

 

Putain mais tu ramollis là. Moi je te le dis, si j’avais des armes, ils tourneraient sur la broche et ça sentirait bon et ça me donnerait envie de les bouffer.

 

 

 

PERSONNAGE 1

 

Et voilà. Tout de suite la Terreur. Tu sais Robespierre, les têtes coupées, tout ça. Tuons l’ennemi. Mais  c’est qui l’ennemi ? On veut se battre pour un monde meilleur et ça part en couilles. Il est là le problème aussi. Ce serait quoi un monde meilleur pour toi ? Un monde où les poulets bouffent les paysans ? Si les esclaves deviennent des maîtres, y aura de nouveaux maîtres, c’est tout. On tourne en rond : c’est ça aussi la révolution !

 

 

 

PERSONNAGE 2

 

Ah ouais, en plus d’être un mou, t’es un putain de pessimiste quand même ! En tout cas, je suis d’accord avec un truc que t’as dit. J’trouve pas normal que dans un pays qui a pour devise « Liberté, Egalité, Fraternité », un peuple qui entonne avec fierté la Marseillaise, un peuple qui est capable de se lever en masse et sans haine pour dire haut et fort son attachement à  ces valeurs qui fondent le monde meilleur en lequel on croit, ben j’trouve pas normal qu’on connaisse pas bien l’histoire de la Révolution. Parce que moi, à vrai dire, à part dire 1789, la Bastille, Louis XVI et la guillotine et Robespierre, ben je connais pas bien la Révolution.

 

 

 

PERSONNAGE 1

 

Là-dessus on sera d’accord. Il est là le problème. D’ailleurs, même moi, je te donne peut-être l’impression d’en savoir plus, mais en réalité, j’y connais pas grand-chose non plus.

 

 

 

Le texte pourrait se prolonger par une improvisation des personnages sur scène pour faire le point sur leur (mé-)connaissance de la Révolution…

 

(8 mars 2015, Texte écrit pour l'atelier théâtre amateur du Collectif 12, la commande étant d'écrire une scène à la manière de Jean-Charles Masséra).

 

 

 

 

 

NINI.

 

La sonnerie du téléphone avait retenti une fois alors que j’étais couché sur mon canapé devant une émission télévisée qui célébrait le nouvel an chinois. Cinq jours déjà que j’avais été expulsé du lit conjugal par Andréa qui préférait les ronronnements du chat à mes horribles ronflements. Bouchons d’oreille et masque n’y changeaient rien. C’est même moi qui avait fini par les adopter ! Encore une soirée pizza-bière-mousse au chocolat ! Heureusement, l’année de la chèvre s’annonçait plus calme que la précédente selon le présentateur vedette de Télé-Plus, Rafik Magik, qui soulignait avec malice qu’en chinois Yang désignait aussi bien la chèvre que le mouton. « Et dans le mouton, tout est bon ! » A tout hasard, j’avais envoyé ma date de naissance et mon surnom au 36.34 (était-ce le numéro ou le coût du message ?) pour tenter ma chance. La journée au travail avait été éreintante et le retour en bétaillère ferroviaire avait pris le relai. J’étais avachi sur mon canapé-lit quand la sonnerie du téléphone retentit.

 

-Allo Nini ?

-… ?

-Nini ? C’est Rafik Magik de Télé-Plus.

-Non ! Ce n’est pas possible !

-Si, si : avec Rafik tout est magique. Alors, Nini, écoutez-moi bien. C’est l’année de la chèvre qui s’ouvre et elle commence bien pour vous : vous avez été tiré au sort pour gagner un voyage ! J’ai trois enveloppes dans la main que je vous présente. Laquelle choisissez-vous : le puits magique ? L’arbre de la mémoire ? Ou la claie des champs ? Vous le savez, vous n’avez droit qu’à un seul choix avec moi, alors réfléchissez bien !

-Je vous laisse le puits, Magik ! L’arbre m’impressionne trop. Je choisis la claie des champs.

-Nini prend la clé des champs ! Excellent choix ! Attention toutefois, il y a UNE condition : vous devrez franchir la claie masqué. Vous aurez le droit de tout voir, mais en aucun cas celui de montrer votre visage sans quoi…vous en serez immédiatement expulsé. En charter, ça coûte moins cher !

 

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Lectrice, lecteur, as-tu déjà imaginé ce qu’on appelle les portes du paradis ? Comment les vois-tu ? A quoi ressemblent-elles ? S’ouvrent-elles de manière automatique ou faut-il passer un tourniquet qui en limite l’accès ? Aujourd’hui, je vais au bal masqué. C’est journée portes ouvertes. Une simple barrière est ouverte et je pénètre dans un monde de rêve. Je tiens à remercier Télé-Plus sans qui ce voyage n’aurait pas été possible.

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Quel spectacle ! Une prairie à l’herbe tendre, fine et dentelée, traversée par un torrent frais, limpide et impétueux ; une montagne imposante qui perce le ciel bleu, pur et ensoleillé ; des genêts et des châtaigniers,  des campanules et des digitales, notes colorées et odorantes qu’accompagnent le chant des gais pinsons, le saut des cabris et le vol des mouettes. La mer n’est sans doute pas bien loin. J’emplis mes poumons et mes yeux. Mon pied gauche s’enfonce dans du cacao, c’est au tour du pied droit : j’avance sur un chemin noir extra qui se transforme un peu plus loin en une cascade de chocolat. Les quelques personnes que je croise sourient et me semblent à la fois heureuses et bienveillantes. Une noria de voiturettes silencieuses approche paisiblement et s’arrête.

 

Mazette ! Un apollon en descend…qui a mes traits ! Est-ce mon clone ? Est-ce mon jumeau ? Mon alter ego …en mieux ? Irrésistible apparition. Regard doux, sourire rayonnant, corps athlétique, abdominaux chocolatés. Méfie-toi, Narcisse Nini, tu vas avoir une crise de foie visuelle ! Femmes et hommes de la compagnie de mon sosie-plus descendent à leur tour des voiturettes et commencent à s’installer à l’ombre d’un arbre à pizzas. Une fontaine à bière et à eau fraîche se trouve juste à côté. Les enfants jouent et dansent ;  les chèvres appellent les cabris au lait –elles se montrent dociles, caressantes et se laissent traire sans bouger ! Estomaqué par la quantité de nourriture qu’ingurgite mon apollon gourmand et par la facilité avec laquelle mon joli sosie séduit femmes et hommes de sa compagnie, je n’ose goûter aux mets qui sont à ma portée. Je les puis voir, mais puis-je les goûter ?

 

-Veux-tu partager notre repas, homme masqué ?

-Vous êtes fort aimable…

-Oui ils m’aiment beaucoup et je les aime. Tu peux me tutoyer étranger. Tu m’intrigues beaucoup. Pourquoi cacher ton corps sous tant de vêtements ? Mon imagination gambade en te voyant. Je devine une sacrée bedaine et un corps poilu comme celui d’une chèvre. J’adore ! Pourquoi porter un masque comme si tu étais au bal ? Je vois en toi un prince charmant et tu figureras assurément dans mon prochain roman. Nous danserons après manger. Assied-toi donc parmi nous. Irène, offre lui donc la pomme de l’hospitalité.

 

J’aperçois au loin une tour inquiétante qui s’élève vers le ciel. Des chèvres de levage semblent indiquer qu’elle est en cours d’édification. Ne pas enlever le masque. Telle est l’unique condition formulée par Rafik Magik. Je ne crains rien à goûter, à sentir, à partager ce moment de convivialité. J’accepte la pomme irénique et tout ce qui s’offre à moi. Je cède à la tentation et m’empiffre goulument de crêpes au chocolat, de jus de fruits et d’eau fraîche.

 

-Qu’il est agréable de te voir manger avec un si bel appétit. Tu étais affamé ! Connais-tu Tantale ?

-J’ai entendu parler de lui. C’est un homme qui a voulu éprouver la sagacité des dieux pour vérifier s’ils étaient véritablement des dieux ; qui leur a offert un délicieux repas…

-Oui. Ce délicieux repas, c’était son fils qu’il avait tué et fait mijoter. Mais les dieux se rendent compte du forfait qu’il a commis et le condamnent au Tartare, séjour des criminels. Et sa condamnation consiste à éprouver la faim et la soif perpétuelles. A chaque fois qu’il veut attraper une pomme, la branche du pommier se détourne ; à chaque fois qu’il veut boire un peu d’eau, le ruisseau se détourne.

-Pourquoi me parler de Tantale ?

-Parce que tu es ici dans une contrée d’abondance, de satiété, dans un monde de liberté. Tu sembles méconnaître tout cela étranger et je me réjouis de te le faire découvrir et de partager ce moment avec toi. Un oracle nous a avertis néanmoins : un nouveau Tantale se présentera un jour.

-Je n’ai pas d’enfants. Je ne sais pas cuisiner. Je ne crois pas aux divinités. Je ne puis enlever mon masque car je n’y suis pas autorisé.

-Tu as nié cinq fois de suite. Ignores-tu donc qu’ici seule la négation est interdite ? Comment peux-tu nous insulter ainsi ?

-Je l’ignorais. Je suis désolé.

-Tu l’ignorais. J’accepte ton excuse, étranger. Comment t’appelles-tu d’ailleurs ?

-…

-Alors ?

-Oui-oui !

-Drôle de nom…Si tu m’intriguais jusque-là, tu me sembles suspect à présent. Enlève ton masque, je te prie, restons amis.

-Je ne puis.

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Condamné pour usage de la négation, outrage, récidive de refus d’enlever mon masque, invocation d’un interdit inconnu, je fis tourner chèvre mon juge qui me reconnut coupable d’un manque ostentatoire de liberté. Je fus immédiatement enfermé dans la tour qui s’élève jusque dans le ciel où l’on m’attacha avec une longe pour que je prisse conscience de ma condition. Dans mon cachot clos, une fenêtre seulement et…stupéfaction ! Une face qui crie la faim, un être qui me ressemble comme deux gouttes d’eau, un sosie-moins, un alter ego. Le pauvret avait été condamné pour avoir dit non, c’est la mort qui l’attendait, quand la trompe retentirait. Les geôliers se montraient méchants avec lui parce qu’il était ventru, timide et maladroit. Ils s’amusaient à le gaver et lui se faisait vomir, courait tel un hamster dans une cage spécialement installée pour divertir ceux qui détenaient les clés. Il m’admirait le pauvret et me faisait de la peine. Quand je lui racontai mon histoire, il me demanda ce que j’avais à perdre à présent à enlever mon masque. J’hésitais, nostalgique du monde chocolaté de la claie des champs. Mon sosie-plus m’avait conduit en prison, mon sosie-moins m’invitait à la révolte, à la libération. Je me décidai à enlever le masque, lui demandant qu’il accompagne mon geste en me nommant de mon vrai surnom qu’il aimait tant. La trompe retentit. La mort l’appelait.

 

-Nini ! Nini !

Nous enlevons le masque et je retrouve une vue panoramique. Le réveil est brutal. Andréa m’a enlevé mes œillères, mes illusions oniriques se dissipent.

-Si j’ai du mal à dormir, toi tu n’as aucun mal. Même la trompe ne t’a pas réveillé ! Je vais peut-être reprendre les bouchons d’oreille et le masque finalement !

 

 

 

(21 février 2015/ Participation à un concours dont le thème était: «  Imaginez une porte qui s’ouvre vers un autre monde, une autre dimension, une autre réalité dans laquelle évolue un autre Vous… »)

 

 

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JANUS.

 

 

 

Jean-Baptiste Janus, modeste employé d’une banque à Arras, sortit de l’agence Robespierre ce mercredi 10 décembre 2014  avec une demi-heure de retard : le directeur, M. Poissard,  l’avait convoqué pour un rappel à l’ordre qui le conduirait au blâme voire au licenciement s’il récidivait. Monsieur Janus était très gentil et apprécié de la clientèle mais il était aussi tête en l’air et commettait des erreurs, minimes quand elles étaient en faveur de la banque, mais gravissimes lorsqu’elles bénéficiaient à la clientèle. Monsieur Janus était un honnête homme, peu intéressé par son métier. Il ne l’exerçait que pour s’adonner librement à la peinture. L’agence lui permettait de rencontrer des gens, de sortir un peu de son atelier et favorisait son imagination. S’il était pressé de rentrer chez lui d’ailleurs, c’était pour continuer son tableau du moment. Il s’était mis en tête de peindre Antoinette, une cliente de l’agence qu’il fréquentait de plus en plus régulièrement et qu’il désirait ardemment. Ce tableau serait son cadeau, une manifestation de son attention pour elle. Monsieur Janus était un homme aussi délicat que distrait. Plongé dans ses pensées, il manqua de se faire renverser. Monsieur Poissard avait raison : il devait faire davantage attention. Il pleuvait, il faisait froid, les passants semblaient tristes en cette période de fêtes. Monsieur Janus avait bien eu peur quand le directeur avait prononcé le mot de « licenciement » pour faute professionnelle répétée. Il n’en était pas là pourtant et tâcherait de faire plus attention. Il éprouva même un regain d’énergie à l’idée d’achever son portrait d’Antoinette et regagna la rue Molière où il habitait seul.

 

 

 

  Il était à peine plus de 16 h30 quand il repoussa la porte de sa maison. Il faisait bon chez lui. Il se déchaussa dans le vestibule, quitta son costume, enfila sa blouse bariolée où le rouge dominait et prit son courrier. Quand il entra dans son atelier, elle était là, l’œil sévère, apparemment en colère. « Je vous prie de m’excuser, Antoinette,  ma reine. Monsieur le directeur voulait me voir ! », dit avec une déférence exagérée notre Pygmalion à sa corpulente et tant aimée Galatée. « Le rouge vous va à merveille ! ». Monsieur Janus était troublé et se mit à douter. Son tableau lui plaisait car il reflétait bien l’image qu’il se faisait d’Antoinette Salomé. Il lui semblait plus réussi que la photographie dont il s’était inspiré pour travailler. Apprécierait-elle ce reflet qu’il lui offrirait pour la nouvelle année ? Ces questions le taraudaient davantage que le désordre ambiant qui régnait dans son atelier. Il s’assit pour réfléchir, se prenant la tête de ses deux mains, le regard dans le vide, ou plutôt par terre. Une photo attira son attention. Elle avait été prise à Boulogne, par Madame Salomé en personne (ils s’appelaient alors encore par leur nom !) : c’était un portrait de lui, la photographie datait de leur première sortie. Le plus étrange était que sa tête lui semblait totalement dissociée de son corps ! Monsieur Janus, croyant rêver, se frotta les yeux et se pencha pour attraper la photographie, la voir de plus près. Alors qu’il opérait ce geste de la main droite, il sentit sa tête vaciller, prête à tomber par terre. Heureusement pour lui,  sa main gauche la retint. Il entendit alors son corps lui dire :

 

« Fais donc attention, Janus ! T’étais à deux doigts de perdre la boule.

 

La tête, tout étonnée de se voir séparée de son corps qu’elle entendait, commença alors avec lui un étrange dialogue :

 

-Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? Je n’y comprends rien.

 

- Moi, non plus : je n’ai plus toute ma tête, mais ne te prends pas la tête, va ! D’ailleurs tu ne peux plus… et ça me va bien ! Je t’explique ce que je comprends à la situation : avant, nous étions associés. A présent, nous sommes dissociés.  T’es viré. Chacun sa vie. Je suis grand maintenant et tu ne vas plus me casser les pieds. C’est une espèce de licenciement.

 

-Qu’est-ce que tu racontes encore ? T’as perdu la tête. Ah, oui, c’est vrai, en plus. Sans moi, t’es perdu. Tu ne racontes que des âneries. Bon, comment fait-on ?

 

-Ca y est : tu recommences à te poser mille questions ! Sans moi, tu ne sais plus quoi faire. Ah, ah, ah ! 

 

Pour la première fois de sa vie manifestement, le corps et la tête de monsieur Janus se parlaient et avaient beaucoup à se dire. La tête, qui avait longtemps été sur les épaules, n’avait qu’une idée en elle : comprendre ce qui se passait. Voilà pourquoi elle demanda au corps :

 

-Passe-moi la photographie, je te prie, que je vérifie si j’ai bien vu.

 

-Tiens, regarde et dis-moi ce que tu vois, répondit le corps en tendant la photo. Bon, ce qui est sûr, c’est que demain, je ne vais pas travailler. Je dirai que j’ai mal à la tête ! »

 

- T’as de l’humour, tu sais !

 

-T’as de beaux yeux, tu sais ? Ah, ah, ah…Oui, va savoir pourquoi, l’humour est en bas. Le bas, c’est ce qu’il y a de mieux ! Je l’ai toujours pensé. Oui, madame « Je fais ma drôle de tête parce que je ne comprends rien à ce qui se passe », moi aussi je pense, donc je suis. Tiens !

 

La main droite tendit la photographie à la tête qui n’en croyait pas ses yeux. Il s’agissait bien du portrait pris à Boulogne par Antoinette, le jour de leur première rencontre privée, mais tête et corps apparaissaient dissociés. Autant le corps se réjouissait de cette nouvelle donne et se moquait de comprendre les raisons de ce phénomène extraordinaire, autant la tête restait perplexe et cherchait déjà des solutions pour reprendre la main, enfin le contrôle sur le reste du corps. La tête cogitait intensément quand tintinnabulèrent les clochettes que monsieur Janus avait installées à l’entrée de sa maison pour être informé d’éventuelles visites. Monsieur Janus oubliait régulièrement de fermer sa porte à clé. « Jean-Baptiste ?  Ohé ! Jean-Baptiste ? » Tête et corps furent traversés d’un même frisson. C’était la voix d’Antoinette. Il était impossible qu’elle entrât dans l’atelier et vît son portrait inachevé. Il était capital qu’elle trouvât Jean-Baptiste entier pour ne pas l’effrayer. Tête et corps conclurent un accord provisoire : la tête resterait sur les épaules où les mains la replacèrent en échange de quoi le corps se tairait complètement. Monsieur Janus recouvrit d’un voile son œuvre, sortit de l’atelier et alla à pas lents à la rencontre d’Antoinette. Il s’éclaircit la voix pour répondre : « Oui, oui. Je suis ici. J’arrive ma Toinette. » Toinette était une femme fort belle dans son genre, forte oui elle l’était, c’était même l’un de ses charmes aux yeux de Jean-Baptiste. Elle était en rouge et noir. L’inquiétude remplaça rapidement dans sa voix la joie de venir par surprise rendre visite à son ami:

 

« Je te dérange ? Tu as l’air tout drôle et raide ; ça ne va pas ?

 

-Désolé ma reine, j’ai un torticolis. Je ne vais pouvoir te recevoir. Je ne vais pas très bien aujourd’hui.

 

Jean-Baptiste Janus avait prononcé cette phrase en se tenant le cou. La détresse se lisait dans son regard. Il se colla si près d’Antoinette qu’elle voulut l’embrasser.

 

-Cette raideur m’a l’air généralisée mon cher monsieur Janus, lui dit-elle avant de commencer à l’embrasser sur la bouche.

 

Il lui marcha sur le pied, l’obligeant à reculer un peu et  l’embrassa à son tour, mais de ses bras, rapprochant fort leurs deux corps. Il ne faisait pas le poids et vit qu’elle risquait de lui faire perdre la tête.

 

-C’est que….je  préférerais que nous allions dans ma chambre et que nous fassions ça au lit. Depuis longtemps j’en ai envie. Tu sais ce qui me plairait ? C’est de te bander les yeux.

 

-Je reconnais en toi l’artiste, Jean-Baptiste. J’adore ton idée et je sais que, quand tu as une idée en tête, il est difficile de t’en faire changer ! »

 

 

 

Excités, ça oui, ils l’étaient. Leurs deux corps disaient vrai. Mais la tête, qui avait été privée d’un baiser, bouillait à l’idée de se faire mener et de devoir s’adapter aux exigences du bas. La lutte était inégale car la tête se souciait plus de la cohérence et de la vraisemblance d’ensemble que le corps, qui s’en fichait éperdument. Antoinette et Jean-Baptiste allèrent donc dans la chambre qui jouxtait l’atelier ; Antoinette était tellement excitée par l’originalité de son ami qu’elle mit elle-même le bandeau sur ses yeux et l’attacha. « J’aimerais que tu aies plus souvent des torticolis ! » Une fois la lumière éteinte, les mains auraient bien posé la tête sur le chevet mais c’était trop risqué. Il aurait fallu la menotter et l’empêcher de s’apercevoir de ce qui se passait. Quel drôle de spectacle elle aurait vu pourtant si elle avait pu : Janus avait la main gauche posée sur la tête pour permettre un maintien permanent et éviter l’accident. La droite, pour compenser et éviter que la tête ne contrôle la situation, était posée fermement sur la bouche, interdisant à Janus de dire quoi que ce fût. Le reste du corps s’en donna pour ainsi dire « à corps joie » ce qui plut énormément à Antoinette, elle-même libérée du regard de son ami, complètement folle dans le noir. C’était à se demander qui des deux avait encore sa tête !

 

 

 

Au petit matin, la tête avait roulé dans le lit et Janus n’était pas encore bien réveillé. Il avait encore la tête dans le cul. Antoinette avait disparu. Comme la tête ne disait rien, une dispute éclata au lit dès le matin. Le corps ouvrit les hostilités :

 

« Pourquoi tu fais la tête?

 

-Tout ça, c’est de ta faute. Tu as voulu tout contrôler mais tu ne sais pas y faire. Je ne sais plus trop bien comment tout ça s’est terminé mais une chose est sûre. Elle est partie ! Elle a dû nous voir complètement dissociés, elle a pris peur. Elle ne reviendra plus.

 

-Tu te casses la tête pour rien. Moi, je me souviens très bien. J’ai pris mon pied toute la nuit ! Toi tu t’es endormi. Alors je t’ai posé sur le chevet et on a continué. Ah c’est qu’elle aime ça la Toinette…au moins autant que moi ! Bon d’accord, j’ai pris quelques libertés avec notre accord ce matin. Quand elle s’est réveillée pour aller bosser, je lui ai parlé. Je lui ai juste demandé de sortir sans faire de bruit et de ne pas allumer la lumière, de n’enlever son bandeau qu’une fois sortie de la maison. Pour prolonger jusque dans l’éternité le souvenir de cette nuit de folie. Elle a accepté. Elle est partie. Remarque que si je m’étais tu, tout était foutu. Ah, ah, ah ! Jamais t’aurais imaginé qu’il y avait de l’idée en bas !

 

-Tu prends trop de libertés. Il se passe quelque chose qui ne me va pas. Je crois que je vais aller consulter. Aujourd’hui, je ne vais pas travailler.

 

-Tu sais que tu as d’excellentes idées parfois. De mon côté, j’ai envie de profiter de ma journée. Alors séparons-nous et retrouvons-nous ce soir pour le dîner. »

 

 

 

*

 

Le corps passa une journée faite de joies, de rires, de rencontres. Tout lui sourit et il s’éclata. Dans la matinée, les passants, admiratifs et étonnés du tour qu’il leur jouait, lui donnèrent de l’argent. Il goûta au plaisir de se donner en spectacle, fit un bon repas et se paya un parcours de bien-être qui comprenait une course de sudation, un bain, un massage des épaules aux pieds et une séance de musculation. Voilà en tout cas ce qu’il raconta à la tête le soir, au dîner.

 

*

 

La tête quant à elle, était en effet allée consulter. Un analyste aveugle réputé pour sa qualité d’écoute lui avait ouvert sa porte et ses oreilles. La tête évoqua pêle-mêle son métier, la naissance de sa vocation d’artiste, la mort d’Alice quand il était jeune, sa reine Antoinette, le risque de licenciement, son goût pour le rouge, la peur de perdre le contrôle, tout ce qui lui passait. Tout ? Non, pas la photo, ni ce qui avait suivi et l’avait conduite ici. Comme elle sentait bien que c’était compliqué, elle se tut. L’analyste aveugle prit alors la parole :

 

« Ce qui certain, c’est que vous êtes une tête. Votre travail n’est pas fait pour vous. Vous l’avez choisi pour garder le contrôle et vous interdire de vivre pleinement votre vocation artistique que vous brimez de mille façons. Parlez-moi un peu de ce portrait que vous n’arrivez pas à achever…De cette reine rouge….

 

-Il s’agit d’un portait de la femme que j’aime. Antoinette, je vous l’ai déjà dit je crois. La reine rouge…Alice au pays des merveilles !  « Qu’on lui coupe la tête ! » Je n’y avais pas pensé. Mais Alice, c’est le prénom de ma sœur ! Elle n’a pas été décapitée pourtant. Oh ! Je n’y comprends rien. Je vois bien qu’il y a quelque mystère dans ce tableau. Je m’appelle Jean-Baptiste, Antoinette s’appelle Salomé. Non, c’est n’importe quoi ! Elle m’aime, elle ne veut pas me couper la tête. C’est impossible.

 

-C’est un possible en effet. Et je ne saurais que trop vous conseiller de l’explorer en laissant vos mains d’artiste terminer ce portrait qui pourrait bien sinon vous faire perdre la tête complètement.

 

-Si vous saviez…Enfin, pour le moment, j’ai encore toute ma tête. J’y réfléchirai. Je vous remercie.

 

 

 

*

 

 

 

Le soir venu, tête et corps se retrouvèrent pour dîner, comme convenu. Le corps adorait sa nouvelle vie et prônait la séparation conventionnelle définitive. Il regrettait seulement d’être privé de la vue, de l’ouïe, de l’odorat et en grande partie des ruses langagières que maîtrisait parfaitement la tête. Pour la tête en effet, il était grand temps de ruser afin de préserver l’unité, garder son corps qui lui manquait cruellement. Elle avait pris conscience au cours de la journée que tous se payaient bien sa tête quand elle sortait dépourvue de corps. L’aveugle avait vu clair en elle et l’avait persuadée de terminer son tableau. La tête, à dessein, rusa:

 

« J’entends parfaitement la tyrannie que je t’ai imposée pendant des années. Je n’ai pas pris soin de toi, t’ai délaissé et me suis trompée. Je respecte ton désir de séparation et suis même prête à l’accepter.

 

-Quelle est ta condition ?

 

-J’aurais besoin …d’un coup de main, pour terminer le tableau dans l’atelier. Je te donne même entière liberté pour l’achever. Après quoi, nous pourrons nous séparer, toi et moi.

 

-Jure que tu ne seras plus tyrannique. Sur ta tête, jure !

 

-Je le jure…sur ma tête. »

 

 

 

Une fois le dîner fini, le corps prit la tête sous son bras et ils allèrent ensemble dans l’atelier. Le corps dévoila le tableau, installa la tête sur un plateau à ses côtés, un miroir leur faisait face. Amusées de la situation, les mains se mirent en mouvement avec énergie et inspiration. Antoinette avait l’air ravi et tenait dans ses propres mains un plateau sur lequel était posée la tête de Jean-Baptiste. Le corps intitula son œuvre « Autoportrait amoureux : Salomé et moi. » Tête et corps rirent aux éclats devant le résultat.

 

 

 

Pour leur dernière nuit, la tête et le corps ne trouvèrent pas le sommeil tant ils voulaient échanger encore sur leur journée. La tête était posée sur l’oreiller, le corps allongé sur le ventre. Il éprouvait une irrésistible envie de s’exprimer :

 

« Tu vois, quand tu me laisses faire un peu plus, nous arrivons à un beau résultat. Même toi, tu as ri. Jamais tu n’aurais accepté de peindre cet autoportrait si tu avais gardé le contrôle.

 

-Tiens, tu dis nous maintenant ?

 

-Oui je dis nous, mais t’es assez mal placée pour me le faire observer, figure-toi. Madame « tour de contrôle ». Tu sais, ma tête, je ne t’ai pas tout dit sur ma journée d’aujourd’hui.

 

-J’ai bien remarqué que tu avais de nouveaux habits et je te croirais volontiers si tu me disais que tu avais vu d’autres femmes.

 

-Vu, c’est un bien grand mot. Je dirais plutôt que je les ai approchées. Mais je ne les ai pas senties  et nous ne nous sommes pas bien entendus ! Tu m’as manqué, tu sais ?

 

-Je suis contente de t’entendre me dire que tu goûtes la compagnie d’une tête que tu ne pouvais plus sentir, juste toucher pour lui fermer la bouche et faire en sorte qu’elle reste à sa place…

 

-Ah, ah, ah…Tu m’en veux encore, mon amour ? Tiens, c’est pour toi. Quand je t’ai dit que je ne t’avais pas tout dit…

 

-Qu’est-ce que c’est ?

 

-La photo. Maintenant que tu as juré sur ta tête, Janus, je peux bien te le dire. Oui, tu m’as manqué. Sans toi j’étais incomplet. Je suis allé voir un photographe pour arranger notre affaire. Je n’ai pas pu voir le résultat. Il me manquait tes yeux. Alors, je t’ouvre l’enveloppe et tu me dis ce que tu vois. 

 

Le corps tendit la main droite jusqu’au chevet, chercha l’enveloppe qu’il ouvrit et présenta la photo retouchée aux yeux de Janus.

 

-Mais qu’as-tu fait ? Il nous a remontés étrangement ! »

 

En effet, tête et corps se ressoudèrent à l’envers : les yeux, la bouche, les oreilles et le nez dirigés vers le plafond, comme les talons !

 

 

 

(27 décembre 2014: thème "la tête ailleurs")

 

 

 

La lettre et le sms.

 

 

 

Il voulait lui déclarer sa flamme mais n’osait. Quel risque fou que de le lui dire ! Sa réaction pourrait être vive, désagréable ou pire encore, gentille. La douceur pour dire non, la douceur de l’ange qui vous claque la porte du paradis au nez. Pourquoi ces craintes ? Pourquoi ce défaitisme ? Pourquoi ? Il trouva la solution : lui écrire.

 

 

 

Toi et moi.

 

 

 

Je bois ta voix

 

Tu vois mon émoi

 

 

 

J'embrasse ton regard

 

Tu fais un écart

 

 

 

J'aimerais ton odeur

 

Tu ferais mon bonheur

 

 

 

Embrasse-moi, je le veux

 

Réponds-moi, tu le peux!

 

 

 

 

 

Non. Le risque couru était le même s’il lui remettait ce poème. Lui écrire une lettre  et la lui envoyer. Différer, ne pas être là, ne pas voir son regard, juste l’imaginer ! Il n’avait pas son adresse mais connaissait sa voiture. Du moins, il le pensait. Cette part d’incertitude le conforta dans l’idée qu’il ne devait pas trop s’exposer. Avancer à petits pas lui semblait plus adéquat.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Vendredi 5 novembre 2010

 

 

 

Clément,

 

 

 

Je crois que c’est ta voiture et je n’ai pas ton numéro. Olivia, Marie et moi devrions nous voir ce week-end. Comme on avait parlé l’autre fois au bar de faire des sorties ensemble, si t’es libre et si t’as envie, appelle-moi qu’on se tienne au courant.

 

Je te laisse mon numéro : 06 12 34 56 78

 

 

 

S’il s’agit d’une erreur de voiture, je vous prie de m’excuser.

 

 

 

Adrien.

 

 

 

 

 

Adrien eut le courage de déposer l’enveloppe -sur laquelle il avait simplement écrit « Clément »- sous l’essuie-glace de la Peugeot noire immatriculée dans les Yvelines. Après avoir accompli cet exploit -et seulement après- il appela Marie qui le félicita d’avoir franchi le pas. Olivia lui conseilla d’avancer démasqué. Soudain, le doux son d’un texto interrompit la conversation. Le numéro lui était inconnu. C’était peut-être Clément. Il avait son numéro ! Il était déjà fier d’avoir été courageux et d’avoir adopté ce stratagème pour approcher Clément.

 

 

 

 

 

Salut Adrien ! C’est Clément. C’est marrant la lettre sur la voiture. J’ai cru qu’une pervenche avait perdu une plume ou qu’une femme d’une autre époque me déclarait sa flamme. Non, je rigole ! Reste comme t’es, je t’aime bien. Sympa ta proposition. Je veux bien. Suis libre samedi soir pour aller boire un verre avec vous. Si t’as le numéro d’Olivia, je peux même passer la chercher en voiture…

 

 

 

(25 décembre 2014, thème: lettres d'amour)

 

 

 

Souviens-toi des sirènes !

 

 

 

 

 

Aujourd’hui nous sommes d’insupportables bruits, des voix qui disent les incendies. Ils nous entendent mais nous ne sommes plus chéries.

 

Autrefois, nous étions  fabuleusement belles et désirées, nos voix les séduisaient, les attiraient ; ils étaient prêts à courir mille dangers pour nous approcher, au prix de la vie.

 

 

 

Que s’est-il donc passé depuis ? Écoute notre histoire, mon ami, et tu sauras comment notre chant devint  bruit, comment notre charme devint alarme, comment la sirène devint sirène.

 

 

 

*

 

 

 

Je suis dans le ventre de ma mère, je suis sur la mer. Circé m’a averti. J’ai tout entendu. Les cris, les coups et une voix qui, toujours console, toujours séduit. Je suis dans le ventre de ma mère et j’entends tout. Je n’ai pas de cire dans les oreilles. Sa voix est douce, elle m’attire, elle me charme, elle résonne. Elle sait déjà mes malheurs, elle les connaît par cœur et me promet une prophétie. J’ai envie d’écouter, je suis charmé, je suis envoûté. Pourtant les coups, pourtant les cris, pourtant la charogne dans la prairie. Elle développe une allergie, sa peau est couverte de boutons. Plus de coups, je suis dans mon cocon. Mon père ne frappera plus son ventre, c’en est fini de l’épouvante. Finies les beignes, tout baigne ici, je suis au chaud. Je dois sortir pour témoigner, je dois sortir pour approcher, vous devez me détacher, vous devez me libérer ! Encore un tour ombilical autour du cou. Je suis sur le point d’étouffer. Comment ! Périr sans voir la sirène ? Il me faut plonger vers l’inconnu, il me faut quitter mon cocon chaud. Plonger les bras en premier, ils en seront cassés. Lumière, froideur, blancheur, horreur : ma sirène pousse des cris. J’étouffe, je me meurs, je suis violet. Un tour en moins, c’est déjà bien ; encore un tour, déjà un mètre, le troisième tour, et je respire : je serai poète. Prophétie des cent cinquante centimètres. J’ai failli voir ma sirène, je ne l’entends plus, elle a disparu.

 

 

 

*

 

 

 

Ulysse a grandi, Ulysse a vieilli, il éprouve à présent de la nostalgie. Toute sa vie, il a cherché sa voie et recherché cette voix. Je le mets en garde contre Pénélope -cette fieffée salope !- mais il ne veut pas m’écouter. « Tu m’insupportes ! » Il trouve que je fais trop de bruit ; depuis fort longtemps il ne m’aime plus. Je ne puis rivaliser avec elle, elle est bien trop belle et chante à merveille. Elle sait lui raconter ce qu’il aime à écouter : l’histoire du métier à tisser, de sa toile d’araignée, de la manière qu’elle a trouvé de se défiler. Pourtant la vérité, c’est qu’elle les a bien amadoués ces fichus prétendants ! Loin de les chasser, elle les recevait, je la voyais et la connais. Elle cache bien son jeu. Plus je parle, moins ils m’écoutent. Me taire ? Laisser faire ? Je ne puis que hurler pour m’indigner. Elle est ta reine, je suis ta sirène. « Viens à moi, mon bébé, approche pour écouter ce que j’ai à te raconter ! »

 

 

(21 décembre 2014, écriture sur le thème de "la nostalgie des sirènes").

 

 

 

Je me souviens.

 

Je me souviens  du nom de cette rivière inconnue et de ce petit garçon de mon âge que je n’avais jamais rencontré. Le petit Grégory s’invitait régulièrement à notre table, à l’heure du dîner. Un visage, une image, la Vologne, Grégory, qui restera à jamais petit.

Je me souviens de ces cagoules en laine qu’il fallait mettre pour ne pas attraper froid. Pourtant elles grattaient le cou et étaient affreuses. Mauvaise la laine…

 

Je me souviens de ma première casquette, élégante, verte, habillée. Elle était celle d’un adulte ; c’est un grand d’ailleurs qui me la déroba un jour dans un train, trouvant qu’elle lui allait bien.

 

Je me souviens de la dedeuche rouge vif de ma mère: on pouvait la décapoter aux beaux jours, le boîtier de vitesses occupait une place horizontalement originale. A l’intérieur, un paquet avec une cigarette seulement. Pendant des années. Ma mère avait décidé d’arrêter de fumer du jour au lendemain et ça avait marché.

 

Je me souviens de ces affiches électorales aux beaux slogans : « la France unie ». L’autre candidat avait quand même une belle gueule. Apparemment, je ne suis pas le seul à avoir hésité…

 

Je me souviens d’un  pompiste moustachu qui nous faisait le plein.

Je me souviens des 2 Be 3, beau trio plein d’énergie. Les esprits chagrins expliquaient le succès de cette bande de beaux garçons par leur morphologie mais tout le monde les écoutait et les matait. Je dansais dans ma chambre en écoutant « les Magnolias » ou encore « Donne », reprenant seul leur chorégraphie sensuelle. Ils étaient trois, j’étais libre. To be three, to be free.

 

Je me souviens de ces vignettes imagées qui récompensaient de bonnes réponses à l’école ou de bons résultats. L’image d’un kangourou me revient particulièrement en mémoire peut-être en raison de sa poche pour ranger ses propres images et parce qu’il avance en bondissant…

 

Je me souviens de cet instituteur réputé pour sa sévérité. Selon les circonstances, il se retournait pour jeter sa craie ou son tampon sur celui qui bavardait. Il enseignait mieux qu’il ne visait…

 

Je me souviens de Robert Charlebois écouté et appris avant un voyage scolaire au Canada. J’ai pleuré en quittant Québec et Montréal. Moi aussi « Je reviendrai à Montréal. »

 

(21 décembre 2014)

 

 

 

En forêt.

 

 

 

Chercher des peurs verticales

 

Se méfier, vouloir, oublier,

 

Aller dans la forêt ancestrale

 

Obscure, sournoise, y plonger.

 

 

 

Je me perds dans un océan introverti

 

D’autres hectares : je me méfie.

 

Elle me roule, elle m’attire, elle m’oublie.

 

Je la vois, je la veux, j’ai envie.

 

 

 

(Atelier des Plumes, 7 décembre 2014. Il s’agissait d’écrire un texte poétique à partir des mots employés dans une page de L’Ecrivain national de Serge Joncour).

 

 

 

 

 

 

Sur mon chemin j'ai rencontré une araignée qui souriait.

 

 

Froid, étincelant,

 

Le soleil bronze et dort 

 

en apparence.                        

 

 

Propulsé sur ce chemin sans l'avoir demandé, je me relève et avance à tâtons. Le chemin est dangereux mais je n'ai pas d'autre choix que de le suivre. Il me faut bien du courage pour avancer sans carte ni mode d’emploi. Je fonce et m'enfonce sur le chemin qui est le mien. Brûlant et froid. Brûlant effroi. Seul guide en moi, un soleil fort lointain. Soleil en moi. Soleil et moi. Emoi. Une araignée géante, souriante et velue évolue sur mon chemin. Son sourire m’étonne et me fige, me paralyse et m’électrise. Je ne suis plus seul. Sourire, pourquoi? Elle a trouvé son repos, elle a trouvé son repas. L’araignée souriante s’approche de moi et me raconte son histoire.

 

Triste, joyeux

 

Le sourire en dit long.

 

Rayon, protection.

 

 

L’araignée velue est rejetée par les siens parce qu'elle sourit. La pauvre araignée ne comprend pas  pourquoi ses sœurs s'éloignent quand elle approche. Elles n'ont de cesse de baver sur elle et tissent tant de toiles qu'elles ont de quoi manger pour longtemps. L'araignée souriante, elle, ne sait pas tisser: elle sourit et se promène du haut de ses échasses, le ventre vide. Elle est la bonté incarnée mais elle est malheureuse: elle n'aime pas ses pattes maladroites et elle a faim. Elle cherche un ami, elle cherche à manger. Elle a choisi : elle opte pour l’amitié.

 

Solidité,

 

L’amitié nous nourrit.

 

Grand appétit.

 

 

 

L’araignée qui sourit est là sur mon chemin. J’y vois là un signe du destin. Nous faisons connaissance et avançons. Effervescence, joie, illusions. Le soleil brille pour nous ;  nous approchons. Elle est drôle, elle s’étonne de tout. Le soleil brille, la ville approche. Interdiction. La ville est là, nul autre chemin : Arachnophobia. Crépuscule, traversée noctambule? Danger. Ma nouvelle amie se met à pleurer. Elle a peur : rejet, expulsion, détention, séparation. Elle me dit son amour, elle me dit sa joie, elle me dit la vie, elle maudit sa vie. Je pleure aussi.

 

 

Splendeur, rondeurs

 

La lune s’allume et sourit.

 

Elle aussi.

 

 

 

Nous avons eu chaud. Ils se couchent tôt et regardent la télévision. Nous sommes passés, tels des échassiers, au-dessus de leurs maisons. Elle me porte, elle m’emporte, elle me transporte sous un ciel étoilé. Nous rions, au-dessus des toits. Toi et moi, moi et toi, nous tombons. Ses échasses sont prises dans les toiles tissées par ses sœurs araignées. L’alarme est donnée. Je me débats, elle est prête au combat. Pour me sauver, elle me dit de me calmer. De ses pattes, elle me libère ; ses sœurs continuent de tisser, ses sœurs continuent d’arriver. Ces proies les font baver, ces proies les font rêver. Mon amie l’araignée m’a sauvé, mais elle est à présent emberlificotée. Elle se bat avec ses pattes maladroites, avec cœur, avec rage. La lune continue de briller. Courage et lâcheté. Ses sœurs l’ont piquée.

 

 

 

Eclats de voix

 

La haine s’éveille.

 

Venin mortel.

 

 

 

Hordes arachnophobes. L’ennemi a déserté. L’ami désertera-t-il aussi ? Mon amie dort, la lune sourit. Bientôt la mort, mais pour qui ?

 

 

 

 (Participation au concours "48 h pour écrire"/Thème imposé: le courage, 23 novembre 2014)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 Caviardage Pirotte.

 

Mer, sérénité, tempête : jeu bouscule les algues.

Leurs cheveux empêchent de penser sans souci.

Mais un dragon nage plus.

L’île enchantée naît des ondes.

(Il s’agissait de caviarder un poème de Pirotte)

 

Je sais.

 

 

  • Je sais que l’insulte est souvent un palliatif.
  • Je sais qu’écouter vaut souvent bien des paroles.
  • Je sais qu’aimer peut rendre fou et qu’il peut être bon d’être fou.
  • Je sais que joie et bonheur sont faits pour être partagés.
  • Je sais que la méconnaissance peut donner naissance à la haine.
  • Je sais que la mort nous attend. Sa patience a toujours des limites.
  • Je sais qu’avec le temps notre regard peut changer.
  • Je sais que la perte peut détruire et renforcer.
  • Je sais qu’un regard peut tout changer.

 

(Atelier des Plumes, 19 octobre 2014. Il s’agissait d’écrire une série de « Je sais… » à la manière d’Ito Naga dans Je sais)

 

« Je sais » collectif (3èmeB) à la manière d’Ito Naga.

 

 

Je sais que les garçons adolescents adorent les grecs (les Grecques ?)

Je sais que mon chat miaule quand il nous gêne et reste silencieux quand on le cherche.

Je sais que tu lis ma phrase.

Je sais que le ciel est bleu et que tu n’as tellement rien à faire que tu écoutes ce que je te dis comme si je venais de t’apprendre quelque chose.

Je sais que notre avenir part en fumée dans des feuilles OCB.

Je sais que la marine britannique a vaincu l’invincible armada espagnole.

Je sais que personne n’est pareil mais que tout le monde se ressemble.

Je sais que la mort ne me fait pas peur mais que la vie est ma peur.

Je sais que je suis mal mais que je vais très bien.

Je sais que les gens les plus souriants sont les plus tristes.

Je sais que pour trouver il faut chercher.

Je sais qu’il faut tomber pour apprendre à garder l’équilibre.

Je sais qu’on dit « Bonjour » ou « Bonsoir » mais jamais « Bonmatin ».

Je sais que plus on vit d’événements tristes, moins on se plaint et plus on est présent pour les autres.

Je sais que je ne dois pas faire ces choses-là et qu’elles auront un jour un impact, mais que je les fais quand même !

Je sais que ce que tu fais on te fera.

Je sais que je ne sais rien.

Je sais que l’océan est interminable.

Je sais qu’il n’y a rien de mieux que le poulet-frites.

Je sais que pendant la Seconde guerre mondiale les Allemands étaient trois fois plus nombreux  que les Anglais, que les Anglais [lapsus d’élève] n’ont jamais réussi à envahir l’Angleterre.

Je sais que je ne peux pas faire ce que je veux.

Je sais que je vais aller au Paris Mangas.

Je sais que je suis capable du pire comme du meilleur, mais même dans le pire, je suis le meilleur !

Je sais que 1 et 1 font 2.

Je sais qu’il m’arrive de regarder l’heure sur mon téléphone plusieurs fois dans la même minute.

Je sais que je vois les choses autrement que les autres.

Je sais que la beauté disparaît un jour.

Je sais que ne pas répondre à des insultes raciales est difficile.

Je sais que garder son calme peut servir dans certaines situations.

Je sais que la société est inégalitaire.

Je sais que le savoir est une arme.

Je sais qu’on peut rire sans comprendre une blague.

Je sais qu’être mort ne veut pas dire ne plus servir à rien.

Je sais qu’on ne peut pas regarder toutes les séries télés même en dix vies.

Je sais que tomber en public provoque la honte.

Je sais que les filles ne comprennent pas les garçons et les garçons ne comprennent pas les filles : apparemment nous sommes compliqué(e)s.

Je sais que l’homme souhaite l’hiver quand c’est l’été et souhaite l’été quand c’est l’hiver.

Je sais que tu ne sais pas à quoi je pense.

Je sais que je suis fière de moi quand je finis un livre.

Je sais qu’un Français peut traiter un Asiatique de « Chintok » et qu’un Asiatique ne peut pas traiter un Français de « Franstok ».

Je sais que…ah non ! Rien.

 

 

 

 

Promenade de santé.

 

Réunion des Plumes. Dimanche ensoleillé. Escapade d’Olivier dans le jardin pour fumer. Lise-Noëlle pique du nez, se réveille, achève en premier. Marie-Madeleine songe aux huiles qu’elle pourra se procurer pour mener son mari par le nez. Sa voisine, Ca(…)rine, demande un café, seule boisson chaude proposée. Anne exige un dossier. Monique mime le chaperon rouge : qui de Claire ou de JB fera le loup ou la mère-grand ? Joie, sourires, plaisir. Ensemble.

(Atelier des Plumes du 19 octobre 2014. Il s'agissait d'écrire un lipogramme en -t)

 

Trois lits.

 

Hector, Nicolas et Porcinet étaient trois frères, tous cochons. Le jour où leurs parents moururent –quels gens bons !- Hector le Porc, Nicolas le Verrat et Porcinet héritèrent chacun un lit de leurs parents.

 

Canapé pour l’aîné qui n’en voyait pas l’utilité car il travaillait dans des aéroports ;

 

Lit de paille pour Nicolas le Verrat qui dit à Peggy, sa cochonne de femme : « Ce soir, tu auras le feu aux fesses ma chérie. » C’était en effet un cochon pyromane.

 

Quant à Porcinet, il se réjouit et repartit chez lui avec son plumard….mais c’est une autre histoire.

 

 

 

(Atelier des Plumes, 1er mai 2014. Après avoir tiré au sort un type ou plusieurs types de lits, il s’agissait en principe de raconter une nuit insolite).

 

 

 

 

 

La gourgandine et le pingouin.

 

Roman en 11 chapitres d’une seule ligne.

 

 

 

 

 

  1. Il était une fois une gourgandine qu’on voyait traîner –que pouvait-elle faire d’autre ? –avec un pingouin.
  2. Un petit enfant, moisissant dans sa chambre, les regardaient passer : malade d’amour, il ne pouvait quitter son plumard, tant la fièvre l’en empêchait.
  3. Amoureux de la jeune fille –ou du pingouin, je ne sais- il rêvait.
  4. J’avais alors une envie pressante d’offrir du muguet à la gourgandine…ou à son pingouin, je ne sais.
  5. Et j’étais assis là-haut sur le toit.
  6. Il y avait des hommes tous de blanc vêtus.
  7. Il y avait des femmes toutes de rouge vêtues.
  8. Ils ont dit qu’ils étaient là pour la gourgandine, ou le pingouin, je ne sais.
  9. Je me souviens de ma mère venant lui parler au creux de l’oreille, à la gourgandine ou au pingouin, je ne sais.
  10. Comme dans un rêve, les clochettes de mon muguet se mirent à sonner et l’enfant malade se leva.
  11. Ses lèvres formaient le mot : « Banquise ».

 

(Atelier des Plumes, 1er mai 2014. Il s’agissait d’écrire un roman en 11 chapitres d’une ligne chacun, les éléments en gras étant imposés)

 

 

 

 

 

Le marchand de rimes.

 

 

Un marchand de rimes vit un jour l'océan et l'aima tant et plus qu'il ne le quitta plus. Il passait son temps à écouter le vent, à regarder devant, un papier à la main, lui murmurant: "A demain!".

 

Tes traces, toujours tu effaces.

Océan, tu aimes le vent.

Pauvre marchand, je n'ai pas ton temps.

A quoi bon ce papier, sinon à aimer?

 

(Atelier exceptionnel des Plumes, le 24 avril 2014)

 

 

Albatros+7

 

Le poète est semblable au printemps de la nuitée
Qui hante la temporalité et se rit de l’archevêque
Exilé sur le soldat au milieu des huileries
Ses ailes de Geisha l'empêchent de margauder.

(Atelier exceptionnel des Plumes, le 24 avril 2014)